Colloque
   Foi chrétienne & extrême droite

29 janvier au 1er février 2004 à Strasbourg

 

 

Pierre KOPP,
pasteur à Schillersdorf-Mulhausen, membre du mouvement Comprendre et s'engager

Table-ronde du Vendredi 30 Janvier

1. Le cadre de mon action à grands traits

• Je suis pasteur de l'Eglise luthérienne dans deux villages alsaciens très ruraux, dans une petite région spécifique au Nord de Strasbourg, appelée le " Pays de Hanau ".
• C'est une entité géographique avec persistance d'un fort sentiment identitaire lié au passé. Le Pays de Hanau, aujourd'hui une Communauté des communes, s'inscrit dans une continuité politique et religieuse, celle du Comté de Hanau et de ses Seigneurs, passés à la réforme protestante luthérienne dès les débuts. Ce passé prestigieux, mais révolu, est gardé en mémoire avec une certaine nostalgie. Globalement, c'est une région plutôt conservatrice. La région est rurale, relativement enclavée, même si seulement 50 km la séparent de Strasbourg. Elle appartient à un des bassins d'emploi alsaciens les plus en difficultés. Le dialecte alsacien y joue encore un rôle important.
• Dans ce Pays de Hanau, le vote d'extrême-droite est apparu très tôt, avec une percée spectaculaire aux élections présidentielles de 1995. A l'époque, dans la circonscription ecclésiastique luthérienne correspondante, 90 % des bureaux de vote avaient placé le candidat du FN en tête des candidats. Un électrochoc !
• Depuis, le vote en faveur des partis d'extrême-droite n'est jamais passé sous la barre des 28 % , sauf aux élections présidentielles 2001, où il y a eu un léger tassement, en voix.
• Je parle de " ces partis " au pluriel, puisqu'ici il faut compter avec la variante régionale qu'est le parti anciennement appelé " Alsace d'abord ", leur slogan préféré.
• Dans la paroisse où j'exerce mon ministère, le vote de ce type tourne autour de 30 % dans un village, pas loin de 40 % dans l'autre.

Dans ce contexte là, le silence est-il d'or, ainsi que l'inaction qui l'accompagne ? Avec les amis du mouvement " Comprendre et s'engager ", né dans ce contexte, nous étions d'avis que prendre la parole et tenter des actions, devant cette réalité assez massive, ne représentait pas un risque plus grand que de continuer à cultiver la neutralité. Nous l'avons fait à partir de notre compréhension de la foi chrétienne et en son nom.

2. Tentatives d'action

Ce que je vais décrire là, j'ai essayé de le mettre en œuvre avec l'accord des responsables paroissiaux, en liens avec les amis de Comprendre et s'engager, aussi bien dans la paroisse où j'exerce que dans d'autres lieux de ce Pays de Hanau.

A. Chercher à comprendre en proposant des lieux et des occasions de parole
Il y a, selon moi, une culture du silence dans cette région-là, qui fait des ravages familiaux, sociaux et politiques. Il est des sujets, sur lesquels les silences sont parlants et lourds, chacun connaissant implicitement les sujets en questions, l'accord tacite étant qu'il n'est ni convenable, ni nécessaire d'en parler, pour deux raisons :

- si je parle, je serai immédiatement jugé
- si la parole avait une chance d'être écoutée et d'avoir un effet positif, cela se saurait
Exprimons-nous donc dans le silence et le secret de l'isoloir : cela suffit !
Cette attitude de peur devant la parole partagée n'est que le reflet d'un ensemble de peurs, venues de loin.
Nous avons donc proposé à la fois en paroisse, et dans des lieux publics, des rencontres-débats sur des sujets qui fâchent : la manière de conduire la politique, la présence de l'Islam, la dangerosité ou non des thèses d'extrême-droite, la compatibilité théologique, ou non entre foi chrétienne et ce vote, foi et politique, la xénophobie, qui voit l'étranger dérangeant déjà dans le village voisin, l'histoire ambiguë de la région sous l'occupation nazie, etc.

Nous avons voulu LIBERER LA PAROLE tout en combattant la peur. Cela signifiait veiller lors de ces rencontres au respect de la parole et la liberté de parole de chacun dans ces rencontres et débat.


B. S'engager

Nous nous sommes nous-mêmes engagés, et avons encouragé d'autres, à une forme très nouvelle dans la région, de militantisme chrétien. Faire des discours c'est une chose, mais il faut aussi être prêt à joindre l'acte à la parole.
Qu'est-ce que cela signifie ?

a) Action de réflexion et de formation
Nous voulons constamment travailler à avancer dans la compréhension et la formulation des choses. Ce colloque en est la meilleure illustration.

Nous souhaitons ensuite permettre aux personnes intéressées un travail sur soi, leur donner des éléments de réflexion, théologique et socio-politique, leur permettre de découvrir et d'expérimenter des formes d'action sur le terrain.
Le but est de donner aux personnes, là où elles vivent, travaillent ou …prient, les moyens de ne plus se taire en face de ceux qui parlent très fort pour dire leur vérité de haine. Mais cet engagement dans le dialogue doit se faire de manière non-violente. Cela demande du courage et une préparation.

b) Vigilance
Nous sommes attentifs aux événements, discours et parutions dans la région pour, le cas échéant, intervenir. Cela est arrivé à plusieurs occasions :
- dérapage xénophobe lors d'une fête de village
- drame de voisinage avec mort d'un gitan
- meeting de J-M LE PEN dans un village voisin
- autorisation de rassemblement d'extrémistes politiques, dans des villages dont les maires ont toujours juré avoir été abusés au moment de la location.

c) Partage de convictions en allant à la rencontre des autres
Cela peut prendre la forme de rencontres avec des conseillers presbytéraux, avec des assemblées d'église régionales, avec des conseils municipaux en amont des soirées-débats, avec des personnes sur les marchés ou en parcourant les rues de quelques villages. Rien n'est plus important que la rencontre interpersonnelle et le dialogue direct.

d) Faire entendre notre voix lors de toutes les échéances électorales
- Textes publiés, mais aussi distribués de la main à la main
- Veillées de prières et moments de jeûne
- Appels à voter
- Manifestations,
- Présence sur les marchés
- Rencontre avec les candidats ou têtes de liste
La dernière idée mise en pratique est celle de l'affichage alternatif. Au milieu des affiches des partis extrémistes, très présentes toute l'année dans cette région, nous posons des affiches qui détournent une de leurs illustrations pour affirmer simplement :
" L'avenir se construit ensemble. "

C. Les écueils

Nous marchons toujours sur la corde raide !
Beaucoup d'écueils sont à éviter : j'en cite 4 :

- la récupération politique partisane. Nous avons déjoué l'une ou l'autre tentative.

- tomber dans la diabolisation, très contre-productive.

Une de nos satisfactions, c'est d'avoir levé, en partie, le tabou que constituait la question de la relation entre foi et politique dans la région, et cela jusque dans les lieux de culte.
Beaucoup des membres des paroisses ont compris que nous ne voulions exclure personne, mais, ouvrir le débat : chacun garde son libre arbitre et nous n'avons pas à déterminer une nouvelle orthodoxie.

- apparaître comme les " y a qu'à " bien-pensants : pour l'éviter, nous voulons aussi contribuer à ce que le fossé entre les milieux d'églises et les milieux populaires, fossé très réel, soit peu à peu comblé ; qu'il y ait au moins une prise de conscience, et si possible des actions nouvelles des paroisses, au plus proche de la vie de la population.

- devenir un mouvement associatif comme les autres et coupé de l'Eglise. Notre vocation première est la suivante : partager la foi chrétienne qui nous anime, dans notre contexte, comme membres pleinement parties prenantes de nos Eglises. Il faut que nous y veillions.