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Table-ronde
du Vendredi 30 Janvier
1.
Le cadre de mon action à grands traits
Je suis pasteur de l'Eglise luthérienne dans deux villages alsaciens
très ruraux, dans une petite région spécifique
au Nord de Strasbourg, appelée le " Pays de Hanau ".
C'est une entité géographique avec persistance
d'un fort sentiment identitaire lié au passé. Le Pays
de Hanau, aujourd'hui une Communauté des communes, s'inscrit
dans une continuité politique et religieuse, celle du Comté
de Hanau et de ses Seigneurs, passés à la réforme
protestante luthérienne dès les débuts. Ce passé
prestigieux, mais révolu, est gardé en mémoire
avec une certaine nostalgie. Globalement, c'est une région plutôt
conservatrice. La région est rurale, relativement enclavée,
même si seulement 50 km la séparent de Strasbourg. Elle
appartient à un des bassins d'emploi alsaciens les plus en difficultés.
Le dialecte alsacien y joue encore un rôle important.
Dans ce Pays de Hanau, le vote d'extrême-droite est apparu
très tôt, avec une percée spectaculaire aux élections
présidentielles de 1995. A l'époque, dans la circonscription
ecclésiastique luthérienne correspondante, 90 % des bureaux
de vote avaient placé le candidat du FN en tête des candidats.
Un électrochoc !
Depuis, le vote en faveur des partis d'extrême-droite n'est
jamais passé sous la barre des 28 % , sauf aux élections
présidentielles 2001, où il y a eu un léger tassement,
en voix.
Je parle de " ces partis " au pluriel, puisqu'ici il
faut compter avec la variante régionale qu'est le parti anciennement
appelé " Alsace d'abord ", leur slogan préféré.
Dans la paroisse où j'exerce mon ministère, le
vote de ce type tourne autour de 30 % dans un village, pas loin de 40
% dans l'autre.
Dans ce
contexte là, le silence est-il d'or, ainsi que l'inaction qui
l'accompagne ? Avec les amis du mouvement " Comprendre et s'engager
", né dans ce contexte, nous étions d'avis que prendre
la parole et tenter des actions, devant cette réalité
assez massive, ne représentait pas un risque plus grand que de
continuer à cultiver la neutralité. Nous l'avons fait
à partir de notre compréhension de la foi chrétienne
et en son nom.
2. Tentatives
d'action
Ce que
je vais décrire là, j'ai essayé de le mettre en
uvre avec l'accord des responsables paroissiaux, en liens avec
les amis de Comprendre et s'engager, aussi bien dans la paroisse où
j'exerce que dans d'autres lieux de ce Pays de Hanau.
A. Chercher
à comprendre en proposant des lieux et des occasions de parole
Il y a, selon moi, une culture du silence dans cette région-là,
qui fait des ravages familiaux, sociaux et politiques. Il est des sujets,
sur lesquels les silences sont parlants et lourds, chacun connaissant
implicitement les sujets en questions, l'accord tacite étant
qu'il n'est ni convenable, ni nécessaire d'en parler, pour deux
raisons :
- si je
parle, je serai immédiatement jugé
- si la parole avait une chance d'être écoutée et
d'avoir un effet positif, cela se saurait
Exprimons-nous donc dans le silence et le secret de l'isoloir : cela
suffit !
Cette attitude de peur devant la parole partagée n'est que le
reflet d'un ensemble de peurs, venues de loin.
Nous avons donc proposé à la fois en paroisse, et dans
des lieux publics, des rencontres-débats sur des sujets qui fâchent
: la manière de conduire la politique, la présence de
l'Islam, la dangerosité ou non des thèses d'extrême-droite,
la compatibilité théologique, ou non entre foi chrétienne
et ce vote, foi et politique, la xénophobie, qui voit l'étranger
dérangeant déjà dans le village voisin, l'histoire
ambiguë de la région sous l'occupation nazie, etc.
Nous avons
voulu LIBERER LA PAROLE tout en combattant la peur. Cela signifiait
veiller lors de ces rencontres au respect de la parole et la liberté
de parole de chacun dans ces rencontres et débat.
B. S'engager
Nous nous
sommes nous-mêmes engagés, et avons encouragé d'autres,
à une forme très nouvelle dans la région, de militantisme
chrétien. Faire des discours c'est une chose, mais il faut aussi
être prêt à joindre l'acte à la parole.
Qu'est-ce que cela signifie ?
a) Action
de réflexion et de formation
Nous
voulons constamment travailler à avancer dans la compréhension
et la formulation des choses. Ce colloque en est la meilleure illustration.
Nous souhaitons
ensuite permettre aux personnes intéressées un travail
sur soi, leur donner des éléments de réflexion,
théologique et socio-politique, leur permettre de découvrir
et d'expérimenter des formes d'action sur le terrain.
Le but est de donner aux personnes, là où elles vivent,
travaillent ou
prient, les moyens de ne plus se taire en face
de ceux qui parlent très fort pour dire leur vérité
de haine. Mais cet engagement dans le dialogue doit se faire de manière
non-violente. Cela demande du courage et une préparation.
b) Vigilance
Nous sommes attentifs aux événements, discours et parutions
dans la région pour, le cas échéant, intervenir.
Cela est arrivé à plusieurs occasions :
- dérapage xénophobe lors d'une fête de village
- drame de voisinage avec mort d'un gitan
- meeting de J-M LE PEN dans un village voisin
- autorisation de rassemblement d'extrémistes politiques, dans
des villages dont les maires ont toujours juré avoir été
abusés au moment de la location.
c) Partage
de convictions en allant à la rencontre des autres
Cela peut prendre la forme de rencontres avec des conseillers presbytéraux,
avec des assemblées d'église régionales, avec des
conseils municipaux en amont des soirées-débats, avec
des personnes sur les marchés ou en parcourant les rues de quelques
villages. Rien n'est plus important que la rencontre interpersonnelle
et le dialogue direct.
d) Faire
entendre notre voix lors de toutes les échéances électorales
- Textes publiés, mais aussi distribués de la main à
la main
- Veillées de prières et moments de jeûne
- Appels à voter
- Manifestations,
- Présence sur les marchés
- Rencontre avec les candidats ou têtes de liste
La dernière idée mise en pratique est celle de l'affichage
alternatif. Au milieu des affiches des partis extrémistes, très
présentes toute l'année dans cette région, nous
posons des affiches qui détournent une de leurs illustrations
pour affirmer simplement :
" L'avenir se construit ensemble. "
C. Les
écueils
Nous marchons
toujours sur la corde raide !
Beaucoup d'écueils sont à éviter : j'en cite 4
:
- la récupération
politique partisane. Nous avons déjoué l'une ou l'autre
tentative.
- tomber
dans la diabolisation, très contre-productive.
Une de
nos satisfactions, c'est d'avoir levé, en partie, le tabou que
constituait la question de la relation entre foi et politique dans la
région, et cela jusque dans les lieux de culte.
Beaucoup des membres des paroisses ont compris que nous ne voulions
exclure personne, mais, ouvrir le débat : chacun garde son libre
arbitre et nous n'avons pas à déterminer une nouvelle
orthodoxie.
- apparaître
comme les " y a qu'à " bien-pensants : pour l'éviter,
nous voulons aussi contribuer à ce que le fossé entre
les milieux d'églises et les milieux populaires, fossé
très réel, soit peu à peu comblé ; qu'il
y ait au moins une prise de conscience, et si possible des actions nouvelles
des paroisses, au plus proche de la vie de la population.
- devenir
un mouvement associatif comme les autres et coupé de l'Eglise.
Notre vocation première est la suivante : partager la foi chrétienne
qui nous anime, dans notre contexte, comme membres pleinement parties
prenantes de nos Eglises. Il faut que nous y veillions.
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