Colloque
   Foi chrétienne & extrême droite

29 janvier au 1er février 2004 à Strasbourg

 

 

Ove Ullestad
Service Protestant de Relations avec l'Islam (Ecaal/Eral)



La pratique du dialogue islamo-chrétien
Citoyens courtois ou croyants en dialogue ?

 

Je voudrais tout d'abord présenter le lieu à partir duquel je parle. Depuis 1995, je suis responsable du Service Protestant de Relations avec l'Islam, un service des deux Eglises Protestantes d'Alsace et Moselle. Les objectifs de ce service se résument en trois points :
- information au sujet de l'islam
- formation sur l'islam et sur le dialogue islamo-chrétien
- encourager, initier, accompagner le dialogue entre musulmans et chrétiens.

Dans le temps limité qui m'est imparti, je m'efforcerai de rendre compte de cette expérience, de ses aspects positifs et encourageants, mais aussi de ses difficultés et de ses limites.
Depuis quelques années, le dialogue interreligieux, qu'il soit de type bilatéral ou multilatéral, prend une place de plus en plus importante dans la vie des croyants de toutes traditions religieuses. On assiste à un foisonnement d'actions portant ce nom ; se situant dans des cadres très divers : paroisses, associations, groupes de dialogues à la fois informels ou formels, initiatives de quartiers, etc. Pour certains, il y a là une urgence théologique, pastorale, sociale et aussi politique. Pour d'autres, au contraire, il suscite les plus grandes réserves. L'absence de consensus rappelle que le dialogue interreligieux n'a pas la clarté uniforme des bonnes vieilles traditions conceptuelles. Parce qu'il est toujours contextualisé, il donne lieu à des incarnations différentes. Or, cette flexibilité des formes trouve son unité dans la définition de l'enjeu que recouvre toute démarche de type interreligieux ; celle de la mise en relation des savoirs, des cultures et des religions, de leur coopération, de leur travail en commun et non pas la juxtaposition.

Dans ce domaine, il convient de ne pas attendre que la " science " soit entièrement constituée pour commencer à agir. D'une part, parce que la connaissance scientifique est une activité proprement interminable, et qui ne gère pas le temps de la même manière qu'une action s'inscrivant dans l'urgence. D'autre part, parce que dans un certain nombre de contextes, il suffit, pour commencer à agir, que l'orientation globale soit clairement fixée. Dans le domaine interreligieux il faut avancer, même si l'on ne dispose que d'une boussole et d'une carte, parce que la situation l'exige.

La situation

Une grande partie de mon travail consiste à informer au sujet de l'islam. De nombreuses paroisses participent activement à cette démarche en mettant l'islam à l'ordre du jour, lors d'une conférence en soirée (parfois une série de conférences), par ex. ou d'une journée réservée à ce thème. Sans doute parce que la question de l'islam ne laisse pas indifférent, le nombre de personnes qui se déplace pour ces soirées est parfois surprenant. Cela répond le plus souvent à trois types de demandes :
- pour une grande majorité, cela correspond à un besoin d'informations autres que celles fournies par les médias
- pour d'autres, il s'agit de participer au débat concernant l'islam dans la société française
- et pour certains, en général minoritaires, ces lieux sont utilisés pour dire et pour faire savoir combien l'islam est une menace, pour l'Europe, pour la France, pour l'Alsace et pour les Eglises chrétiennes. C'est donc parfois houleux, passionnel, et quelques fois cette question révèle un véritable malaise au sein de nos paroisses. La question de l'islam, dans ces lieux d'église, permet d'évaluer dans quelle proportion le discours raciste s'infiltre dans ces lieux aussi, où, a priori, on s'attendait, à juste titre, à autre chose. J'ai même l'impression que le débat de ces derniers mois a provoqué un durcissement du discours " anti-islam " au sein des paroisses. Sans alarmisme excessif, il faut reconnaître l'existence de ce racisme qui n'est pas aussi massif ni aussi spectaculaire que celui que renvoient la pratique et l'idéologie du Front National. Non, ce que j'entends le plus souvent, c'est la peur, c'est l'opposition active à toute différence religieuse et culturelle, perçue comme une menace et qui conduit à percevoir et à décrire l'altérité uniquement sous ses aspects inquiétants.

- le nombre de musulmans en France est souvent exagéré
- la violence, le jihad, la délinquance, tout est confondu
- la volonté de conquête de l'islam, " l'Europe sera islamisée.. " , " nos villages vont être achetés.. "
- l'antisémitisme des musulmans est structurel…
- la discrimination de la femme est une donnée islamique fondamentale…
- la désignation de ce qui est perçu comme les différences irréductibles ne sert pas à un projet d'enrichissement, mais nourrit un sentiment de peur et de menace. Et en s'appuyant sur un discours largement diffusé, il reste un sentiment que le monde vient d'être transformé en un champ de conflit entre musulmans et chrétiens, entre la chrétienté et le monde musulman, entre l'Occident et l'Orient.

Témoin de ces propos, au sein de nos structures ecclésiales, l'acteur chrétien que je suis, voudrait vous faire part d'un désarroi qui va grandissant chaque fois que je trouve la trace de la banalisation des idées de type raciste dans les propos ou les attitudes de certains collègues ou de membres de nos Eglises. Il y avait jusque-là des réserves, certes, et l'intention restait souvent dissimulée, or c'est sur ce registre que j'observe, aujourd'hui, des changements.

Face à cette tendance, nous devinons le risque pris par l'Eglise si elle s'engage dans un combat dont la connotation politique peut à tout moment lui être reprochée. Or, il n'y a pas de choix. Aider à mettre en place des dispositifs de sensibilisation sur ces questions est la seule voie à suivre.

Notons d'abord que l'Eglise augmente sa capacité d'action si elle dénonce des situations qu'elle rencontre au sein de sa structure, à tous les niveaux de l'échelle. Il suffit désormais d'en constater les effets au quotidien. Il y a des silences qui pèsent, car parler du racisme sans nommer celui qui se déploie sous nos yeux, dans le cadre dans lequel nous travaillons, revient à se taire sur l'essentiel.

Il s'agit d'affirmer avec force la dimension théologique de ce combat pour l'acteur chrétien. Pourquoi le chrétien douterait-il de l'efficacité des outils dont il dispose en terme théologique, en terme historique, ou en terme de valeurs fondamentales ?

Et puis il s'agit aussi de s'appuyer sur d'autres solidarités, extra-ecclésiales, associatives et interreligieuses…

Ce que je viens de décrire peut nourrir des inquiétudes, certes. Mais, fort heureusement, d'autres signes permettent de voir les choses de manière plus optimiste. Un de ces signes concerne l'intérêt pour le dialogue interreligieux. Peu à peu, sur le terrain et dans les esprits, l'option interreligieuse fait son chemin. Beaucoup de pasteurs, d'acteurs paroissiaux, d'enseignants et d'animateurs, isolément ou collectivement, de manière organisée ou non, ont ancré cette démarche dans le concret, dans le quotidien, dans le faisable. Des réseaux se tissent, un peu partout. La démarche interreligieuse devenant à travers eux une pratique autant qu'une réflexion.

Aujourd'hui, il y a des contacts suivis entre musulmans et chrétiens un peu partout en Alsace et en Moselle. Cela concerne des villes comme Mulhouse, Colmar, Sélestat, Strasbourg, Bischwiller, Saverne, Farébersviller, Fameck, Metz. Mais il faut aussi noter que même dans les petits villages, des initiatives importantes se mettent en place, comme par exemple à Gundershoffen. Du côté chrétien, ces initiatives sont souvent de type œcuménique. Du côté musulman, les partenaires sont à la fois turcs ou d'origine turque et maghrébins ou d'origine maghrébine. Cela reflète notre réalité. En terme d'associations islamiques, il est aussi important de noter la grande diversité. A Mulhouse, les deux associations islamiques impliquées dans les rencontres islamo-chrétiennes sont affiliées respectivement à l'UOIF (l'Union des Associations Islamique de France) et à Milli Görus (une organisation européenne liée à un parti politique turc). A Colmar, il s'agit d'une association maghrébine, de tendance plutôt FNMF (la Fédération Nationale des Musulmans de France), à Bischwiller, il s'agit du DITIB (une organisation turque contrôlée par le Gouvernement turc), à Gundershoffen, du Centre Culturel Turc (donc Sulaymanci), à Strasbourg, de l'AEIF/FNMF (Mosquée de Strasbourg, impasse du Mai), de l'UOIF (Mosquée de la gare), du Milli Görus (Meinau), à Saverne, de Milli Görus, DITIB et même d'une association Alévi. A Fameck, il s'agit d'une association affiliée à la Mosquée de Paris. Quasiment toutes les grandes tendances de l'islam régional, voire national, sont donc partie prenante. Il est évident que cela ne facilite pas la tâche, ni pour la partie chrétienne, ni pour les musulmans. Or, le fait que le nouveau Conseil Régional du Culte Musulman/Alsace ait créé une commission sur le dialogue interreligieux permet d'envisager des activités plus unifiées. C'est nouveau, donc il faut encore attendre pour pouvoir évaluer l'impact de ce type de commission.

Je voudrais maintenant revenir sur la pratique du dialogue islamo-chrétien. J'ai choisi quatre exemples pour essayer de montrer la diversité des approches et des enjeux sous-jacents à la démarche interreligieuse.

1. Le groupe " Pasteurs-Prêtres-Imams " de Strasbourg.

Depuis trois ans, un groupe composé de pasteurs, de prêtres et d'imams de la ville de Strasbourg se réunit à peu près tous les deux mois. Il y dans ce groupe 7 pasteurs, un prêtre et 5 imams. L'objectif premier de ce groupe est de travailler ensemble des questions d'ordre théologique (tous les membres du groupe ont une formation théologique). Evidemment, ces questions ne sont pas détachées de la réalité concrète. Le groupe a travaillé sur les questions concernant la mort, les conceptions et les rites, et sur les possibilités de collaborer, par exemple lorsqu'il s'agit d'une situation de mixité religieuse. Le groupe a abordé de la même manière la question du mariage et du mariage islamo-chrétien. Actuellement il travaille sur le dialogue interreligieux, surtout sur ses fondements scripturaires et théologiques.
Il faut noter que chaque réunion de ce groupe commence par une lecture biblique et coranique, et se termine par un tour de table sur les actualités.
Ce groupe met en évidence l'un des aspects fondamentaux du dialogue interreligieux, à savoir la recherche d'une plus grande compréhension mutuelle. Le chemin parcouru ensemble depuis trois ans montre combien ce groupe est précieux, en terme d'amitiés, en terme de lieu de débat, en terme de retombées au niveau des lieux d'ancrage professionnel de chaque participant.

2. Gundershoffen

Gundershoffen se trouve dans le nord de l'Alsace. C'est une petite commune où se trouve depuis quelques années un " Centre Culturel Turc ". Derrière cette dénomination se trouve une grande organisation turque, qui a son siège mondial en Turquie et son siège européen en Allemagne. Toutes les associations membres de cette organisation s'appellent, en France, " Centre Culturel Turc ". Il y a quelques années, une maison était à vendre dans une commune voisine. O, or la municipalité a fait valoir son droit de préemption pour empêcher une famille turque d'acquérir la maison. Somme toute, une pratique relativement répandue. Or, cette décision de la municipalité a suscité un vif débat et ça a été le point de départ d'une initiative commune entre différentes paroisses protestantes et catholiques du secteur. Ils ont pris contact avec le Centre Culturel Turc, et depuis, une série d'actions a été réalisée : visite réciproque des lieux de culte, journée portes ouvertes (église protestante, catholique et Centre Culturel), repas au Centre Culturel Turc, conférence à deux voix dans un couvent à proximité, mise en place d'un groupe permanent de coordination islamo-chrétienne.
Certes, il s'agit ici aussi de mieux se comprendre, de mieux se connaître, de déconstruire des préjugés réciproques, mais la question du " vivre ensemble ", ou plutôt, la qualité de ce " vivre ensemble " a toujours été le fil conducteur. L'expérience montre que lorsque les gens se rencontrent, qu'ils commencent à se connaître, le regard change. Voilà le pari !

3. Groupe de jeunes musulmans et chrétiens.

Le troisième exemple que je voudrais vous présenter concerne une expérience avortée. Un échec ! Avec une mosquée turque, nous avons constitué un petit groupe de jeunes chrétiens et musulmans : six de chaque côté, trois filles et trois garçons de chaque tradition religieuse. L'objectif de ce groupe était de travailler ensemble sur la problématique de la violence. Pendant un an et demi, le groupe se retrouvait régulièrement le dimanche après-midi, alternativement dans les locaux d'une église ou dans les locaux de la mosquée turque. Le projet du groupe était de produire un document vidéo sur la question de la violence et de l'utiliser ensuite comme outil d'animation. Le projet était séduisant et tous s'investissaient de manière impressionnante. Les difficultés ont commencé lorsque nous avons proposé d'organiser un week-end de travail. Nous pensions avoir pris en compte toutes les exigences en matière de repas, d'heures de prière, de la non mixité etc. Or, ça n'a pas marché. Le week-end n'a pas pu avoir lieu et le groupe s'est rapidement défait. Il y avait là des éléments qui nous ont échappés, des facteurs inconnus. Et c'est avec beaucoup de regrets qu'il fallut constater la fin de l'expérience. Mais ce qui me reste de cette expérience, c'est la démarche profondément citoyenne de ce groupe. C'est à la suite de cette expérience que je parle aujourd'hui du dialogue interreligieux comme un dialogue citoyen. Il est citoyen lorsqu'il est concret et traite des affaires qui concernent tous les habitants du lieu d'ancrage de l'action. Il est citoyen lorsque l'action vise tous ceux qui vivent ensemble le même problème. Il est citoyen lorsqu'il inclut la perspective interculturelle et interreligieuse. A mes yeux, ce dialogue là est tout aussi " noble " que le dialogue de type " théologique ".

4. Culte à thème dans l'église St-Pierre-le-Jeune, Strasbourg

L'année dernière, au mois d'octobre et dans le cadre de la Semaine de rencontre islamo-chrétienne, une expérience inédite a eu lieu à Strasbourg. La Mosquée de Strasbourg et l'église protestante St-Pierre-le-Jeune sont voisines. Le projet initié et élaboré ensemble entre les pasteurs et le responsable de la Mosquée consistait à organiser un culte à thème avec la participation active des musulmans. Lors de ce culte à thème, il y eut une lecture psalmodiée du Coran par un jeune garçon, la lecture de plusieurs prières musulmanes et un message donné par le responsable musulman à partir de quelques versets coraniques. Pour moi, ce fut une expérience forte et marquante. En tout cas, cette expérience a relancé le débat sur les limites du dialogue. Être ensemble pour adorer Dieu, pour partager, respectueusement, nos spiritualités, sans confusion, sans mélange, sans ambiguïté est une exigence incontournable dans tout dialogue. La simplicité de l'action masque en réalité tout le travail qui avait été fait en amont.

Il y aurait une multitude d'autres expériences à citer et à valoriser, celle qui, par exemple, réunit régulièrement des dizaines d'étudiants musulmans et chrétiens et qui est menée par les aumôneries universitaires protestante, catholique et musulmane ou les actions menées à Bischwiller dans le cadre de la Mission dans l'industrie. En tout cas, il faut seulement retenir que les lieux de rencontre et de dialogue se multiplient, que les personnes impliquées sont de plus en nombreuses et que les formes d'actions se diversifient. Il y aurait également beaucoup de choses à dire sur les difficultés, les obstacles, les lourdeurs, les ratés, les déceptions. Mais il y là, sans doute, des éléments qui relèvent de manière inhérente de toute interaction humaine, interculturelle et aussi interreligieuse.

Citoyens courtois ou croyants en dialogue ? était la question posée d'entrée. D'abord, il n'y a pas d'opposition ni de conflit entre le fait d'être citoyen et croyant. Cela me paraît évident. Que le dialogue entre musulmans et chrétiens est le plus souvent courtois n'empêche nullement ce dialogue d'être franc, vrai et authentique.