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Justice et Aumônerie des Prisons
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Extraits du Bulletin du service Justice aumônerie des prisons N°50 – Avril

« Le sens de la peine et le travail de l’aumônier »

Commander  :  
fpf-justice@free.fr

 

Intervention d’Olivier ABEL
à la Commission Justice et Aumônerie des prisons de la FPF le 13 octobre 2006 

Le sens de la peine

 

Ricœur et le sens de la peine

 

Ricœur proteste avec véhémence contre la dimension irrationnelle de la punition et le fait que la justice ne peut pas éradiquer complètement cet esprit de vengeance.

 

La justice diffère mais prépare l’exercice de la force ; La force est là. Ce que la justice doit accepter c’est d’exercer un moindre mal, essayer de mesurer le mal qu’elle va faire. Elle est en situation tragique. Elle doit arrêter le mal en faisant du mal, un mal qui n’engendre pas du mal encore.

 

Le droit de punir, pour Ricœur, est issu d’une longue évolution de rationalisation, de sécularisation de désacralisation de la responsabilité, de dé-divinisation de la peine qui permet de faire de la justice simplement une affaire humaine. La justice n’est pas la justice de Dieu, la justice qui tombe du ciel. C’est un travail ; c’est un  long travail. Et ce travail, on peut dire que c’est un travail mutuel du divin et de l’humain.

 

Ça se voit dans la tragédie grecque (les hellénides). Comment les puissances déchaînées des hellénides vont être transformées par le procès lui-même en puissance bienveillantes ? Comment est-ce que Dieu est changé par le rapport du procès entre les hommes et les dieux ?

Dans la tragédie grecque, dans le texte biblique aussi.

 

La prière d’Abraham à Sodome. Cette contestation fait évoluer Dieu. Dieu évolue. Dieu n’est pas que la justice qui tombe  du ciel, du châtiment divin, Dieu  de la menace ; Dieu peut être délié de sa menace.  Il est fidèle à sa parole, mais heureusement pas entièrement fidèle à sa parole. Dieu est capable de trahir ses paroles et l’homme peut amener Dieu à trahir sa parole. Heureusement !

 

On  va démythologiser la peine, déshabiller le mythe de ses rationalisations secondaires. On rationalise la justice d’une part  en dé-mythologisant la peine de l’autre.

 

Et ce  n’est pas facile, car selon Ricœur :
« Nous préférons la condamnation morale à l’angoisse d’une existence non consolée ».

 

On préfère que le mal soit puni plutôt que d’accepter que le mal soit absurde. Inconsolable. Pour rien !

Encore Ricœur dans son article  « le droit de punir » : «  Dans cet archaïsme religieux, le magistrat est vraiment  ministre de la vengeance divine. Or c’est cette théologie de la colère  que le droit n’a cessé de refouler. Cette lutte contre la théologie de la vengeance est absolument contemporaine du droit. Certains ethnologues estiment même que le droit est né contre l’idée de vengeance, pour conjurer la violence des dieux plutôt que pour l’exécuter, pour ce soustraire à cet espèce de déchaînement divin »

 

Il y a chez Ricœur une reconnaissance  de la part vindicative, de la part de vengeance, et une part de frayeur ; il dit même du  péché : « je chercherai plus volontiers le  péché dans ce sens vindicatif de la  foule  qui réclame des têtes parce qu’au fond elle purge sa propre culpabilité en la déplaçant sur d’autres. On peut dire que le criminel est un délégué au péché de tous. » Il ne dit pas que ça mais il y a aussi de ça.

 

Une autre chose soulignée par Ricœur : un des postulats est qu’il faut garder est que le sujet est présumé UN. Le sujet est présumé un et identique. La peine ne peut effacer la faute que parce que c’est le même sujet.

 

Mais il y a une disproportion entre l’homme souffrant et l’homme capable, l’homme vulnérable et l’homme responsable. La règle d’or du système pénitentiaire est de montrer que l’on peut passer de l’un à l’autre refaire l’unité humaine

 

« La règle d’or de tout le système pénitentiaire devrait être : ne jamais écraser, humilier, avilir un coupable au point de rendre impossible la tristesse de la pénitence. »

 

Il y a, pour Ricœur, une part du malheur qui est due a un « mal agi », mais il y a un  excès du malheur. Il y a toujours un excès qui est absurde, non rétribuable. Il y a quelque chose dans le malheur  d’absurde qui est aussi absurde que la grâce.

 

Seule une nouvelle logique peut vaincre une logique défaitiste, de la rétribution, une « logique absurde » pour parler comme Kierkegaard qui s’exprimera dans la loi de surabondance, de la grâce.

 

La logique barthienne de la grâce peut permettre de re-comprendre autrement le malheur.

 

La grâce est absurde : elle n’est pas méritée. Le malheur aussi est absurde, n’est pas mérité. Il y a des choses méritées. Mais il y a toujours de l’immérité. Alors qu’est ce qu’on fait avec ça ?

 

Il y a quelque chose, là, nécessairement à travailler  dans le sens du pardon, dans  le sens de la déliaison. C'est-à-dire que c’est le même homme « éprouvé », lié à la peine et en même temps appelé à un travail nécessaire de la déliaison. Pour pouvoir se lier par la promesse, pour pouvoir dire je ne recommencerai pas, il faut pouvoir se délier par le pardon. Un va et vient. Pour que la liaison par la promesse soit possible, il faut que la déliaison du pardon  soit possible ; le pardon est une déliaison de soi d’avec soi et je ne peux pas me délier tout seul : c’est l’autre qui me délie.

 

Voila donc quelques éléments de la pensée de Ricœur sur le sens de la peine.

 

La peine et le temps

 

Après ces premières  réflexions de Ricœur, je voudrais poser la question de la peine et du temps.

L’anthropologie de la punition (la manière de punir) dépasse la simple justice pénale : elle est ancrée dans des présuppositions religieuses culturelles, et économiques même, qu’il est très difficile de modifier.

 

La manière de punir est un « concentré de culture » avec ce qu’il y a là d’archaïque, pour le meilleur et pour le pire. C’est de l’archaïque, de  la dynamite ! Mais pour le meilleur aussi.

 

Il ne faut pas faire un évolutionnisme des punitions corporelles aux punitions modernes. Car dans la punition, il n’y a pas de temps. Il y a encore aujourd’hui quelque chose de néolithique dans le fait de punir. Il y a, comme dans la tragédie grecque, une horreur pour celui qui a rompu le pacte. Il y a des horreurs qui dépassent les rationalités.

 

Il y a aussi, dans l’archaïque, le pur et l’impur, la tache, la souillure qui resserre les séparations.

 

Néanmoins, on voit cependant l’évolution des châtiments corporels vers quelque chose d’autre,  vers cette chose abstraite qui est le temps de l’emprisonnement.

 

Dans la société, le temps est devenu une unité centrale, c’est la même chose pour la punition qui utilise le temps comme élément central.

 

Il y a un double jugement par un double rapport au temps :
un premier rapport au temps, un premier temps  pour « arrêter les dégâts » et un deuxième temps pour « redistribuer les rôles » en quelques sortes.

 

Pourquoi cette utilisation du  temps, et pas autre chose ?

 

On peut en discuter aujourd’hui car :

Lorsqu’on a développé la prison, le temps, au départ, n’était pas un grand malheur : c’était la servitude, l’esclavage qui étaient des punitions redoutées. Mais, aujourd’hui, après deux siècles marqués par l’impératif d’émancipation, l’attachement  est au contraire recherché. On revient  sur ces siècles d’émancipation : émancipation signifie il faut rompre… aujourd’hui c’est fini ça !  Ce qui est vécu comme terrible, ce n’est pas l’attachement, l’attache, c’est ce qui brise les liens. Aujourd’hui, la punition, c’est l’exclusion. 1

 

La réparation et le temps

 

Il faut parler de la réparation qui prend du temps. Car la réparation prend effectivement du temps.

 

Si on en arrive, avec le temps, a un désir de réparation, on en vient au  fondamental : la victime entend que sa plainte a été entendue… Mais dans ce désir de réparation qui prend du temps, il y a quelque chose de faux, de dangereux même : c’est croire qu’on peut supprimer  l’irréparable. 

 

Or, on a beau faire, on ne répare jamais l’irréversible ; sinon ce ne serait pas le malheur ! Il y a du mal parce qu’il y a de l’irréparable. Un mal entièrement réparable, à la limite n’est pas un mal ! Ce sont des gamins qui jouent !

 

Il y a du mal parce qu’il y a de l’incompréhension entre les malheurs, parce qu’il y a du  différent, parce qu’on n’arrive pas à partager les mémoires, parce que chacun est enfoncé dans sa mémoire sans pouvoir l’échanger avec l’autre. L’irréparable a un caractère incommunicable.

 

Néanmoins, il faut tout faire pour réparer. Et on peut toujours plus réparer qu’on ne croit ;  Du point de vue du sens de la peine, il faut mettre l’accent de ce côté-là. Même avec toujours ce reste d’irréparable, ce reste de malheur qu’on ne peut enlever.

 

Il faut souligner ce point parce qu’on pense trop souvent aujourd’hui que c’est un désastre s’il apparaît quelque chose qu’on ne peut réparer.

 

Le travail de la peine et le temps : coupable / capable ?

 

 Tout le travail de la peine serait de produire, avec le temps, ce sens qui n’est pas donné au départ ; on commencerait avec des gestes de personnes irresponsables, incapables de répondre d’elles-mêmes, et puis dans le meilleur des cas, on essaierait de produire des êtres qui refassent le lien entre leur face vulnérable et leur face capable. Coupables/capables. Capables de ne plus le refaire.

 

Il faut réhabiliter le temps, car le sens prend du temps. La prison serait ainsi une machine à  retarder, à intriguer, à ralentir. Dans ce monde où tout va vite, ouvrir du temps.

 

Plutôt que la conception pénale où tout va vite, le sens réclame de faire des chicanes qui retardent. Réinterpréter devient une nécessité pour celui qui est ralenti.

Olivier ABELL

(extraits de l’enregistrement transcrit par J.M. Dupeux)

1 Ceci est d’ailleurs en phase avec une évolution technique de la société la surveillance électronique, les frontières de plus en plus inviolables, vidéosurveillance, la neurochimie.
L’état entre les lois techniques, physiques et les lois  politiques est de plus en plus ténu dans la société. C’est une évolution globale, pas seulement en prison. A coté du droit, le non droit est partout. Il n’y a pas de débat sur la vidéosurveillance généralisée. L’affaissement du politique est partout, en lien avec ces évolutions techniques.

 


 

RÉGION de RENNES

 

Repères théologiques pour un accompagnement en prison

En quoi consiste le travail d’un aumônier protestant ?

 

Qu’est-ce qu’un accompagnement spirituel ?
Si on veut parler de Dieu, de Jésus, de foi, c’est d’abord peut-être sur notre propre foi que nous devons nous interroger : on se rend bien compte que pour pouvoir écouter l’autre dans sa quête, ou sa non-quête, de Dieu, et a fortiori pour lui parler de Dieu, il faut que moi-même j’ai travaillé ma relation à Dieu. Il faut que je me pose certaines questions :
¤ Quelle foi est la mienne ?
¤ En quel Dieu je crois, moi ?
¤ Quelles relations entre foi et mérite, foi et souffrance, j’établis pour moi, dans ma vie de tous les jours ?
Si je n’ai pas élucidé cette question pour moi, il me semble qu’il sera très difficile de devenir    «  porteur » pour un autre.
Si je crois en un Dieu qui punit pour toutes les fautes qu’on fait, je vais annoncer un Dieu – juge, d’accord avec l’autre juge humain (le JAP) qui dit : « T’as péché, maintenant tu paies du coup, j’en rajoute une couche », comme si le but était que l’autre croule sous la culpabilité.
Tout le monde ne visite donc pas en prison de la même façon... et il importe donc d’élucider ses propres motivations, de savoir en quel Dieu l’on croit, au nom de quel Dieu l’on parle, quel Dieu je vais annoncer.
Quels sont donc les fondements du ministère d’accompagnement et précisément quelle est la spécificité de l’aumônier protestant ?

 

Un accompagnement fondé en Christ

¤ D’abord, le ministère d’accompagnement ne saurait être un discours qui ne tiendrait pas compte de ce qui constitue l’histoire de chacun. Ce qui veut dire qu’il se veut écoute attentive de l’humain, au nom d’une parole qui se tient au plus profond de l’existence, au nom d’une « Parole qui a été faite chair ». En cela il est fidèle au Dieu qui s’est tenu au creux de l’humain en Jésus de Nazareth, c’est-à-dire qui est devenu condition humaine, réalité humaine, histoire humaine jusqu’au bout, sans réserve ni tricherie.
Les récits bibliques nous montrent que Jésus ne s’occupe pas seulement de l’âme de ses contemporains, mais se penche sur leurs joies ou leurs détresses, sur les accusations qui sont portées contre eux, sur leur situation sociale et sur leur perception de la vie.
Ainsi, un accompagnement fidèle à l’incarnation se tient résolument du côté de l’humain, et non du côté des sphères éthérées, il fallait le dire pour commencer.

¤ Ensuite, l’enracinement christologique de l’accompagnement désigne un Dieu qui nous rencontre dans la faiblesse et le dépouillement du Christ, et non dans la puissance et la gloire.
L’ancrage théologique de l’accompagnement se trouve donc en Christ, qui vient nommer la proximité de Dieu, sa présence discrète, en creux, au moment où, d’une façon ou d’une autre, provisoirement ou non, un être humain « traverse la vallée de l’ombre de la mort ».
Cette compréhension théologique a pour effet de rompre avec un Dieu impassible, qui ne serait pas affecté par les affres de l’humain. Au contraire se trouve affirmé que, en Jésus, Dieu n’est pas seulement venu faire un petit tour de piste sur la terre, avant de regagner son ciel, mais qu’il est bien devenu « semblable à un homme », c’est-à-dire que lui aussi a été trahi, abandonné, condamné, il est tombé, a souffert, a subi la violence dans sa chair.... semblable à un homme (ou à une femme...).

¤ Enfin, l’incarnation désigne un Dieu qui ne sature pas l’espace, qui n’est pas « tout là »,  et donc qui demeure en retrait.
Fonder l’accompagnement en Christ suppose de se tenir à côté de celui qui, certes, cheminait dans la vérité mais qui, en même temps, acceptait de ne savoir ni le jour ni l’heure, parce que seul le Père le connaît. Autrement dit, c’est une perte de maîtrise, que ce soit celle du savoir ou celle du pouvoir : ça nous échappe ! Pourtant, c’est bien au cœur d’un non-savoir et d’un non - pouvoir (dont la Croix est la marque ultime) que surviennent quelquefois la paix, le relèvement, la joie, pour un être humain.

Ainsi, s’il est fondé en Christ, l’accompagnement est lieu de paroles, écoutées et échangées, où une autre Parole chemine encore et toujours, quelquefois malgré nous. La logique d’incarnation de la Parole faite chair n’est pas abolie par la désormais relative absence du Christ. Au contraire, l’événement pascal maintient dans toute sa radicalité la compréhension d’un Dieu qui désormais se rencontre uniquement dans la Parole multiple des témoins. C’est l’attestation définitive du Dieu qui s’est lié à l’humanité où chemine sa Parole. Ce qui pourrait se traduire par « chaque fois que deux ou trois parlent, écoutent, échangent des paroles en son nom, Jésus est là, possible, au milieu d’eux ».

Tout ceci pour nous dire que les aumôniers, disciples que nous sommes, ne savent pas grand chose des fruits qu’ils portent, de ce à quoi ils servent exactement , et c’est ce dont nous allons parler maintenant.

 

L’efficacité des disciples
Cette nécessaire articulation entre christologie et accompagnement nous conduit à prendre conscience que ce ministère s’exerce donc a contrario des gestes apparents d’efficacité dans la mesure où ces gestes semblent parfois voués à l’échec, ou en tout cas au dérisoire, à l’infime (ce qui n’empêche pas la nécessité d’une compétence dans l’écoute ou les connaissances théologiques).
La conviction est cependant que ‘ce qui est rien’ se révèle parfois  plus que ‘ce qui est’, et que le ministère de ‘l’inutile’  est parfois d’une ‘efficacité’ que personne ne peut évaluer (comme voulait le faire comprendre l’histoire de la douzième ânesse).

De la même façon,  la mort du crucifié est signe d’échec et du dérisoire, et paradoxalement elle est plus forte que les forces de la mort. Pour être plus précis : dire que Dieu chemine au creux des paroles  échangées et écoutées ne signifie pas une confusion entre le maître de la Parole et le serviteur de la Parole. Au contraire, il est nécessaire de poser une distinction entre la parole humaine  et ce qui, dans cette parole, peut faire événement pour un sujet.
Il arrive simplement qu’au creux de l’écoute, de l’être-là, de la parole partagée, survienne une Parole autre qui seule peut venir sauver, guérir, redresser un être humain. Au fond, cette Parole est ce qui circule dans la parole humaine, sans s’y réduire, parce qu’elle constitue toujours une altérité.
On peut facilement le comprendre lorsqu’on pense  à une parole qui nous a, nous touchés ou  qui nous a redressés  un moment de notre vie : ce n’est pas cette parole en elle-même qui a produit cela, même si c’est comme ça qu’on le ressent ; c’est plutôt qu’il y a  eu, au sein de cette parole, bien humaine, quelque chose d’autre qui est venu me rejoindre, ou plutôt quelqu’un qui est venu rejoindre le cœur de mon existence.

 

En amont cependant, et en aval d’une visite….
L’aumônier est appelé à un travail intérieur où il s’agit toujours de refaire une place en nous pour une Parole Autre qui ne se confonde pas avec nos propres paroles, nos attitudes ou nos sentiments de réussite ou d’échec. On pourrait dire que l’équilibre instable dans lequel se trouve l’écoutant est de tenir en tension d’un côté ce qui relève de lui : la perception d’une responsabilité, d’une compétence à mette en œuvre, d’un Evangile qui n’opère que par la médiation humaine, et en même temps ce qui ne relève pas de lui, la perception d’une tâche dont il est le serviteur mais non le maître et qui est donc remise entre les mains de Dieu.
Nous sommes donc conduits à notre responsabilité mais aussi à l’humilité de notre tâche. En particulier, nous sommes mis en garde contre la volonté de puissance qui viserait à maîtriser la Parole par nos connaissances, notre technique, ou même notre séduction.
Nous sommes simplement invités à faire ce qu’il nous est possible de faire et à être ce que nous pouvons être, ni plus, ni moins.
Nul n’est maître de la Parole, mais il est possible d’en préparer la venue, c’est-à-dire d’aplanir un chemin, le rendre possible, faire en sorte qu’il ne soit pas trop parsemé d’obstacles.

 

Que veut dire « préparer un chemin à la Parole » ?
C’est lutter pour qu’elle soit possible, dans l’espérance de sa venue...C’est l’attendre aux côtés d’un autre, avec un autre, pour un autre.
Là où un être humain se trouve réduit à un objet, à un numéro d’écrou, à un dossier de justice, à ‘un cas’, un numéro de cellule, là où un homme se trouve réduit à une souffrance, alors le chemin est barré à la venue d’une Parole qui cherche à se dire.
Mais là où il se fait un travail de narration, c’est à dire permettre à l’autre de se raconter, de mettre des mots sur ses maux, là où se retisse une histoire blessée, où se recompose de l’unité à partir de lambeaux, là... s’ouvre un chemin sur lequel il devient possible d’avancer.
La distinction entre « préparer un chemin » et le « jusqu’à ce qu’il vienne » manifeste que, dans le ministère d’accompagnement, nul ne sait d’avance ce qui peut faire effet de vérité pour un autre. Sinon, l’écoute n’est pas véritable : ça voudrait dire qu’elle est simple attente du moment favorable où l’écoutant pourra énoncer, caser, sa prétendue vérité. Or, dans la rencontre, nous sommes dépossédés de ce qui peut faire vérité pour celui qui écoute comme pour celui qui est écouté, car, encore une fois, cela nous échappe, ne nous appartient pas, et demeure non - su.
Nul ne sait par avance où viendront se nouer les mots et les signes dans l’existence d’une personne. Et, lorsqu’ après coup, il est possible d’en  percevoir une trace, on reste souvent bien étonné de ce qui a été décisif pour un autre.
C’est que, ce qui peut faire « effet de vérité pur quelqu’un qui souffre, c’est à dire ce qui peut faire parole de vie, ne se trouve ni dans le visiteur ni dans le visité, même si cela chemine dans leurs paroles, mais dans une Parole Autre, toujours inouïe, qui nous arrache à nous-mêmes pour nous redonner à nous-mêmes.
Il y a donc en même temps une indispensable médiation humaine – Dieu ne chemine que par la bouche des disciples – mais cette médiation suppose aussi que nous nous retirons nous-mêmes pour laisser la place  à un autre. (cf. Actes 3 : «  Je n’ai ni or, ni argent, mais ce que j’ai, je te le donne, au nom de Jésus de Nazareth »).

 

Tout ce qui a été dit permet de poser maintenant que :

le Dieu révélé à la crèche et à la Croix, le Dieu incarné, nous déloge de nos représentations de Dieu et de nous-mêmes.
Image d’un Dieu qui abandonne… Image d’un Dieu qui se révolte et qui lutte

Il fait vaciller toutes les images de Dieu et toutes les images du sujet humain.
C’est souvent à l’occasion d’une épreuve, au cœur de la souffrance que nos représentations de nous-mêmes sont déplacées. Ceci est formulé de façon exemplaire dans la prière du crucifié : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » (Ps.22, Mt 15/34). Il est important de laisser ouverte la question de sa radicalité : pour Jésus, il y a un moment où son Dieu l’a abandonné : il fait l’épreuve d’une traversée de l’angoisse dont il est difficile de faire l’économie. Il connaît une absence que rien ne vient remplir, même pas un discours sur un Dieu proche, puisque pour l’heure, il y a seulement le sentiment d abandon.
Ce qui rejoint la question que l’on entend si souvent et que tout le monde se pose à un moment ou à un autre : « Si Dieu existe, alors pourquoi la souffrance ? » c’est-à-dire : « Comment Dieu peut-il permettre ça, le mal, la souffrance ? »
Vous remarquerez qu’il est parlé alors de Dieu à la troisième personne du singulier, alors que dans la prière de Jésus, il est parlé de Dieu à la seconde personne du singulier.
Le paradoxe est donc de dire l’abandon et pourtant de s’adresser à Celui qui abandonne. En effet, si Dieu est « mon Dieu », comment peut-il m’abandonner ? Et, s’il m’a abandonné, comment puis-je encore dire « mon Dieu » ?
On peut donc comprendre que par cette formule, le Christ porte devant Dieu - même le sentiment de l’absence de Dieu : il prend en charge le sentiment d’absence et la plainte des hommes face à la souffrance. Il n’interdit pas cette plainte et n’apporte pas de réponse théorique. Il supporte au contraire toute la tension entre le sentiment d’abandon et la certitude que Dieu reste son Dieu jusqu’au bout, y compris dans le sentiment d’abandon.
Lorsque quelqu’un éprouve l’abandon du Dieu auquel il croit, il arrive qu’en étant athée de ce Dieu-là, il puisse découvrir une autre image de Dieu et qu’il advienne à une autre compréhension de son existence. Le recentrage sur le Dieu proche, celui qui est avec nous quand nous traversons l’épreuve (la vallée de l’ombre de la mort) ne dispense pas toujours du temps de l’athéisme et de la révolte : il ne faudrait surtout pas le nier, ce temps par un « mais non, mais non, pas de blasphème s’il te plait ! » Il faut  que ce dire s’épuise jusqu’au bout, de telle sorte que s’opère le deuil de nos images de Dieu et que naisse, parfois, un autre dire ; ou, pour dire les choses autrement : Dieu n’est pas ‘Dieu en soi’ mais toujours un ‘Dieu pour nous’, c’est à dire le Dieu auquel je crois ou auquel je ne crois pas.

 

Le Dieu auquel je crois ou que je rejette désigne une certain compréhension de mon existence : le rapport que j’ai avec Dieu fait mon identité. Dis-moi quel est ton Dieu, et je te dirai qui tu es. Ce qui veut dire que poser Dieu comme juge, c’est se poser comme coupable, débiteur, le considérer comme maître, c’est  se voir comme esclave, c’est placer Dieu à la place de l’employeur, c’est entrer dans une relation donnant – donnant ; le situer comme Père, c’est se penser comme enfant.... et le rôle de l’aumônier, c’est de repérer sous quelles images de Dieu se place la personne que l’on rencontre. L’accompagnement pastoral fait le pari que certaines images de Dieu confessées ou refusées peuvent faire souffrir et d’autres peuvent relever, redresser.

 

L’enracinement théologique de l’accompagnement consiste donc à se démarquer du Dieu tout-puissant au profit du Dieu incarné, c’est-à-dire du Dieu proche et compatissant qui a les entrailles qui se nouent face à la souffrance, l’avilissement, la tristesse.

Image d’un Dieu qui se révolte et qui lutte
Cet accompagnement manifeste un Dieu qui n’épargne pas la condition humaine mais qui se révolte et qui lutte contre tout ce qui fait souffrir, qui aliène, qui entrave la vie.
L’homme est renvoyé à ses propres limites, à un non - savoir radical, à une énigme du mal qui demeure entière et qui ne se trouve expliquée ni par un recours à la toute-puissance de Dieu, ni par un recours à la toute impuissance de Dieu : d’un côté, on sait combien un discours théologique traditionnel a cherché à justifier et innocenter Dieu face au malheur, à l’angoisse, et ce faisant à culpabiliser celui qui  souffre (cf. les amis de Job) mais d’un autre côté on peut faire aussi fonctionner un savoir sur Dieu comme impuissant face au mal et à la souffrance. L’effet semble inverse, mais ça revient au même.

Il s’agit de poser que la question demeure une béance, que l’énigme demeure entière mais qu’elle est remise entre les mains d’un Autre. Autrement dit, l’existence frappée par le malheur se trouve placée sous le signe d’une confiance ignorante, qui n’est pas résignation à la souffrance, mais qui consent à la limite du savoir et du pouvoir parce que l’être humain n’est pas Dieu.

En d’autres termes, l’homme renonce au sens, non parce qu’il renonce à l’affirmation d’un sens général de l’existence, mais parce qu’il renonce à être  lui-même l’instance de sens. La question n’est plus alors de détenir un sens quel qu’il soit. La question est : comment puis-je en toutes choses me confier à Dieu ? Comment puis-je m’en remettre à lui avec tous les conflits, les tensions, les contradictions qui pèsent sur ma vie et qui demeurent incompréhensibles ?

Pour faire un dernier pas avec vous, je dirai qu’en réalité, dans l’accompagnement, il ne s’agit pas de défendre coûte que coûte sa théologie, son image de Dieu ou de soi-même ; il n’en va pas de sa propre satisfaction intellectuelle, mais avant toute chose de la joie et de la paix d’un frère, d’une sœur qui souffre. Loin de dénoncer ou de conforter les images que les autres nous renvoient, il est possible de les vivre, d’accepter toutes les images, dans la certitude que l’essentiel repose ailleurs : l’essentiel est, que par le ministère d’accompagnement, le prochain se sache reconnu comme unique par le seul Berger qui, lui, « connaît chacun par son nom ».

Isabelle FIEVET, aumônier
Octobre 2006

 



Spécificité de l’aumônier
parmi les divers intervenants en prison
 (Pasteur Philippe REYMOND - Genève)

 

En termes de pouvoirs, l’univers carcéral est singulièrement contrasté. D’un côté on trouve divers intervenants travaillant dans la prison qui, en raison de leur fonction respective et de leurs compétences professionnelles, ont un ou des pouvoirs; et de l’autre côté les prévenus ou les condamnés privés de tout pouvoir. D’un côté des « acteurs » parce qu’ils ont un rôle à jouer; et face à eux des personnes passives, parce qu’elles sont privées de leur responsabilité. Certes, d’aucuns jugeront cette présentation quelque peu caricaturale, dans la mesure où la personne incarcérée jouit encore de certains pouvoirs, entre autres celui de s’amender. Toutefois, tous ceux qui rencontrent ces personnes privées de liberté, savent combien si souvent elles ressemblent à l’oiseau, qui subitement mis en cage, vient désespérément se blesser les ailes sur le grillage.

 

De nos jours les ecclésiastiques, qui n’ont plus pignon sur rue, cherchent parfois à valoriser leur ministère pastoral en lui conférant une utilité, à défaut d’un pouvoir. Il est plus que difficile d’accepter son impuissance et de se reconnaître inutile dans un univers où chaque intervenant a un rôle déterminant à jouer en raison du pouvoir spécifique qu’il possède. Que ceci nous plaise ou non, force nous est de constater, qu’une prison sans aumônier fonctionnerait très bien. Peut-être même mieux, aux dires de certains!

 

Quand bien même ces considérations préliminaires sont par trop générales, elles n’en soulignent pas moins, certes par la négative, ce qui caractérise la présence d’un aumônier dans la prison comme celle d’un intervenant extérieur et inutile, n’étant détenteur d’aucun pouvoir indispensable au bon fonctionnement de l’institution. De nos jours il est plutôt cocasse de voir l’Église  présente presque systématiquement dans des lieux tels que la prison ou l’hôpital, alors qu’on s’efforce de protéger l’État laïc contre toute infiltration religieuse. Cela ne tiendrait-il pas au fait que la société assimile ces lieux à la mort ? Aussi, dans la mesure où l’au-delà de la vie ne relève que de la sphère religieuse, on autorise, sous certaines conditions, les ecclésiastiques à être présents au pied de l’échafaud.

 

A la croisée d’une définition de l’aumônier faite par la négative et de la mise en évidence de cette composante de mort qui entoure l’univers carcéral, nous voudrions mettre en lumière la spécificité de l’aumônier. A nos yeux, cette spécificité comportera toujours un accent contestataire, car elle s’inscrit en faux avec toutes les attentes que, peu ou prou, la société nourrit, consciemment ou non, à l’endroit de la prison. La présence d’un aumônier est un cri pour la vie dans un univers dont la finalité, plus ou moins avouée, est d’éliminer le mal en supprimant le coupable.

 

1.- Le choc de l’incarcération

L’aumônier ne pourra jamais s’habituer, voire même se familiariser avec la prison. Par analogie avec la sage-femme qui vit chaque accouchement comme un événement unique et toujours nouveau; bien qu’a contrario, l’aumônier vit chaque détention comme une "mise à mort" de l’individu. En effet, quand bien même la personne qu’il rencontre ne manifesterait que peu les effets de sa privation de liberté, l’aumônier ne doit pas occulter le fait, que la personne qu’il rencontre, n’est plus dans son contexte existentiel. Vraisemblablement cette personne lui parlerait différemment, si leur rencontre s’inscrivait dans le déroulement naturel de son quotidien. Une dynamique de vie a soudainement et arbitrairement été figée dans son élan. La personne ne se perçoit plus selon le temps qui vient, mais en fonction de l’immédiateté d’un temps de crise. Elle est privée de sa citoyenneté comme de son autonomie. Comme l’oiseau qui s’est épuisé à reprendre son vol et qui se tient prostré dans la cage tout en guettant d’un œil figé la moindre issue; la personne incarcérée après s’être affairée dans un premier temps à régler les questions pratiques avec les divers intervenants habilités à l’aider, se replie sur elle-même dans un espace atemporel. Ainsi, dans les premiers jours de son incarcération, par ordre de priorité, elle commence par faire appel à l’avocat, puis à l’assistant social et au médecin. Elle demande au personnel de surveillance ce dont elle a besoin pour elle-même, mais qui toutefois ne peut pas être toujours pris en considération, puisqu’elle ne se trouve pas dans un hôtel. Amputée de son élan vital vers le lendemain, elle est forcée de se cantonner dans un passé plus ou moins proche qui ne débouche sur rien. Être ainsi plongé à son corps défendant dans son passé provoque une situation de dépression, tant au sens physique d’une pression provoquant un vide, qu’au sens psychologique du terme, dans la mesure où la dépression se caractérise par une fixation dans le passé.

A ce stade, l’aumônier n’est d’aucune utilité. Il n’a aucune prise sur la fermeture et l’ouverture des portes; il n’a aucun argument à opposer aux dires du juge; il ne peut rien faire pour régler les affaires courantes de la personne; il n’a rien à offrir pour maîtriser ses réactions somatiques. Dépourvu de tout pouvoir il n’a même pas celui d’un proche ou d’un ami susceptible d’offrir une consolation.

Qui pis est, le plus souvent ? l’aumônier est perçu par la personne détenue au travers d’un prisme, celui d’une image ancienne de l’ecclésiastique, ce d’autant plus si elle ne garde qu’un mauvais souvenir des membres du clergé qu’elle a connus dans son passé. Par conséquent, qu’il le veuille ou non, l’aumônier fait partie du passé, de celui-là même qui colle à la peau de la personne détenue et dans lequel on la maintient.

 

2- La justice considère le passé.

Tous les intervenants de l’univers carcéral sont concernés par le passé de la personne arrêtée et agissent en fonction de celui-là Le policier comme le juge n’ont à tenir compte que de ce que la personne a commis et de ses antécédents judiciaires. L’avocat traite également de ce passé, lors même qu’il tente de le remettre en perspective. L’assistant social gère ce qui a été pour le conserver jusqu’au jour où le temps suspendu de l’arrestation retrouvera son élan de vie. Le personnel de surveillance filtre les mouvements de la personne, non point pour la préparer à jouir de sa liberté, mais à cause de ce qu’elle a commis. Prévenue ou condamnée la personne est abordée par les divers intervenants en fonction de son passé proche ou lointain.

D’aucuns seront peut-être surpris de l’insistance avec laquelle j’écris systématiquement « la personne détenue ». Moins qu’une préciosité linguistique, cette précaution lexicale tente de battre en brèche l’appellation communément employée de « détenu ». Certes, on devrait en faire autant pour parler des « malades », des « drogués » ou des « vieux », qui sont privés de leur dignité de personne sitôt qu’on en parle. De manière similaire on parle plus volontiers d’un « cas » que d’une « situation», le terme de« cas » comportant une connotation statique, alors que celui de « situation » implique une certaine dynamique. Si le langage traduit bien des intentions implicites, force alors nous est de reconnaître, que cette appellation de             « détenu » dit implicitement le sort réservé à celles et ceux qu’on prive de liberté. Etre incarcéré, c’est être privé de sa dignité de personne humaine. A l’heure des droits de l’homme, d’Amnesty International et de l’Observatoire des prisons, nul n’oserait prétendre qu’un détenu n’est pas une personne humaine à part entière. Pourtant, dans les faits, c’est bel et bien d’une négation de la personne dont il s’agit. En effet, la personne humaine se définit par cette dynamique vitale d’un présent qui relie son passé à son avenir. Or, sitôt incarcérée la personne n’est plus envisagée qu’en fonction de son passé, la liberté dont elle est privée étant précisément la condition de faisabilité de son avenir. De la sorte la privation de liberté est une interdiction à être, mais aussi une atteinte portée au devenir de la personne; et cela nonobstant les indéniables efforts entrepris pour humaniser la détention. Cette situation que la personne détenue traverse, d’ailleurs comparable sur plus d’un point à celle du malade, est paradoxale. Paradoxale, parce que toutes les fonctions de la personne sont orientées vers l’avenir, alors même que les conditions du devenir figent la personne dans un présent atemporel. Cette hypertrophie subite du passé oblitère l’avenir.

Il est indispensable de prendre acte de cette situation atrophiée dans laquelle est mise la personne détenue, si l’on veut prendre en considération toute la mesure de la détention. Toutefois, il serait inconvenant de taire les efforts indéniables entrepris par tous les professionnels intervenants dans le cadre de la prison pour préserver ce pôle de l’avenir de la personne détenue.

C’est en opposition à ce regard focalisé sur le passé de la personne détenue, que la spécificité du regard de l’aumônier trouve sa raison d’être.

 

3- L’amour regarde l’avenir

Il y a bien des années de cela, à l’occasion d’une conférence donnée à Genève, Roger Garaudy montrait que l’amour n’est pas un peu plus de justice, mais son contraire. Partant de l’exemple du brigadier de gendarmerie, qui dans Les Misérables arrête Jean Valjean en raison du vol qu’il vient de commettre et de ses antécédents judiciaires, il démontrait que la justice regarde l’aval de la personne; alors que le regard de l’amour concerne l’amont de la personne. Ce regard d’amour, figuré dans l’attitude de Mgr Bienvenu, se porte sur un avenir, dans la mesure où cet évêque déclare avoir fait don des chandeliers à Jean Valjean pour lui offrir les conditions d’une vie nouvelle. La déclaration de Victor Hugo à propos de Jean Valjean retrouvant la liberté, confirme largement la thèse de Garaudy : « Libération n’est pas délivrance. On sort du bagne, mais non de la condamnation. » 2

Si l’aumônier fait sien ce regard de l’amour qui voit l’autre sur l’horizon de son avenir, il lui faut alors impérativement ne jamais chercher à connaître les motifs de l’incarcération de la personne qu’il rencontre. Ce n’est pas ce que la personne a fait qui le revendique, mais seulement qui elle est aux yeux de Dieu. L’aumônier ne rencontre pas d’abord un inculpé ou un condamné, mais une personne traversant une situation paralysante. A cet égard, on ne peut pas rester songeur devant la question de Jésus : « Qu’y a-t-il de plus facile, de dire au paralysé : « Tes péchés sont pardonnés » ou bien de dire « Lève-toi, prends ton brancard et marche » ? »(Marc 2.9). Il n’incombe pas à l’aumônier de se faire l’investigateur du passé d’autrui, à la manière d’un juge ou d’un thérapeute, mais d’écouter ce que la personne veut bien lui donner à connaître d’elle-même. Si l’aumônier s’intéresse aux faits du passé, ceux qui sont retenus à charge comme ceux qui sont étrangers aux chefs d’inculpation, ce n’est pas en raison d’un mandat, mais du postulat que, tout ce que la personne a fait par le passé, fait partie intégrante de sa vie. Pas plus que l’homme ne peut être que ce qu’il projette d’être, il ne peut être que ce qu’il a fait. Ainsi, parler d’amour ne revient pas à évoquer une émotion sentimentale, mais exige de l’aumônier, qu’il s’inscrive dans une dynamique de vie où passé et avenir sont également constitutifs de la personne humaine.
La spécificité de l’aumônier réside dans ce regard d’amour que lui seul peut poser sur la personne détenue. Cela non point, parce que les intervenants dans la prison seraient incapables de faire preuve de sympathie ou d’empathie à l’égard de l’autre, mais parce le mandat que la société leur confie leur interdit de le rencontrer dans son contexte de liberté. Or, faut-il le redire, la liberté n’a de sens, que lorsque la personne vit de cette tension vitale entre son passé et son avenir. Dès lors, lorsqu’une personne en détention rencontre un aumônier, elle n’a pas à faire à un intervenant supplémentaire, puisque c’est elle, et elle seule, qui librement choisit de le recevoir. Ce n’est pas l’aumônier qui accueille la personne, mais lui qui est accueilli par elle. A cet égard, la manière dont Jésus rencontre une femme de Samarie au bord d’un puits (Jean 4) est paradigmatique. Il n’est pas d’abord celui qui a quelque chose à faire pour l’autre ou à lui offrir, mais il a besoin de l’hospitalité de cette femme, puisqu’il lui demande à boire. Il est sans pouvoir, puisqu’il est incapable de puiser un peu d’eau pour se désaltérer. Alors, que toute autre personne du village rencontrant cette femme aurait sur elle l’ascendant d’une bonne réputation. Jésus reconnaît en elle un pouvoir dont il est privé. Elle peut quelque chose pour lui, non pas tant seulement à cause du seau qu’elle a, que parce qu’il la considère comme une personne à part entière constituée d’un passé et d’un avenir. Il a besoin d’elle, alors qu’elle n’a pas besoin de lui. En l’approchant ainsi en raison de sa dignité humaine, il porte atteinte aux règles de la communauté, qui veut que l’on bannisse le coupable pour éradiquer le mal C’est pourquoi, la spécificité de l’aumônier sera toujours une démarche contestataire. Le cri pour la vie s’oppose à la « mise à mort », symbolique ou non, du coupable. De ce point de vue l’aumônier sera toujours considéré par la société comme celui qui se fait le complice du mal, puisqu’il en fréquente les auteurs.

La sélection naturelle dans le monde animal chasse les éléments les plus faibles. Bien que de manière plus subtile, il en va de même, peu ou prou, dans le genre humain. Gage de survie pour la collectivité, l’exclusion est indispensable au bon fonctionnement de l’institution. Tous les intervenants de l’univers carcéral participent à cette exclusion. Parfois, incontestablement, à leur corps défendant. Aussitôt qu’il serait muni du moindre pouvoir sur la personne détenue, l’aumônier ne pourrait plus que participer de cet effort exclusif, qui la prive d’avenir pour mieux régler les conséquences de son passé.

Il y a ceci de plus que déroutant dans l’attitude de Jésus face au traître, qu’il le laisse plonger la main avec lui dans le plat. Le traître est littéralement son compagnon, selon l’étymologie qui veut que le compagnon soit celui avec qui on partage le pain. Ici encore, manière de rencontrer l’autre tout à fait exemplaire pour l’aumônier. Si l’institution exclut, le regard d’amour posé sur l’autre, lui, inclut. Pour la société les « détenus » doivent être exclus, afin qu’il y ait une frontière infranchissable entre les auteurs du mal, qui appartiennent au monde animal, et les membres de la société, qui sont des personnes humaines. L’aumônier en enfreignant cette séparation, commet une infraction aussi grave, que celle d’un Dieu qui consent à être mis au banc des accusés et à être condamné à mort.

 

En conclusion, considérons brièvement la deuxième béatitude : « En marche les doux : ils auront la terre en partage » (Matthieu 54). Ces « doux » ou « humbles »figurent ces             « pauvres d’Israël » qui n’ont aucun pouvoir pour faire triompher leurs attentes et satisfaire leurs besoins. En raison de leur attachement à la promesse de Dieu, de leur confiance risquée dans son avenir et de leur impuissance, ils connaissent les humiliations et le rejet. Ce sont eux pourtant, qui sont mis en marche 3 dans le sens de l’avenir promis, faisant advenir le terme. Ils sont déjà sur la route qui conduit à l’accomplissement de la promesse, vers la Terre Promise. L’impuissance, que le monde craint tellement, devient ici une condition pour se laisser inscrire dans cette dynamique divine qui se déploie entre l’origine et le Jour qui vient. Ainsi, la spécificité de l’aumônier réside moins dans l’absence de pouvoir, que dans cette dynamique d’un avenir qui advient déjà dans le présent. La présence d’un aumônier dans une prison a un sens, lorsqu’accueilli par les personnes détenues, il peut ouvrir à un avenir au nom du Dieu de la vie. La présence de l’aumônier donne du sens à la personne détenue, lorsqu’elle peut se reconnaître comme personne humaine promise à un avenir, malgré le poids du passé.

Philippe REYMOND

2 Victor HUGO - LES MISERABLES - L. Pléiade - Gallimard 1986 - p103

3 Note d’André CHOURAQUI dans sa traduction de la Bible : « Jésus n’a pas dit « makario ï» mais « ashréi » (voir Psaume 1.1), exclamation au pluriel construit, d’une racine « ashar », qui implique non pas l’idée d’un vague bonheur d’essence hédoniste, mais celle d’une rectitude, iashar, celle de l’homme en marche sur une route sans obstacle, celle qui mène vers Dieu. »


 

L’aumônier vu par un détenu 

 

L’aumônier a un rôle très important : il est l’ami, le confident, le donneur de conseils, et il est aussi le représentant de Dieu et peut réconforter avec des prières, même si tu n’es pas chrétien.

L’aumônerie peut être un espace de culte, de réunion, de prières, c’est surtout une bouffée d’air, de rencontre, et de réconfort. Quand on sortira, si on a un problème, il y aura l’aumônier, même dehors ; c’est très important et peut s’appeler de la réinsertion.

C’est quand on arrive en maison d’arrêt que la main tendue et l’écoute de l’aumônier sont très importantes pour un détenu, quand il n’est pas habitué à ce système. On ne sait pas où l’on va, pour combien de temps, et souvent la seule relation avec l’extérieur ainsi que la compassion viennent de l’aumônier. Dans ces moments-là on est fragile, et l’on pense souvent à faire des bêtises, l’entourage y fait beaucoup ! Quand tu es condamné, tu es rodé, tu as pris tes habitudes. L’aumônier est toujours là si tu es transféré, tu auras un autre aumônier mais Dieu ne changera pas.

Il était sans foi ni loi, fiché au banditisme sans jamais se faire avoir ; ça a duré 20 ans. Il est rentré en prison avec l’envie de mourir, il était blasé. Ca va faire 2 ans qu’il fait des études de théologie, 1 an qu’il est marié. Il a tout oublié, il bavarde souvent avec Jésus. Ceci est le travail en particulier de Lise et Catherine, son 1er et son 2e aumônier, quoiqu’il en ait eu d’autres entre temps.

 

Texte écrit par un détenu
(région de Marseille)