Le Dialogue interreligieux
Entre Dialogue et Violence
Actes du colloque organisé par la Fédération protestante de France
le dimanche 14 septembre 2003
I - Le dialogue interreligieux vu par l'islam, le judaïsme et le bouddhisme
Le dialogue interreligieux
Intervention de M. Fabrice Midal (bouddhiste)
Comment aborder la question du dialogue interreligieux sans tomber dans un discours convenu? Il est si facile de montrer un accord apparent, en ayant en réalité esquivé les vraies difficultés.
Certes il importe, dans notre temps marqué par la violence, d’affirmer, tous ensemble, des principes de fraternité et proclamer haut et fort que toutes les religions sont dignes, apportant chacune à l’humanité une contribution essentielle permettant à l’homme de s’élever.
Il y a là, une nécessité sociale : afficher comme principe républicain le souci de reconnaître à chacun une place au sein de la cité permet de surmonter nombre de tensions et de crises.
Mais dans une situation de violence et d’ignorance comme la nôtre aujourd’hui, nous ne pouvons nous contenter d’une telle déclaration. Il nous faut aller bien plus loin, car force nous est de reconnaître que le dialogue interreligieux est généralement un simple outil utilisé pour permettre d’éviter une rencontre authentique avec quelqu’un appartenant à une autre religion. Je dis ceci, que je vais essayer de vous montrer, non par défaitisme, par un pessimisme forcené, mais au contraire pour tenter d’établir une autre forme de dialogue qui soit plus authentique et puisse ainsi répondre plus profondément au destin de notre temps.
Les ouvrages et les colloques consacrés au dialogue interreligieux affichent une volonté d’ouverture – rares sont ceux qui le souhaitent. J’écris ce texte dimanche 7 septembre, après avoir écouté à la radio, dans l’émission For Intérieur d’Olivier Germain-Thomas, un prêtre, le Père Rougier, expliquer que le bouddhisme est en dessous du christianisme sur l’échelle des religions, mais expliquait-il - avec cet argument que je trouve fallacieux - personne n’étant pleinement chrétien, nul homme ne peut se prévaloir de cette supériorité.
Autant dire que dans un tel cas, on se demande sur quelle base un véritable dialogue est possible. Rares sont les hommes à même de dépasser une telle étroitesse de vue.
Autre travers : juxtaposer un ensemble de discours sans véritables rapports les uns avec les autres, affichant des propos d’ouverture entièrement creux sans qu’aucune rencontre véritable n’ait pu avoir lieu.
Car il n’y a de véritable dialogue que si j’en suis mû et conduit à un déplacement non seulement de mes conceptions habituelles mais de ma manière même d’être. Déplacement qui paradoxalement me permet de me retrouver comme étant davantage moi-même.
Mais dans la plupart des cas, chacun semble ne chercher qu’à se mettre lui-même en avant, ou tout au moins donner son avis.
En un sens plus rigoureux, il faut se demander si un simple dialogue peut suffire ? N’importe-t-il pas d’entrer dans une intimité spirituelle qui dépasse le simple échange de points de vue et d’opinions diverses ?
Le dialogue interreligieux ne peut se réduire à la seule affirmation d’un partage de mêmes valeurs : ouverture, tolérance, amour, etc. Comme si ces termes avaient un sens profond. L’usage du terme valeur n’est pas sans poser des problèmes considérables que je préfère faire apparaître en évoquant son usage dans cette publicité célèbre pour les rillettes où l’on voit une femme très snob, qu’un huissier vient déposséder de ses biens, s’exclamer : « Nous n’avons pas les mêmes valeurs ». - où le terme a ici son sens grotesque qu’il faudrait lui laisser.
Qui du reste est contre l’ouverture, la tolérance et l’amour ?
Allons-nous, en invoquant ces termes, avancer véritablement jusqu’à un point décisif ? Le discours interreligieux, s’il est assez récent, est limité à cet ensemble de discours-programmes, d’une profonde ignorance.
Le fond du problème me semble celui-là :
Derrière les bons sentiments affichés à renfort de grandes déclarations, on a toujours l’impression qu’il y a une intention cachée : chercher à affirmer le bien-fondé de notre propre religion qui détient une plus haute vérité que celle de l’autre. Comment dialoguer avec quelqu’un dont nous sommes convaincus qu’il n’a pas rencontré la vérité dont nous sommes nous, et nous seuls, les détenteurs. Pour ce fait, il est frappant de voir la somme de coups bas que chaque religion adresse aux autres. Le bouddhisme que je représente aujourd’hui pour le pratiquer depuis 15 ans est généralement présenté par les chrétiens de telle manière que je ne reconnaisse rien de ce que personnellement j’y trouve et j’y vis. Il est présenté de manière caricaturale, généralement comme une sorte de gymnastique auquel la dimension mystique manque - et ce type de condamnation est toujours prononcé l’air de rien, précédée d’une déclaration d’ouverture et de tolérance qui accompagne cette pitoyable condamnation. Ou encore, et de manière cette fois, profondément humiliante, on se voit déclaré d’idolâtre - ce qui est l’un des plus violents et offensants contresens que l’on puisse faire sur cette tradition.
Il est facile d’affirmer sa supériorité, ayant réduit son interlocuteur à une ombre de lui-même. On voit bien qu’en réalité, être prêt à accepter véritablement l’autre, une religion tout autre que la sienne est d’une réelle difficulté. Cela implique d’accepter que notre rapport à la vérité et à l’absolu ne soit pas la seule mesure de la vérité et de l’absolu.
Cette mise en garde effectuée, on perçoit mieux l’étonnante difficulté propre au dialogue interreligieux qui explique ce bilan sévère. Mon propos ne consiste nullement à dénoncer quiconque ; l’essentiel du problème est inhérent à l’exercice même.
Pour qu’un dialogue soit fertile, il faudrait que nous soyons prêts à cet inouï - si rare et si improbable - qui consiste à se déplacer jusqu’à un site qui nous soit entièrement inconnu, c'est-à-dire être prêts au risque d’un dépaysement qui ne nous laisse pas indemnes.
Qui est prêt à cette aventure ? Qui est prêt à un dépaysement ? Il me semble que cette acceptation de la fragilité inhérente à tout dialogue est aussi difficile que nécessaire.
Un tel effort, il ne faut pas le faire plus tard, dans un futur lointain, mais ici même, à ce moment précis, si l’on veut que quelque chose de décisif puisse changer dans notre monde.
Dennis Gira, qui a tant fait pour le dialogue interreligieux, a montré qu’un tel dialogue implique une "conversion" au sens : " de la purification et de l'approfondissement de la foi de celui qui, dans le processus même du dialogue, est obligé de revenir aux sources de sa tradition, de les méditer et d'essayer de les comprendre à la lumière des questions nouvelles que lui posent les autres religions." Dans ce type de dialogue, je ne partage pas ce que je sais déjà. Au contraire dans une telle rencontre s'ouvre une dimension nouvelle où m'est donné, à moi, comme à mon prochain, à entendre ce que je ne connais pas, et que pourtant je peux reconnaître de la manière la plus intime. Car la vérité spirituelle, l’effort d’un être humain pour se purifier et pour s’ouvrir à une dimension qui ne dépend pas de sa propre volonté ne peut pas laisser quiconque indemne.
Un dialogue authentique impose de nous mettre nous-mêmes en jeu, et de remonter à l'expérience spirituelle qui soutient l'architecture théorique qui l'explicite, si l'on accepte que toute doctrine est l'indication vers une dimension de réalité dont elle se veut être la voix.
C’est là un point décisif et pourtant difficile à penser. Le dialogue en tant qu’il est une conversion nous conduit à nous élever au point de rencontre le plus haut - celui de l’expérience pure à partir de laquelle toute parole provient. Or généralement cette dimension propre de toute parole authentique est oubliée dans l’affairement des concepts et des doctrines coupés de leur source vive. Nous pouvons discuter sur de nombreux points de doctrines, mais tant que l’expérience que ces démonstrations visent à éclairer n’est pas prise en vue, nous nous perdons dans un bavardage où tout devient obscur.
S'il existe toujours un écart infranchissable entre les certitudes dispensées par un système de pensée quelconque et la réalité de notre existence authentique, le dialogue offre la possibilité de nous plonger au cœur de cette incertitude - où rien ne coexiste plus ensemble.
Tout système tend à prétendre donner des réponses et effacer toute précarité. Mais un véritable dialogue dissout la solidité des identités. Il plonge dans un embarras qui est le seul terrain authentique de la pensée véritable, qui est même, me semble-t-il, la vérité de la dimension spirituelle.
Toutes proclamations de bonnes intentions en restent à un accord minimal, qui participe à la banalisation du discours spirituel, réduit soit à une esthétisation morale de notre subjectivité, soit en un discours abstrait et vague qui évacue l’essentiel de notre engagement.
Le seul dialogue interreligieux possible est celui qui ne s’en tient pas à des discours techniques, vagues, ou simplement personnels, mais ose entrer au cœur de l’expérience spirituelle elle-même. Il ne parle pas sur le religieux, comme s’il était à l’extérieur de lui, mais doit devenir l’espace même où le religieux se montre vraiment.
Cette unité mystique - sans laquelle il me semble impossible de dialoguer ensemble - n’implique pas que toutes les religions soient identiques.
En notre temps de violence et de guerre, en notre temps où le religieux, au moins en Occident, est réduit à un ensemble de recettes vagues, sans véritable contenu, dépouillé de toute la rigueur conceptuelle indispensable, nous sommes, hommes et femmes de foi, appelés à ce qu’en ce dialogue nous témoignions de la part la plus haute de nos traditions.
Mais cette dimension n’apparaît qu’au sein d’un cadre particulier qui expliquent que chaque religion diffère des autres et semble en ce sens jouer un rôle qui lui est propre, dans ce que les chrétiens nomment l’économie du salut. Comme le dit Thich Nhat Hanh : "Les bouddhistes et les chrétiens qui se rencontrent veulent reconnaître les similitudes et les différences qui existent entre leurs traditions. C'est bien qu'une orange soit une orange et qu'une mangue soit une mangue. Les couleurs, les odeurs et les goûts sont différents, mais si l'on regarde profondément, on peut voir que ces fruits sont tous deux authentiques." Rencontrer quelqu'un implique la reconnaissance de ma différence, de ce qui me sépare de lui.
Il y a là une chance spirituelle, car je suis alors renvoyé à ma solitude sans laquelle aucun dialogue, aucune communauté humaine au sens le plus haut, mais aussi aucun cheminement spirituel n’est possible.
Vouloir tout ramener à l'identique, la trinité au trois kayas, Jésus à Bouddha, le salut au nirvana, n’aide pas véritablement.
Devons-nous conclure que la perspective spirituelle de notre propre religion est unique ? Qu'elle se différencie radicalement des autres traditions spirituelles ?
Répondre par oui à une telle question conduit à nier la spécificité du bouddhisme et faire d'une mangue une orange.
Répondre par non, nous fait manquer l’unité réelle de la dimension ésotérique, présente dans toutes les traditions spirituelles.
Ne doit-on pas trancher ? Non, justement ! Il est essentiel de rester dans cet espace incertain qui me semble constituer le fond, ou plus exactement l’absence de fond.
Mon propos est ici profondément bouddhiste, et reflète un type de questionnement propre à cette tradition. En fait, le dialogue interreligieux n’est pas compris par chacun de nous de la même manière. Le terme recouvre un sens différent selon la tradition à laquelle nous appartenons.
Je voudrais vous montrer ici la perspective qui est ici la mienne.
Le bouddhisme est avant tout une pratique, puisque le Bouddha se présente avant tout comme un médecin nous montrant comment nous guérir de notre incapacité à vivre pleinement humain. Ma prise de distance avec un discours trop dogmatique, trop scolastique qui évacue la dimension spirituelle trouve là sa raison d’être.
Cette absence de sécurité qui doit servir de base à tout dialogue interreligieux est le sens de ce que le bouddhisme nomme vacuité ou réalité ultime en tant que celle-ci est au-delà de toute dénomination.
Un discours de maîtrise conduit à perdre de vue le caractère unique et spécifique de l’enseignement du Bouddha et le fait que la Réalité est au-delà du Bouddha lui-même. Chögyam Trungpa, maître bouddhiste tibétain qui, ayant vécu en Occident, a réussi de manière inégalée à comprendre les enjeux de notre temps, explique : «Les tenants de l’approche œcuménique habituelle ont tendance à faire comme s’il n’y avait pas de différences entre le théisme et le non-théisme. Ce n’est qu’une autre tentative théiste pour masquer le malaise ou l’énergie qui provient de l’expérience de la dualité. Il faut savoir qu’il existe des différences. C’est alors que le véritable œcuménisme, ou la continuité, peut se concrétiser, précisément à cause des différences ». Accueillir les différences, n’est pas une menace, mais une manière de correspondre à la réalité qui n’est pas totalitaire. S’il existe un espace où la dualité se résout, il est impossible de ne pas la traverser ou de penser en être délivré une fois pour toute. Y prétendre entraîne de dangereuses conséquences. D'une certaine manière l'unité des religions ne peut pas être pensée.
Selon les religions qu’il rencontre le dialogue ne prend pas le même visage.
Le dialogue avec le christianisme est le plus important et décisif, non seulement parce que cette religion est celle qu’il rencontre majoritairement en Occident, mais parce que le dialogue interreligieux joue un rôle central dans cette tradition. Un tel dialogue n’est cependant pas toujours exempt d’arrière-pensées, comme nous l’avons déjà souligné.
Le dialogue avec le judaïsme est plus singulier. Le judaïsme, particulièrement en France, montre peu d’intérêt pour cette religion que généralement il ignore - quand il ne le réduit pas à une idolâtrie. Paradoxalement, le nombre de juifs qui sont devenus bouddhistes est saisissant, surtout aux Etats-Unis. Nombre des principaux enseignants bouddhistes occidentaux d’aujourd’hui sont d’origine juive, et ils n’hésitent pas à incorporer cette dimension cultuelle et culturelle à leur propre enseignement. On a même formé un terme pour les désigner : les « jubus », « juifs-bouddhistes ». Montrer la tonalité singulière que la réception du bouddhisme a eue en raison de cette influence du judaïsme mériterait une étude approfondie.
Enfin le dialogue avec l’islam, s’il est encore peu développé, est d’une extrême richesse et tout particulièrement avec les courants soufis.
Pour conclure, il me faut préciser que le chemin hors d’un certain confort que je vous ai ici décrit, je ne cesse pas de devoir l’effectuer moi-même le premier. Il me faut abandonner une certaine arrogance, surmonter une ouverture de pure convenance afin de pouvoir véritablement vous rencontrer. Mais nous savons qu’une ouverture véritable demande une épreuve - spirituelle en un sens - qui seule la rend possible.
Mais c’est à ce prix, en étant prêt à un abandon entier, à mourir à soi-même, nous ouvrant à une véritable dimension véritable qu’il est possible d’ouvrir l’espace pour une rencontre des cœurs sans laquelle aucune rencontre n’est authentiquement possible.