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La laïcité, condition du vivre ensemble

 

Médiathèque

Les religions contre l'intégration sociale ? Esprit, Actualités en ligne, 2005

Un groupe de travail réuni au Commissariat au Plan composé de Jean Baubérot (directeur du Groupe de sociologie de la religion et de la laïcité), Pierre Bréchon (directeur de l’Institut d’études politiques de Grenoble), Olivier Mongin (directeur de la revue Esprit) et Mickaël Vaillant (docteur en sciences politiques) s'intéresse à l'intégration sociale et à la question du religieux .

Dans le contexte européen actuel de baisse croissante des croyances et des pratiques religieuses combiné à une augmentation de ce pluralisme religieux, la France se caractérise par l'implication très forte du politique pour dissocier les Eglises de l'Etat. En outre, la France se distingue de ses voisins dans la mesure où elle n'accepte pas aussi facilement la tolérance et le pluralisme religieux, invoquant l'universalisme républicain qui refuse les particularismes « communautaires » au sein de la sphère publique. Ainsi, beaucoup d'enquêtes françaises sur les immigrés en France considèrent implicitement la baisse de la religion comme un facteur d'intégration.

D'autre part, compte tenu du phénomène actuel de mondialisation et de deterritorialisation du religieux, est apparue en France une peur de « l'altérité qui ne reconnaît pas les « codes de conduite » implicites du fonctionnement de la société française et de ses institutions ». Cette crainte correspond à l'idée que des mouvements déterritorialisés, notamment islamiques ou sectaires, puissent fonctionner sans tenir compte des règles instituées par les Etats sur le plan national. Cependant, le Plan rappelle que cette crainte émerge alors même que les religions ne sont plus capables d'imposer des normes à la société, ni même parfois à leurs fidèles, comme le démontre les débats internes à l'islam concernant le port du voile ou le fait que l'interdiction de la contraception par le pape ne soit pas prise ne compte par les catholiques. De même, les Musulmans installés depuis plusieurs générations en France ont un comportement très individualisé et très indépendant vis-à-vis de leur religion.

Le rapport Religions et Intégration Sociale affirme par ailleurs que l'Eglise catholique devrait évoluer au cours des dix prochaines années, et passer notamment d'une logique de institutionnelle et géographique à une logique de communautés et de pôles, du fait de la pénurie de prêtres. Or, ce changement remettra en cause le poids et l'influence de l'Eglise catholique, la réduisant, à long terme, au rang d'Eglise minoritaire devant affronter le pluralisme confessionnel et les résistances à la hiérarchie catholique qui en dérivent. Ce phénomène d'affaiblissement de l'Eglise catholique et de dérégulation du religieux oblige de plus en plus l'Etat à « prendre en charge une partie de l'organisation du culte, pour établir une 'égalité de traitement' entre eux (en particulier par rapport à l'islam). Parallèlement, s'observe un processus de division entre croyance et appartenance, ce qui se traduit par une augmentation du nombre d'Européens qui, tout en se déclarant sans religion, conservent certaines croyances, parfois « bricolées » ou mêlées à des valeurs plus universelles. Ces « recompositions flottantes » de croyances constituent un phénomène beaucoup plus significatif actuellement que l'éventuel « regain des religions « auquel il est parfois fait allusion. Ceci tient au fait que les individus acceptent de moins en moins que la religion fonctionne comme un groupement séparé de la vie sociale globale et vont donc adapter leurs croyances religieuses à leurs convictions sociales ou politiques.

Concernant cette dimension sociale et politique du religieux, le rapport Religions et Intégration sociale met l'accent sur le fait que, paradoxalement, c'est maintenant, alors que les religions perdent peu à peu leur emprise sur la société, qu'il est possible de redécouvrir et de prendre en compte la dimension citoyenne du religieux (même si la méfiance envers l'islam reste très présente en France), dans la mesure où toute religion constitue une « matrice du lien social » et implique l'existence de réseaux sociaux facilitant l'intégration dans la société, comme le démontrent certaines associations d'inspiration islamique. Cependant, le rapport déplore le fait que « comme souvent en France », devant les résistances à aborder des questions « tabous », la réforme de la perception du rôle des religions s'opère « par le bas », à l'initiative d'acteurs locaux et ne bénéficie pas de réel soutien de l'Etat.

Cette réticence de l'Etat français à reconnaître la diversité religieuse sur son territoire et le développement des croyances parallèles ont donné naissance à de « niches communautaires » correspondant à un besoin de retrouver des liens identitaires propres. Ce repli communautaire des religions implique, selon le Plan, l'existence d'un système clos régi par des normes spécifiques qui englobe tous les aspects de la vie sociale des individus et qui constitue un groupe capable de revendiquer une exception à la loi commune (comme l'illustre le refus de la médecine par les Témoins de Jéhovah). En ce sens, il est nécessaire de distinguer la communauté religieuse, qui reste ouverte, du communautarisme ou du repli communautaire. Celui-ci peut se révéler dangereux puisqu'il isole du reste de la société mais, dans le même temps, il peut constituer un réseau de solidarité pour ses membres. Le communautarisme, quand il est subi par des personnes exclues au préalable de la société, permet également de contrebalancer l'angoisse de la vie sociale et ouvre la porte à d'autres formes d'intégration sociale. C'est pourquoi les cahiers recommandent une action publique dirigée vers ces groupes, auxquels il faut donner les moyens de s'intégrer dans la société au lieu de les stigmatiser pour leur marginalité.

Cependant, l'Etat laïc ne peut évidemment pas rompre avec son devoir de neutralité et contrôler les sectes ou les mouvements intégralistes. Mais il peut néanmoins contribuer à la diminution du repli communautaire quand il est subi par des politiques d'intégration sociale, même si se pose alors la question de la redéfinition d'une liberté religieuse coexistant avec une société laïque et démocratique. En se plaçant au niveau européen, le rapport considère qu'une intervention communautaire dans le domaine des associations religieuses est « 'légitime' quand il s'agit de 'droits humains fondamentaux' ».

En ce qui concerne l'islam en France, les auteurs du rapport expliquent l'existence d'un double phénomène: d'un côté l'appartenance à l'islam se désethnicise (dans le sens d'une distanciation par rapport au pays d'origine), et, de l'autre, l'identité musulmane est de plus en plus revendiquée comme voie d'identification à un groupe. Ainsi, de plus en plus de personnes se déclarent à la fois « non pratiquants » ou « sans religion » et « musulmans ». Ce phénomène est dû, selon les auteurs, au fait que la société française admet difficilement les revendications ethniques et que les groupes d'origine étrangère qui portent ces revendications se trouvent très souvent dans une position de subordination et de discrimination sociale et économique, qui devient d'ailleurs un des éléments fédérateurs de leur identification. Cependant, une enquête de la Commission Européenne (2001) suggère que ces groupes d'individus issus de l'immigration s'intègrent de manière indéniable à la société française et à ses pratiques. Ainsi, l'enquête révèle que seuls 20% des enfants de migrants observent une pratique religieuse régulière. La question religieuse ne constitue donc pas toujours un sujet de friction majeur entre les français issus de l'immigration et le reste de la population, mais le rapport Religions et Intégration sociale confirme qu'il est important que l'Etat satisfasse le désir de reconnaissance des religions minoritaires en France et notamment qu'il rétablisse l'équité entre les cultes. A de sujet, les auteurs rappellent justement que le débat sur le port de signes religieux ostentatoires s'est focalisé sur le port du voile islamique, en oubliant parfois l'omniprésence du substrat chrétien dans la culture française. Ainsi, l'enquête de la Commission Européenne montre que les musulmans français sont les plus nombreux en Europe à célébrer le jour de Noël, qui apparaît donc comme une pratique de plus en plus séculière et culturelle et non plus proprement religieuse.

Finalement, les auteurs rappellent que la laïcité n'échappe pas à cette crise généralisée des idéologies, dans la mesure où elle est devenue une véritable « religion civile » avec ses « lieux de mémoire », selon le titre d'un ouvrage de Pierre Nora. Cette laïcité à la française, de par sa constitution autour de l'institution scolaire, se trouve directement affectée par la crise de l'école et tente donc de retrouver sa légitimité prioritairement dans ce domaine.

Le rapport conclut avec l'idée qu'une « gestion raisonnée et raisonnable » des mouvements religieux pourrait permettre d'améliorer l'intégration des populations issues de l'immigration, d'éviter des conflits identitaires et la discrimination envers certaines confessions et de renforcer le modèle de tolérance laïque si cher à la France.

Cécile Désaunay