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Face aux soubresauts nationalistes
Impossible droit d’ingérence

Depuis le déclenchement du conflit entre la Géorgie et la Russie, force est de constater l’impuissance des Occidentaux à imposer la paix dans cette région du Caucase. Face à un flot montant de critiques, la Russie ne faiblit pas et évoque la possibilité d’une nouvelle guerre froide qu’elle prétend ne pas craindre. Victime collatérale de ce conflit, le droit d’ingérence. Ce principe généreux ne semble plus très pertinent dans un monde où les seuls rapports de force tendent à s’imposer.

par Frédérick CASADESUS

Pouvons-nous laisser massacrer des peuples sans réagir ? Poser la question, c’est déjà répondre. De même qu’il convient de porter secours à son prochain qui souffre, les nations qui le peuvent ont le devoir d’apporter une aide efficace à des populations menacées, même si leur intervention remet en cause la souveraineté de l’Etat qui pratique les exactions. Comme l’indique Véronique Zanetti, professeur de philosophie politique à l’université de Bielefeld, en Allemagne, dans son nouveau livre consacré à l’intervention humanitaire, « les droits fondamentaux ont une valeur universelle. Cela signifie que le devoir de protection ne se restreint pas au devoir d’un Etat envers ses propres citoyens uniquement ».

C’est ainsi que sont posés les termes du droit d’ingérence, une idée généreuse que la France a portée au début des années 90, sous l’impulsion de Bernard Kouchner, alors fondateur de Médecins sans frontières et Médecins du Monde. Une analyse historique inspirée par la Seconde Guerre mondiale – si la communauté internationale avait réagi à temps contre les nazis, six millions de juifs n’auraient pas péri dans les camps d’extermination. Mais cette belle ambition résiste-t-elle dans le monde éclaté d’aujourd’hui ?

Face à l’offensive militaire des Russes en Géorgie, des intellectuels français se sont mobilisés pour alerter l’opinion. André Glucksmann et Bernard-Henri Lévy, notamment, considèrent que la situation est grave. « En 1989, Gorbatchev avait refusé d’envoyer les tanks soviétiques contre la Pologne de Solidarnosc. Eltsine s’est bien gardé, cinq ans plus tard, de permettre aux divisions russes d’entrer en Yougoslavie pour soutenir Milosevic. Poutine lui-même n’a pas pris le risque de faire donner ses troupes contre la “révolution des Roses” (Géorgie, 2002) puis la “révolution orange” (Ukraine, 2004). Aujourd’hui, tout bascule. Et c’est un monde nouveau, avec de nouvelles règles, qui risque d’apparaître sous nos yeux », écrivent-ils dans un appel publié par la revue Le Meilleur des Mondes.

La Russie et les banlieues françaises

Au nom de l’éthique, est-il possible d’intervenir à chaque fois qu’un Etat souverain manifeste un désir d’expansion ? « L’idéalisation ne doit pas céder à l’élaboration d’une pure chimère, prévient Véronique Zanetti. A quoi bon poursuivre un idéal si ce dernier n’a aucune chance de voir le jour ? » Reconnaissant l’utilité du droit d’ingérence quand il s’agit d’une catastrophe humanitaire, Hubert Védrine, ancien ministre des Affaires étrangères du gouvernement de Lionel Jospin, estime que c’est une idée sympathique mais inefficace : « Les peuples d’Europe de l’Ouest aimeraient que le monde fonctionne selon des critères de bienveillance et de respect, mais nous devons les éveiller sur les dangers du monde sans les affoler, leur faire comprendre que nous ne pourrons pérenniser notre modèle de société qu’en usant du rapport de force.»

L’affaire de la Géorgie démontre la permanence d’un droit d’ingérence impérial, par lequel toute grande puissance s’arroge la possibilité d’intervenir dans les affaires de ses voisins ou de ses anciens protégés. « Je ne vois rien d’étonnant à cela, s’insurge Philippe Moreau Defarges, chercheur à l’Institut français des relations internationales (Ifri). Le droit d’ingérence démocratique est lui-même encombré d’ambiguïtés : d’abord parce qu’il exprime une inégalité fondamentale entre celui qui s’ingère et celui qui est l’objet de l’intrusion, ensuite parce que le monde est constitué d’Etats dont nous ne pouvons pas remettre en cause tous les matins la souveraineté, enfin parce que l’ingérence ne peut pas fonctionner correctement quand l’une des parties concernées la refuse.»

Et le chercheur de poser cette question iconoclaste : que se passerait-il si la Russie décidait d’intervenir dans la crise des banlieues françaises au nom de la lutte contre la menace terroriste musulmane ?

D’une façon générale, les Occidentaux ont cru, malgré la décolonisation, qu’ils étaient en mesure d’imposer la démocratie du fait de leur puissance, économique et technologique. Les crises actuelles marquent la fin de cette illusion. La Chine agit à sa guise au Tibet, la Russie n’est plus la puissance prostrée qu’elle donnait à voir il y a quinze ans, le monde arabo-musulman considère l’Occident comme un ennemi. Sauf à conduire en permanence des opérations militaires punitives – dont ni les Américains, ni les Européens n’ont actuellement les moyens –, le pragmatisme va l’emporter.

« Pour le moment, les Occidentaux vont laisser les Russes agir dans le Caucase, prédit Philippe Moreau Defarges. Ils ne prendront aucun sanction majeure parce qu’ils ont besoin de la Russie pour lutter contre les terroristes islamistes. Cependant, la Russie risque d’entrer dans une période délicate pour deux raisons : les entrepreneurs européens se détournent peu à peu d’un pays qui les effraient ; et le Caucase pourrait se transformer en un bourbier politique.»

Dans un tel contexte, les puissances occidentales pourraient retrouver de la voix, imposer le calme et le respect des peuples de la région. Hubert Védrine plaide pour une meilleure prise en compte des intérêts des peuples. « En Afghanistan comme ailleurs, je trouve absurde que les Occidentaux se chargent, seuls, de la défense des valeurs humanistes, ce qui nourrit le discours des extrémistes, regrette-t-il. Les Russes et les musulmans modérés seraient sans doute prêts à nous aider si nous les considérions davantage.»

La démarche entamée par Nicolas Sarkozy, au nom de l’Union européenne, auprès du président Medvedev s’inscrit dans cette logique. « Si l’on vise l’efficacité, nous devons définir, à l’avance et au plan international, les circonstances dans lesquelles la communauté internationale peut intervenir et remettre en cause la souveraineté des Etats, préconise Philippe Moreau Defarges. Après tout, l’Union européenne fonctionne selon ce principe : la commission de Bruxelles, au nom des Vingt-Sept, émet un avis ou des opinions sur la politique budgétaire de la France et notre pays l’accepte parce qu’il est engagé par des traités. On pourrait étendre cette pratique aux crises internationales.»

Véronique Zanetti appelle de ses vœux une politique contractuelle à l’échelle de l’ONU : « Je suis également certaine qu’une relation pacifique durable entre les Etats ne peut pas reposer sur un équilibre des forces entre les Etats et qu’elle doit être une relation de coopération dont le bon fonctionnement est garanti par la mise en place d’une législation contraignante. » Un droit d’ingérence politique, à cette condition, pourrait ainsi voir le jour de manière efficace.

A lire

L’intervention humanitaire
droit des individus, devoir des Etats
Véronique Zanetti
Labor et Fides
à paraître le 18 septembre.