Le point du vue des protestants... par Roger Mehl

Auteur(s) : MEHL Roger;

Le monde du 23 novembre 1979

L’Assemblée nationale abordera le 27 novembre le débat sur le renouvellement de la loi sur l’interruption volontaire de grossesse, dite loi Veil. Un protestant, Roger Mehl, (…) exposent leurs points de vue.

Nombreux sont les Français qui s'étonnent en constatant combien les positions prises par l'Eglise catholique et par les Eglises protestantes dans la question de la libéralisation de la législation sur l'avortement diffèrent et même s'opposent. L'étonnement est d'autant plus grand qu'au cours des dernières décennies un incontestable rapprochement s'est opéré entre ces confessions, tant au plan doctrinal qu'au plan de l'éthique sociale. Or l'assemblée épiscopale de Lourdes vient de condamner à nouveau la loi Veil, et la Fédération protestante de France au contraire vient d'exprimer le souhait que la loi Veil soit reconduite, moyennant certains aménagements (30 septembre 1979).
D'où vient cette divergence ? Si profonde soit-elle, elle ne doit cependant pas masquer certaines convergences fondamentales. Les deux confessions sont d'accord pour reconnaître que les enfants constituent une bénédiction de Dieu. Elles sont d'accord aussi pour reconnaître que l'avortement est un acte grave et que le recours à cette pratique ne doit pas être banalisé. Elles estiment, enfin, qu'une politique sérieuse d'aide à la famille constituerait bien souvent une arme efficace de dissuasion. Elles seraient sans aucun doute prêtes à dire que, même dans les cas où la venue de l'enfant représente pour un couple ou une mère une lourde épreuve, la foi peut triompher de cette épreuve.
Mais l'Eglise catholique pense que les principes généraux de la morale chrétienne, dans la mesure où ils sont de droit naturel, peuvent légitimement s'imposer à toute la société, tandis que les Eglises de la Réforme estiment qu'on ne saurait considérer la totalité ou la majorité des Français comme des croyants et que dans ces conditions il n'est pas permis d'imposer à ceux qui n'ont pas le secours de la foi une législation faisant peser sur leurs épaules des fardeaux trop lourds.
La position des deux confessions est ici tout à fait comparable à leur position à l'égard du divorce. Toutes deux enseignent que l'engagement du mariage est un engagement à vie. Mais, alors que l'Eglise catholique proclame avec force l'indissolubilité absolue du mariage et dans certains pays s'oppose à la possibilité légale du divorce, les Eglises protestantes estiment qu'il ne sert à rien de maintenir une façade lorsque l'amour et la confiance mutuels entre les époux sont manifestement détruits. Ici encore le protestantisme pense que, si la foi peut surmonter bien des difficultés conjugales même fort graves, il ne saurait être question d'imposer à tous une loi rigide et absolue. Dans les deux cas, la divergence entre les deux confessions est de même nature : le catholicisme se situe sur le plan de l'intangibilité des principes, le protestantisme est plus attentif aux drames de l'existence personnelle. Légalisme d'une part, personnalisme d'autre part ? La formule serait sans aucun doute excessive. L'Eglise catholique ne vient-elle pas de rappeler qu'en condamnant la législation appliquée depuis cinq ans elle n'entend nullement condamner les femmes qui dans un désarroi profond ont recours à l'avortement? Et par ailleurs, on trouverait aisément des protestants qui restent attachés à un légalisme strict, dont on a pu croire en France qu'il était leur marque indélébile. Néanmoins, la Fédération protestante a estimé que ne pas reconduire la loi Veil serait pousser un grand nombre de femmes vers le recours aux avortements clandestins, dont on s'accorde à reconnaître qu'ils sont une plaie intolérable.
Il est vrai qu'on peut objecter à sa position que la notion de détresse est une notion difficile à manier, que la détresse est toujours appréciée de façon subjective. Aussi bien la fédération avait-elle cru devoir, dans une déclaration antérieure (1973), réclamer la détermination précise des cas de détresse où l'avortement pouvait être autorisé. Elle a dû se r e n d r e à l'évidence qu'une telle disposition serait impossible à appliquer.
Or, c'est une constante de la doctrine de la Réforme que d'appeler les hommes à l'exercice de leur responsabilité personnelle. Ici, on retrouverait sans doute une divergence générale entre catholicisme et protestantisme : le premier a toujours eu tendance à protéger l'homme contre lui-même par son insertion dans un ordre hiérarchique, le second a privilégié la libre décision de l'homme dans le domaine de la foi comme dans celui de l'éthique.
Mais liberté et responsabilité ne doivent pas signifier solitude et abandon. C'est pourquoi les Eglises protestantes attachent du prix au délai de réflexion laissé à la femme, à condition cependant que lui soit offerte réellement la possibilité de consulter des personnes compétentes susceptibles de la conseiller, de lui faire apparaître d'autres issues que la solution désespérée de l'avortement. Même si de telles consultations ne devaient aboutir à un résultat positif que dans une proportion de 3 à 4 %, il vaudrait encore la peine de les mettre en place.
L'avortement est parfois un moindre mal. A vouloir interdire légalement ce moindre mal, on tombe sauvent dans le pire.

Source(s) : FPF;FEDERATION PROTESTANTE DE FRANCE;LE MONDE;
Date de parution : 23 novembre 1979