Allocution du pasteur Michel Bertrand, Président du Conseil national de l'Eglise réformée de France à la séance solennelle de commémoration du quatrième centenaire de l'Edit de Nantes

 

UNESCO Paris, 18 février 1998

Monsieur le Président,
Monsieur le Directeur Général,
Mesdames et Messieurs les Ministres,
Mesdames, Messieurs,

Notre société semble ne plus disposer d'une mémoire vivante qui la dispenserait de se commémorer sans cesse. Et la multiplication de nos temps et de nos lieux de mémoire pourrait bien n'être qu'un substitut pathétique à nos trous de mémoire.
Aussi faut-il s'interroger sur notre frénésie commémorative et sur ce qu'elle trahit, au double sens du verbe trahir. Que déforme-t-elle de l'histoire ? Mais aussi que laisse-t-elle voir, sans le vouloir, de notre rapport au passé, au présent et à l'avenir ?
Ces questions devraient nous accompagner en cette année où nous commémorons le quatrième centenaire de l'Edit de Nantes, treize ans après avoir commémoré, ici même, le tricentenaire de sa Révocation.
Ainsi, la logique arithmétique des centenaires qui rythment nos vies sociale et religieuse peut parfois nous surprendre et nous dérouter, puisqu'elle nous invite aujourd'hui à parcourir notre histoire à rebours.
Mais pour les protestants français cette discontinuité n'est pas véritablement un problème tant leur histoire est une histoire aux lignes brisées, faite de naissances et d'exils, de persécutions et de reconstructions, de déracinements et de renouveaux. Une histoire discontinue dont l'Edit de Nantes représente incontestablement un jalon important.

Un jalon que les protestants pourtant, ne sauraient confisquer, car il appartient d'abord à la nation tout entière. Lié à la personnalité, au génie politique et pour tout dire au "panache" d'Henri IV, placé dans nos manuels scolaires entre "la poule au pot du dimanche" et "labourage et pâturage", il est dans nos mémoires le symbole d'une France enfin apaisée et heureuse après les atrocités des guerres de religion. Et 400 ans après l'Edit, au coeur d'un présent déchiré par tant de tragédies, comment ne pas saluer cet "art de la paix", ce compromis complexe et fragile qui, au prix de lourdes concessions et de longues négociations, permit d'arrêter pour un temps la haine et la colère. Pour la première fois en Europe, une loi d'Etat permettait la coexistence de deux religions dans un même pays. Du coup, et même si c'était avec bien des restrictions, il permettait aux protestants d'être reconnus, à la fois comme chrétiens et comme citoyens. Pour autant, et tout en reconnaissant les mérites de cet édit, on ne saurait le lire comme un document fondateur de la tolérance religieuse, notion tout à fait étrangère à ce siècle et qui n'est jamais mentionnée dans le texte. En fait il ne s'agissait pas de prôner la tolérance, mais bien de "coexister dans l'intolérance" (1) grâce à la volonté et à l'intervention du pouvoir politique. En même temps il faut bien voir qu'étaient ainsi posées les fondations d'un ordre absolutiste nouveau qui allait progressivement glisser vers la raison d'Etat, dont on sait les zones d'ombre qu'elle a pu couvrir et les répressions qu'elle a parfois justifiées.

Quant aux protestants, ils n'ont certainement pas à idéaliser cet édit, car il ne fut pas pour eux la victoire et la liberté tant espérées.
D'abord ce texte ne renonce pas au principe d'unité religieuse du Royaume dans la seule religion catholique. Il constate seulement que, dans les circonstances présentes, ce principe ne peut s'appliquer, et qu'il faut donc l'aménager. Il prend acte à regret d'une situation plus qu'il ne pose un droit. L'Edit est octroyé dans l'espoir que "les grâces infinies" de Dieu qui l'ont rendu possible finiront bientôt par le rendre obsolète.

D'autre part, si l'Edit de Nantes accorde à la "religion prétendue réformée" des privilèges qui peuvent paraître exorbitants, il consacre en même temps une sorte de glaciation géographique de la réalité et des rapports de forces. Il enferme la minorité protestante dans le carcan juridique d'une réglementation tatillonne qui la prive de tout rayonnement, de tout développement et qui va amener "l'étouffement à petites goulées du protestantisme" (2).

On le voit, comme tous les événements de l'histoire, l'Edit recouvre une réalité lointaine, complexe, ambiguë, que nous n'avons pas à juger en fonction de sa postérité malheureuse ou de nos critères modernes, ni non plus à nous approprier de manière anachronique, artificielle, moralisante ou confessionnelle.

Nous avons plutôt à nous intéresser aux potentialités multiples et secrètes dont l'histoire est faite et donc à le relire, comme un projet inaccompli, une promesse non encore tenue, pour reprendre l'expression de Paul Ricoeur. Car nous sommes aussi "les héritiers des rêves que nos prédécesseurs n'ont pas su ou pas pu réaliser (3).

Alors je voudrais brièvement souligner trois éléments de ces promesses pour la société auxquels les protestants sont particulièrement attachés, trois aspects de ces rêves devenus petit à petit réalité à la suite de l'Edit, mais qui doivent sans cesse nous garder en éveil afin que plus jamais notre histoire, ne redevienne un cauchemar.

1. Et d'abord, beaucoup d'historiens et de commentateurs ont souligné que l'Edit de Nantes manifestait l'émergence d'un espace d'arbitrage autonome, celui du politique, permettant l'élaboration de compromis au nom de l'intérêt général.
Certes nous savons bien que le compromis peut vite glisser vers la compromission. Mais cela ne doit pas nous faire oublier que dans compromis il y a aussi promesse. Promesse d'un vivre ensemble juste et solidaire dont le politique est le garant contre toutes les formes de l'exclusion.
Ce service de la communauté humaine, avec ce qu'il réclame de conviction éthique et d'engagement responsable, a toujours été valorisé par les Réformateurs et pratiqué par les protestants, que ce soit dans le cadre de la vie associative ou celui des institutions de l'Etat.
C'est pourquoi dans un contexte où elle est trop souvent disqualifiée, il importe de réhabiliter la tâche politique. Il ne faut certes pas tout attendre d'elle, mais le discrédit qui aujourd'hui l'accable constitue une menace grave pour la démocratie. Au moment même où celle-ci doit relever des défis considérables qui ne sont pas sans analogie avec ceux du XVI° siècle.
En effet comment prendre en compte les revendications contradictoires de communautés différentes sans les enfermer dans le ghetto de droits ou de devoirs spécifiques comme le fit l'Edit de Nantes ? Vous nous l'avez rappelé lors de vos voeux Monsieur le Président : "Notre pays n'est pas et ne sera jamais l'addition de communautés juxtaposées. Le bien public n'est pas et ne sera jamais l'addition d'intérêts particuliers"(4). Alors comment assumer une pluralité parfois conflictuelle sans renoncer à la visée commune ? Comment, pour reprendre une expression chère aux protestants, vivre l'unité dans la diversité ?
Ces questions ne peuvent trouver réponses que par l'action déterminée d'humbles serviteurs du bien commun, capables de faire vivre ensemble ce qu'on croyait incompatible. Ce qui implique de regarder l'autre, l'étranger, le différent, non comme une menace mais comme une richesse.

2. On n'en n'était pas encore là au XVl° siècle, où on préférait mourir avec l'autre au nom de sa vérité plutôt que de vivre et gagner avec lui. Dans ce contexte d'intolérance, il a fallu l'intervention du politique pour imposer la paix religieuse, souvent contre les théologiens et les autorités des Eglises.
Et cela m'amène à mon deuxième point pour souligner l'importance décisive de la laïcité, dont l'Edit de Nantes constitue peut-être une première lueur. On sait que les protestants lui sont résolument attachés et pas seulement pour des raisons historiques. Elle correspond en effet chez eux à une conviction théologique selon laquelle le monde échappe à l'emprise des religions. Aucune ne peut prétendre imposer ses vérités, ses valeurs, sa morale, à l'ensemble de la communauté humaine, aucune ne peut ignorer, ni exclure les minorités qui pensent, qui croient et qui vivent autrement.
Et la qualité des dialogues oecuméniques et interreligieux aujourd'hui en France ne doit pas atténuer notre vigilance, ni nous dissimuler que notre histoire demeure déchirée par des conflits religieux. Comme si les religions, parce qu'elles se fondent dans l'absolu d'une vérité révélée, étaient toujours en danger d'intolérance et de violence, comme si toutes étaient peu ou prou facteurs d'exclusion et d'oppression des consciences.
Mais le risque d'intolérance ne menace pas que les religions. C'est pourquoi la laïcité doit aussi nous garder vigilants à l'égard de toutes les vérités qui se donnent comme absolues dans l'espace social ou politique, celles qui se cachent sous nos mots à majuscule et qui ont laissé dans notre siècle des blessures inguérissables, celles qui hier légitimèrent l'absolutisme du pouvoir royal et qui aujourd'hui sacralisent la race, le sang ou la nation pour justifier la haine, le racisme et la xénophobie.

3. Pour autant, la laïcité ne saurait réduire la foi à une "affaire privée", ni exiler les religions hors de l'espace public. Elle n'est pas une réalité neutre et aseptisée, vierge de toute problématique religieuse, mais c'est une laïcité de confrontation. L'expression publique des convictions, y compris éthiques et spirituelles, constitue un élément vital du débat démocratique pour une société en quête de sens. Lorsqu'elle vient à s'effacer c'est toute la communauté humaine qui risque d'en pâtir.
C'est pourquoi je voudrais souligner dans mon 3° point cette nécessaire dimension sociale des religions. On ne peut, comme l'a fait l'Edit de Nantes, les cantonner dans quelques lieux à part, dans l'enclos des maisons et de la conscience personnelle.
On ne peut durablement confiner le religieux dans les replis de l'individuel et de l'identitaire, le refouler dans les couches les plus émotionnelles et les plus irrationnelles de la personne. Sinon il risque de faire retour de la pire manière. Quand on ne sait plus articuler le religieux et le politique, on fait le lit de l'obscurantisme et de la violence fanatique, et on prépare le retour des guerres de religion.
C'est dire que l'une des manières de célébrer l'Edit de Nantes, serait de réfléchir au statut des religions pour ce temps. Et pas seulement pour la France, mais aussi dans l'Europe qui se construit. Les protestants français qui ont conquis douloureusement et laborieusement leur place dans la société ont ici une responsabilité particulière, celle de travailler à l'obtenir pour ceux qui ne l'ont pas encore et permettre leur intégration au sein de la communauté nationale.
Et je pense notamment à l'Islam, dont vous disiez récemment Monsieur le Ministre de l'Intérieur qu' "il y a place" pour lui "à la table de la République"(5). C'est aussi notre conviction et notre souhait.

Mais cette nécessaire dimension publique des religions est aussi une interpellation pour nous protestants. En effet, et sans doute parce que nous gardons vive la mémoire douloureuse de l'intolérance qui brime les consciences, il nous arrive parfois de pratiquer l'"autorévocation" et d'être trop silencieux ou discrets, alors qu'il faudrait risquer notre parole pour dire clairement et publiquement ce que nous croyons.
Car la véritable tolérance ne se conçoit, ne se vit, ne se maintient qu'entre des hommes et des femmes de conviction et de courage. Que ce soit dans le débat politique, les relations oecuméniques ou le dialogue interreligieux, il faut refuser les consensus où se gomment les aspérités et s'éteignent les différences, toutes les formes de pensée unique où petit à petit s'anéantit la liberté de conscience, la liberté de croire, de penser et d'agir autrement. La liberté de dire non devant l'injustice. Cette tolérance molle n'est pas ce que peuvent souhaiter des femmes et des hommes libres dans un pays libre. C'est dire que pour nous protestants, cette commémoration ne saurait se réduire à des effets d'image qui nous tiendraient lieu de message, ou à un regard complaisant sur notre passé, notre culture et nos supposées valeurs protestantes. Elle ne saurait être la revendication abusive d'un héritage dont nous ne serions plus capables, aujourd'hui, d'être les héritiers.
Mais par contre elle peut être un temps privilégié d'approfondissement de la foi. Et pour cela, le texte de référence de nos fidélités n'est pas l'Edit de Nantes mais c'est la Bible seule d'où jaillit la Parole qui nous dresse comme des êtres libres et responsables devant Dieu et devant les hommes. Hommes et femmes protestants au XVI° siècle, le savaient bien qui apprenaient à lire pour lire les Ecritures et qui les méditaient afin d'y découvrir la vérité qui rend libre. Quand surviendra la tourmente, ils trouveront dans ce tête-à-tête avec Dieu, le courage d'être seul et la capacité de résister. C'est à cause de cela que le protestantisme n'a pas disparu, même quand la vie publique n'a plus été possible.
Leçon pour aujourd'hui où des médias, régulièrement, annoncent que le protestantisme va mourir et où les protestants eux-mêmes en viennent à s'interroger. C'est oublier le coeur de la foi protestante qui n'a d'abord besoin pour vivre ni de temples, ni d'institutions, ni de clergé, ni de rassemblements spectaculaires, il suffit de nos vies habitées par le Christ, source d'une liberté qu'aucun édit ne peut contenir ni contraindre.
Ainsi, pour nous, la seule mémoire nécessaire est celle du Christ qui nous ouvre au pardon et à la réconciliation. Cette mémoire n'est pas le ressassement du malheur, ni la mise en règlement judiciaire de notre passé pour lui faire rendre gorge. Elle est rappel d'une promesse imprenable sur nos vies: nous sommes chaque matin en état de grâce, chaque jour graciés, les mains libres pour construire l'avenir et pour recommencer.

Pasteur Michel Bertrand
Président du Conseil National de l'Eglise réformée de France

(1)Coexister dans l'intolérance : l'Edit de Nantes (1598). Etudes rassemblées par Michel GRANDJEAN et Bernard ROUSSEL. Bulletin de la Société de l'Histoire du Protestantisme Français, Tome 144, Janvier-Juin 1998
(2)Janine GARRISSON, L'Edit de Nantes et sa révocation, Paris, Le Seuil, 1985, pp.119 ss.
(3)Paul RICOEUR, Interview dans Télérama n°2503 du 31 décembre 1997, p.11
(4)Jacques CHIRAC, Le Monde du 2 janvier 1998 p.7
(5)Jean-Pierre CHEVENEMENT, Allocution à la suite de l'ordination épiscopale de Mgr Joseph Doré, nouvel archevêque de Strasbourg

Source : BIP;1454
Date de parution : 24 février 1998