Clonage : éléments de réflexion

Auteur : FEDERATION PROTESTANTE DE FRANCE

 Préambule :

Dans le cadre des responsabilités qui lui sont confiées, la Commission d'Ethique de la Fédération protestante de France a la possibilité de faire parvenir au Conseil de la Fédération protestante des "adresses" pour l'interpeller sur des sujets d'actualité qui lui paraissent importants et qui devraient appeler une réflexion voire une prise de position publique.

Ainsi, lors de la session du 9 juin 1997, le Conseil a-t-il été saisi d'une "adresse" concernant le clonage. Cette performance scientifique a connu en effet un grand écho médiatique et suscité de nombreuses questions et réactions y compris dans le monde scientifique. Du débat qui a eu lieu au Conseil, il ressort que les questions posées par le clonage nous renvoient en fait à nos interrogations et convictions fondamentales à l'égard de l'entreprise technique et scientifique. C'est pourquoi il nous paraît important, à propos du clonage, d'en rappeler certaines.

Nous lisons dans les Ecritures bibliques que le monde, la nature ne sont plus divins mais profanes. Il y a une sorte de désacralisation, de "laïcisation" de l'univers. L'entreprise scientifique est une vocation de l'homme dans cet univers que Dieu lui a confié pour l'expliquer, le nommer, le transformer. Mais une menace de perversion pèse toujours sur cette vocation quand l'homme croit pouvoir tout maîtriser à partir de lui-même et de ses oeuvres, comme le raconte l'épisode biblique de la Tour de Babel (Genèse 9), quand son activité se désamarre de la volonté bonne de Dieu exprimée dans sa Parole, quand ses projets démesurés sont réalisés sans égard pour l'avenir de l'humanité et son environnement.

C'est avec ces convictions que le Conseil de la Fédération Protestante de France a repris les principales interpellations et interrogations que la Commission d'Ethique lui a adressées en les formulant dans le texte.

CLONAGE - Eléments de réflexion :

La Fédération protestante de France inscrit la présente démarche à propos du clonage, dans le droit fil de ses réflexions antérieures sur la biologie et l'éthique (1987) et de celle publiée dans son Livre Blanc par la Commission d'éthique sur la procréation médicalement assistée et le statut de l'embryon (1994).

Historique

L'histoire de la procréation et du génie génétique s'est vertigineusement et formidablement accélérée contraception chimique, insémination artificielle, procréation médicalement assistée, diagnostic prénatal visuel et génétique, etc.

Si certains végétaux se reproduisent par clonage naturel, si d'autres le sont depuis quelques décennies du fait de l'homme, celui en Ecosse récemment réussi d'une brebis nommée Dolly, postérieurement d'ailleurs à ceux de l'INRA en France, pose la question simple quand clonera-t-on l'homme ?

Le clonage des végétaux et des animaux

Le livre de la Genèse indique que l'homme est le gérant de la création, ce qui lui confère entre autres une responsabilité à l'égard des autres espèces. En particulier, le fait de gérer la création est à distinguer de celui de l'asservir.

Si le clonage des végétaux par l'homme est devenu courant sans parler de la biologie transgénique, celui plus récent des animaux, sauf pour la sauvegarde in extremis d'espèces menacées, n'est pas sans poser de questions. La biodiversité génétique animale du vivant peut tout d'abord s'en trouver menacée.

La procréation sexuée permet la mixité des gènes assurant la diversité de l'espèce et sa plus grande résistance aux agressions extérieures. Peut-on soumettre les animaux sans discernement à la recherche maximum de la logique du rendement au nom de la compétitivité économique ?

Le clonage humain

Le clonage est défini comme la reproduction d'un individu à partir d'une de ses cellules insérée dans un ovule dont le noyau a été supprimé.

Le désir de sélection de l'espèce humaine, la soif de puissance d'un savant fou ou de quelque dictateur qui aurait confondu raison biologique et raison d'Etat, pourrait provoquer le clonage humain aux fins de reproduction. L'on pourrait ainsi multiplier les hommes aux cheveux blonds et aux yeux bleus ou constituer une garde prétorienne rapprochée dans le cadre de son ethnie.

Le désir de retrouver un être décédé pourrait provoquer la même démarche. Néanmoins, il serait fou d'imaginer qu'un clone puisse se substituer à l'identique à un être aimé tragiquement disparu. Comme si un clone n'était pas lui-même un être singulier, insubstituable !

Considérations théologiques et anthropologiques

Le cloneur humain ne serait-il pas cet apprenti sorcier prométhéen qui prendrait la place de Dieu?

Ne serait-ce pas là, somme toute, l'illustration première du péché qui supprimerait l'altérité entre Dieu et les hommes et du même coup, entre ces derniers eux-mêmes ? La procréation sexuée assure l'individualité de chacun, tout être humain possédant des caractéristiques fondamentales dans son patrimoine génétique absolument originales.

Celle-ci marque de fait la différence entre procréation ou engendrement et la simple reproduction.

Par la procréation apparaît un être humain dont le caractère unique est constitutif d'identité. Le couple procréateur participe d'une certaine manière à l'acte créateur de Dieu lui-même. C'est pourquoi d'ailleurs la sexualité joue un rôle décisif dans l'existence des humains contribuant par le plaisir, l'amour, voire la passion dont elle peut être le support, à l'accomplissement même de l'humanité des humains.

Le terme d'engendrement, par ailleurs, exprime une dimension de la procréation sexuée qui s'inscrit dans le temps, marque l'ordre des générations et dont le respect est essentiel à la constitution d'une identité.
Cette institution généalogique interdit toute instrumentalisation de l'enfant et de la filiation latéralisée.
Ces fonctions décisives sont reconnues par la Bible elle-même qui présente la création du couple humain comme le sommet de la bonne création de Dieu (Genèse 1, 26 ss; Marc 10, 6-9). La Bible par ailleurs insiste sur la structure généalogique de la condition humaine, à travers laquelle elle tisse la trame même de l'histoire de Dieu et de ses enfants.

On ne saurait donc, sans réelle régression, abandonner la merveilleuse "invention" de la procréation et de l'engendrement sexués et s'en tenir à une simple reproduction de l'identique. Non pas que l'identité individuelle réside uniquement dans son patrimoine génétique, mais parce que l'ordre des générations et la pluralité généalogique y seraient ébranlés, et que nous ne savons pas quelles perturbations symboliques et sociales pourraient en découler.

Conclusion

Les éléments qui viennent d'être évoqués conduisent la Fédération Protestante de France à considérer comme inacceptable le clonage humain aux fins de reproduction.
Peut-on cependant créer un embryon humain comme matériel biologique pièce de rechange de l'homme, c'est-à-dire le considérer comme un moyen et non une fin ?
Le respect de l'humanité est-il divisible ?
Le fait de mettre en oeuvre une pratique eugénique tendant à l'organisation de la sélection des personnes est puni depuis 1994 par le Code Pénal français de vingt ans de réclusion criminelle.
Par ailleurs, le Parlement Européen vient de demander à la quasi unanimité aux pays membres de l'Union Européenne d'interdire le clonage humain.
L'existence d'une conscience au niveau de l'Union Européenne des conséquences redoutables du clonage, celle d'un arsenal pénal important en France, ne sauraient déresponsabiliser les chrétiens dans le cadre d'une vigilance théologique et éthique.
Celle-ci s'impose à une époque où, plus que jamais, la foi est confrontée dans l'espace public aux formidables développements de la science. Il convient non pas de s'enfermer dans des définitions et des attitudes définitives, mais d'accompagner les chercheurs scientifiques pour, ensemble, définir les limites de la recherche et maîtriser les outils du nécessaire progrès de l'humanité.
Il y a à la fois dans la Bible, promesse de domination de la nature et mise en garde contre la convoitise de la toute puissance. En reconnaissant qu'il n'est pas Dieu, que sa liberté et sa maîtrise sont limitées par l'amour de Dieu et par l'amour du prochain, l'être humain ne s'affaiblit pas, ne s'appauvrit pas. Il est gardé du désordre et du vertige.


Date de parution : 16 juillet 1997