Les relations concrètes entre les Eglises de la Réforme en France et l'Etat

Fédération protestante de France
septembre 1990

 1. Si les Eglises de la Réforme ont pu, sur le fondement de l'Ecriture, professer des doctrines claires et précises de l'Etat et de son ministère, les règles concrètes qui doivent présider aux relations entre les autorités de l'Etat et les représentants qualifiés des Eglises ne sauraient être d'une rigidité absolue. Elles sont fonction du contexte historique et sociologique dans lequel elles s'exercent. En notre époque il conviendra de distinguer les divers acteurs publics de l'Etat que sont le Gouvernement et l'Administration centrale ainsi que les autorités et administrations régionales, départementales ou locales.

2. Le premier devoir de l'Eglise est assurément de conserver une pleine liberté à l'égard de l'Etat, tant en ce qui concerne sa prédication, son enseignement, sa vie communautaire, sa pratique de l'Evangélisation et de la mission. Dans la nomination de ses pasteurs, lorsque celle-ci doit être confirmée par l'autorité publique, elle doit maintenir fermement ses choix.

3. Il est de même important de rappeler que les autorités de l'Eglise et les pasteurs doivent faire preuve dans leurs relations avec les autorités de l'Etat, d'une attitude d'ouverture et de dialogue. Le contraire serait démentir la doctrine politique de nos Eglises et refuser de reconnaître le rôle que Dieu confie à l' Etat et qui consiste à servir le peuple dans le respect du droit et de la justice. Certes, l' Etat est guetté par toutes sortes de dangers: le totalitarisme, l'arbitraire, le fait du prince, l'action en faveur d'une classe dominante, la mise en veilleuse des libertés fondamentales sous le prétexte de la raison d' Etat, la recherche de la puissance et du prestige. L'Eglise doit manifester une grande vigilance devant ces dangers. Mais elle n'aura, en période normale, de chance d'être entendue par l' Etat, que si précisément elle ne témoigne pas d'une attitude d'hostilité et de méfiance systématiques ou inspirée par des considérations de politique partisane.

4. Les diverses autorités publiques s'adressent parfois aux Eglises pour leur demander leur concours. Cette éventualité, dans une société sécularisée mais ouverte et décentralisée, se présente de plus en plus fréquemment. Il importe d'autant plus que l'attitude de l'Eglise soit en pareille circonstance d'une grande limpidité :

a) l'autorité publique demande à l'Eglise ou lui suggère d'organiser des cultes dits officiels en diverses circonstances: fête nationale, journée commémorative, journée du souvenir des morts. Cette demande n'est sans doute pas l'expression d'une authentique piété, mais elle manifeste soit un respect des traditions, soit un hommage plus ou moins conscient aux "forces spirituelles et morales" et très certainement l'embarras de toute société sécularisée lorsqu'il s'agit d'organiser des cérémonies.

Il faut que l'Eglise soit consciente de la complexité de ces motifs. Cette complexité ne doit pas être nécessairement une raison de refus, mais il importe que les pasteurs expliquent aux autorités demanderesses :

- que tout culte est un acte d'action de grâce envers le seul Dieu de Jésus-Christ et qu'il n'est pas question de glorifier soit la patrie, soit une personnalité si grande soit-elle,

- que tout culte a parmi ses éléments constitutifs la proclamation et l'écoute de la parole de Dieu et que celle-ci ne peut pas servir de simple illustration à une manifestation, patriotique ou autre,

- que tout culte est un acte de prière et d'intercession, que l'Eglise a pour devoir de prier pour les autorités établies, mais que cette prière est toujours une prière pour la justice, la liberté et la paix,

- que tout culte est un acte de repentance et qu'en conséquence, si l'Eglise peut rendre grâce pour une libération accordée à la nation, elle ne saurait en aucun cas faire l'apologie de la guerre et de la violence qui sont les manifestations du péché,

- que dans les Eglises de la Réforme aucun culte ne saurait avoir pour objet de prier pour les morts qu'elles remettent à la seule grâce de Dieu.

Il se peut que ces conditions soient aisément, trop aisément même, acceptées par les interlocuteurs de l'Eglise. Mais il appartiendra aux pasteurs de veiller scrupuleusement à ce que, dans l'annonce publique qui en sera faite, l'esprit de ces cultes ne soit pas dénaturé. Quant aux comptes-rendus qui pourront être transmis de ces cérémonies dans les différents médias, ils dépendent en grande partie de la relation que les communautés auront établie avec les responsables de la presse nationale, régionale ou locale comme avec ceux de l'audio-visuel. Il est recommandé aux pasteurs et aux conseillers presbytéraux de recevoir les autorités avec honneur. Certains Conseils Presbytéraux s'opposent à toute décoration intérieure du lieu de culte (drapeau, fanion). D'autres ne jugent pas devoir s'y opposer, mais ils veilleront à ce qu'elle demeure discrète et ne supplante pas les symboles chrétiens.

Lorsque de telles manifestations comportent une dimension oecuménique, il est indispensable que cet oecuménisme soit vécu dès la conception et l'organisation de la cérémonie. Une simple invitation de dernière minute aux autres Eglises ne peut être la pratique de nos communautés et ne peut pas non plus être considérée, lorsqu'elles sont invitées, comme une expression satisfaisante de l'unité de l'Eglise.Il peut être parfois utile de rappeler, dans ce domaine, aux autorités civiles que les différentes religions ont à être traitées sur un pied d'égalité.

b) Les autorités nationales, régionales ou locales peuvent aussi, parfois demander aux Eglises leur soutien pour telle ou telle action d'utilité publique ou leur participation à des missions temporaires ou à des comités plus durables. L'Eglise n'a pas à refuser par principe de telles participations, mais il est important qu'elle veille à conserver sa liberté de parole et éventuellement de critique. Elle doit demeurer attentive à ce que son geste ne puisse être interprété comme manifestant une solidarité globale avec le pouvoir du moment.

c) Même lorsque l'Eglise sera amenée à opposer un refus à l'une quelconque des requêtes des autorités que nous avons énumérées, il conviendra que ce refus soit motivé par des raisons clairement Evangéliques, que le refus ne prenne pas une forme hautaine et que les autorités ecclésiastiques appelées à le formuler assurent les représentants de l'Etat de la prière constante de l'Eglise pour ceux qui remplissent une charge publique et invitent les communautés à une intercession fidèle.

d) Les autorités peuvent enfin demander une participation de l'Eglise à la vie de certaines institutions publiques par la nomination d'un aumônier (écoles, hôpitaux, prisons, armée). En règle générale, les Eglises ne doivent pas se dérober à cette tâche: partout où une communauté humaine se trouve rassemblée, il importe que le ministère de la prédication et la cure d'âme puisse s'exercer. Les Eglises ont même le devoir de revendiquer cette possibilité, là où elle ne leur est pas proposée.

Mais il doit être bien entendu :

- que l'envoi d'un aumônier n'implique aucune approbation ni de l'institution elle-même, ni de la forme qu'elle revêt,

- que l'aumônier désigné par l'autorité ecclésiastique doit avoir un statut tel que la pleine liberté de sa prédication, de son action de cure d'âme ou de son action caritative soit respectée.

5. L'Eglise a aussi des demandes à adresser aux représentants de l'Etat.

Certes, l'Eglise comme tout membre (personne physique ou morale) du corps social doit respecter les dispositions générales du droit.

Mais l'Etat doit lui garantir la reconnaissance de sa personnalité juridique et un statut légal qui ne comporte aucune restriction abusive de sa liberté d'expression et d'action, et lui permette notamment de se donner l'organisation interne de son choix et d'entretenir librement des relations internationales.

Les Eglises de la Réforme ne sauraient admettre que les articles organiques, pour les Eglises d'Alsace-Lorraine, et de la Loi du 9 décembre 1905 pour les autres Eglises, constituent des formes juridiques irréformables.

6. Toute vie authentique d'Eglise peut se traduire aussi en activités culturelles, éducatives, sociales, etc... Les institutions que l'Eglise est amenée à créer dans ces différents domaines ne doivent pas être à usage purement interne. Elles doivent signifier que l'Eglise est ouverte aux autres. Dans la mesure où elles le sont, les Eglises ne devraient pas hésiter à accepter, à demander ou même à réclamer des subventions de la part des collectivités publiques. Ne pas le faire pourrait signifier que l'Eglise veut vivre en vase clos. Celle-ci ne peut refuser d'être considérée par l'Etat comme une institution participant au développement culturel et social de la nation où elle a été placée. Il importe cependant que les conditions d'attribution de ces subventions soient sérieusement examinées par les autorités ecclésiastiques. Si ces conditions n'obligent pas les institutions ecclésiastiques à autre chose qu'à se moderniser, qu'à utiliser un personnel qualifié, qu'à établir une saine gestion, elles sont parfaitement acceptables.

7. Le respect que les autorités ecclésiastiques doivent témoigner à l'égard des autorités publiques, les relations non seulement courtoises, mais confiantes qui peuvent souvent s'établir entre elles, doivent permettre à ceux qui assurent le gouvernement de l'Eglise à tous les niveaux d'instituer entre l'Eglise et la société un vrai dialogue. C'est dans ce dialogue que l'Eglise aura l'occasion d'exercer à l'égard des autorités nationales, régionales ou locales sa fonction de vigilance, son ministère de critique et d'avertissement.

Il est recommandé aux présidents des Conseils Presbytéraux et aux pasteurs, dès qu'ils prennent leur fonction, de prendre contact avec les autorités publiques partout où cela est possible. L'existence de ces contacts, les mises au point qui pourront être faites, permettront peut-être par la suite aux interventions des Eglises d'être dégagées, aux yeux de leurs interlocuteurs, de tout soupçon d'arrière-pensée politique. Lorsque dans une même localité, il existe plusieurs Eglises membres de la Fédération Protestante, il leur appartient d'organiser ensemble leur représentation auprès des autorités.

Septembre 1990

Source : BIP;1196
Date de parution : 31 octobre 1990

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