Charta oecuménica, une charte oecuménique : pour quoi faire ?

Auteur(s) : DAUDE Gill;

Signée à Strasbourg le 22 avril 2001 par la KEK, Conférence des Eglises Européennes (regroupant la plupart des Eglises orthodoxes, réformées, luthériennes, anglicanes, libres et vieilles catholiques), et par la CCEE, Conseil des Conférences épiscopales d'Europe (catholique romains), la charte se propose d'apporter des Lignes directrices en vue d'une collaboration croissante entre les Eglises en Europe.

L'enthousiaste:

Un événement unique ! Pour la première fois, pratiquement toutes les Eglises d'Europe, produisent un texte commun qui marque leur unité et les engage dans la construction européenne, celle de la grande Europe: de l'Atlantique à l'Oural, du grand-sud au grand-nord. On a parlé, chanté, prié, préché en de multiples langues ! Une centaine de jeunes étaient là, délégués par leurs Eglises à interpeller les prélats et autres responsables, donner leur avis, stimuler, apprendre, répercuter ! Voilà un excellent fruit des rassemblements Oecuméniques Européens de Bâle (1989) et Graz (1997) qui avaient tant marqué l'Europe des chrétiens. Le processus est lancé. Un texte stimulant à s'approprier dans les nombreuses perspectives qu'il ouvre aux Eglises. Celles-ci marquent enfin ouvertement et ensemble leur soutien au travail de fourmis qu'accomplissent dans l'ombre les ONG et les commissions d' Eglises à Strasbourg et Bruxelles en lien avec les institutions Européennes !... On pourrait continuer sur ce ton. . .

Le sceptique:

Ce document relève de la diplomatie ecclésiastique. Reprenant des généralités, il a été arraché aux Eglises au prix de concessions pour accorder des chrétiens qui ne s'entendent pas et vivent dans des mondes étrangers: que de distance entre le luthérien nordique et l'évangélique du sud, entre le réformé français et l'orthodoxe russe ! Tout diverge: leur conception du rapport à la société, de l'éthique, de la spiritualité, de l'Eglise. C'est si vrai qu'on a dû renoncer à faire signer les Eglises. Certaines, telle la Russe, ont même marqué leur distance. Bien que négocié, ce texte n'a donc pas d'autorité. Il apporte peu au plan théologique, il ne résoud rien. Il n'est finalement qu'une exhortation. Ces orientations proposées aux Eglises pour qu'elles s'en saisissent risquent de devenir un pieux supermarché où chacun prend ce qui l'arrange sans véritablement faire avancer la conscience et la collaboration européenne des Eglises... On pourrait continuer sur ce ton...

Le sage :

Ce texte n'est pas parfait, il est humain comme nos Eglises. Il ose poser des mots sur nos incapacités et nos limites. Il reflète notre difficulté à vivre ensemble entre chrétiens d'Europe, et pointe le chemin à parcourir, en refusant de nous "uniformiser". Il invite les Eglises, et chaque chrétien, à réfléchir à partir des mêmes données, à parler en chrétien de la vie de tous les jours : ma vie et celle de mon frère avec ses dilemnes et ses prétentions, ou de ma soeur de l'autre bout du monde qui émigre dans "notre" Europe avec sa drôle de religion. Vivre dans l'Eglise la pluralité culturelle Européenne, voilà le défi lancé à notre réflexion et à notre action, à notre intercession aussi. Car c'est une Europe à la mémoire torturée qui aborde le millénaire, assumant difficilement ses peurs, ses héritages douloureux et sa quête de sens dans une diversité mal vécue jusque dans les Eglises. Une forte conviction chrétienne sur la réconciliation ne sera pas de trop pour y entrer, autant qu'un bon soutien théologique et pastoral... On pourrait encore continuer sur ce ton...

Mais que dit-elle ?

Dans un langage simple, la charte évoque la mission des Eglises en Europe sans négliger aucun point :
leur concurrence en évangélisation et leur propre suffisance, les attentes des jeunes et la nécessité de réviser ensemble leur histoire. Les sujets deviennent plus délicats lorsqu'on aborde le droit de toute personne à choisir son engagement religieux, ou le droit des minorités religieuses face aux majorités. Là, toutes les cultures ecclésiales n'en sont pas au même degré d'acceptation !
Sa seconde partie aborde notre responsabilité commune en Europe avec des questions qui font débat: quel lien entre l'Europe et le christianisme, quelles sont les valeurs fondamentales qui engagent les chrétiens ? Les Droits de l'Homme font l'unanimité, ainsi que l'opposition aux nationalismes religieux et la proposition d'une journce de la création (à la manière orthodoxe, avec une réflexion sur l'économie et le consumérisme que d'aucuns auraient souhaité plus forte). Mais la place de la femme et quelques questions éthiques soulèvent le problème de l'inculturation: ne venez pas nous imposer vos vues ! s'écrira un orthodoxe grec à propos d'éthique sexuelle. De même, si la communion avec le judaisme et la lutte contre l'antisémitisme sont encouragées par tous, les relations avec les musulmans laissent certains sceptiques malgré de très beaux témoignages de collaboration et l'engagement à aller à leur rencontre avec une attitude d'estime et à travailler avec eux à des objectifs communs.
La liberté de conscience, la pluralité des convictions, des idéologies et des formes de vie
sont perçue positivement, ce qui n'allait pas de soi ! On encourage au dialogue, non sans évoquer la réelle difficulté du discernement sur la question des sectes.

Ni fini, ni final: un outil !

Avec cette charte, il faut lire entre les lignes. De la géopolitique à la théologie, de l'histoire à l'éthique, il y a alors beaucoup à étudier ! On peut choisir.
Chaque partie est ouverte par un texte biblique: l'occasion de travailler la Bible ensemble.
Chaque sous-partie commente brièvement son sujet: une invitation à une étude commune plus approfondie.
Chaque sous-partie se conclue par des engagements: le moment de s'examiner et de concrétiser peut-être de nouvelles actions locales.
Elle se prête aussi à un cheminement liturgique oecuménique.
Mais elle n'est pas un texte bouclé, plutôt un document de base pour mettre en mouvement, inciter à témoigner ensemble et à travailler. Les Eglises sont invitées à l'adapter à leur propre contexte. Dans deux ans, on en reparlera pour évaluer sa réception et peut-être pour faire un pas de plus.

Humblement au service de la vie.

En groupe œcuménique, en rencontres d'Eglises ou de jeunes (preuve a été faite que « ça marche »), cette charte peut être le coup de pouce pour parler de l'Europe et de la mission des chrétiens dans cet espace. Non pas en termes abstraits, ni en langage pieux mais au regard de la vie.
La tâche la plus importante des Eglises en Europe, c'est d'annoncer l'évangile par la parole et par les actes. Emotion simple et vraie, dans l'Amphithéâtre du Conseil de l'Europe, à l'écoute du jeune roumain, du vieux cardinal poète ou de l'ambassadeur rompu aux négociations des Balkans. Ils racontent comment le Christ les a rencontrés dans leur périple européen. Tout ça, c'était la vie, tout simplement. La charte, c'est cette humble servante qui peut nous aider à entrer les uns et les autres dans cette même démarche de vie, et transformer l'oecuménisme de papier en eocuménisme vécu.

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Source(s) : BIP;
Date de parution : 1er juin 2001

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