Prisons interview de Jean Hoibian par le directeur général de l'ARAPEJ


 
Auteur : HOIBIAN Jean

 A l'occasion du vingtième anniversaire de cette Arapej (Association Réflexion Action Prison Justice) qu'il a créé avec trois amis lors de la journée au Sénat le 7juin 1996.

Extrait :

Je crois que nous comprenons bien le rôle des aumôniers de prisons, mais nous pouvons nous étonner de la création de l'ARAPEJ. Pourquoi vous les 4 aumôniers avez-vous voulu agir à l'extérieur du champ de votre action spirituelle en milieu carcéral ?

Je ne suis pas sûr que vous saisissiez le rôle des aumôniers de prison. Il y a souvent méprise de la part du personnel pénitentiare et du grand public.

L'image simpliste jetée sur la prison est celle d'une dichotomie. A l'intérieur, on jette les méchants, les nuisibles, les immoraux, les malhonnêtes, les voyous, heureusement ! A l'extérieur, sont les gens en règle avec la loi et avec la morale. Les aumôniers vont donc conduire ces méchants, ces mauvais, à la repentance. Leur rôle est donc dans la ligne de la sanction pénale. Punir, venger la société et par la persuasion de la religion amener à résipiscence.

Il y a là un grand malentendu. Comme les aumôniers d'hôpitaux, les aumôniers de prison sont des témoins de I'amour de Dieu qui pardonne tout, qui partage toutes les souffrances. Or la prison est avant tout un lieu de souffrance. Elle est suffisante cette souffrance, pour qu'on n'y ajoute pas des leçons de morale, des reproches et des stigmatisations.

L'aumônier vit tous ses jours en prison au milieu de frères souffrants révoltés, violents, incompris, exclus. Il va essayer de les aimer tels qu'ils sont. Il va se taire et écouter ! et la parole entendue va profondément modifier les quelques idées vagues qu'il avait sur la justice.
Et je réponds seulement maintenant à votre question ? Excuses !
L'Arapej est née d'une indignation commune, issue de la vision d'un lieu de vie intolérable.
Aumôniers nommés vers 1970, nous avons découvert à Fleury-Mérogis un monde carcéral kafkaien plus de 5000 détenus écrasés par une discipline impensable aujourd'hui, complètement isolés de l'extérieur (pas de montre, pas de journaux, pas de radio, ni de télé) et sur ce monde absurde et inhumain, une chape de plomb : pas un article de presse, pas une émission de radio, l'indifférence totale, de l'ensemble de la population (Eglises incluses). Alors sont arrivées les grandes révoltes de 1973 et 1974 réprimées par la force brutale, l'humiliation, les sanctions distribuées au hasard, pour l'exemple. Jamais je n'oublierai ce que j'ai vu et entendu à l'intérieur, juste avant qu'on nous interdise l'entrée et l'exercice de notre ministère ! A l'époque les aumôniers étaient strictement soumis au devoir de réserve. Silence, ou la porte ! Rien ne devait sortir du tombeau carcéral. Alors nous avons décidé d'ignorer notre statut. Nous avons voulu témoigner, informer, crier à la place des embastillés, mobiliser les gens de coeur, refuser le statu quo. Je reste persuadé que si nous n'avons pas été renvoyés, c'est grâce à la presse (alertée par nous et par d'autres) qui a enfin décidé de rompre le silence complice. Enfin, le public a appris ce qui se passait dans les prisons françaises. Le pays des droits de l'Homme a découvert en son sein une zone de non droit, des conditions de vie insupportables, une exclusion, une inhumanité imposée aux coupables comme aux présumés innocents. Et tout cela ordonné (ou toléré) par une Justice insensible à cette immense souffrance.

Vous avez donc nous le savons, pris la parole dans les Eglises, dans les établissements scolaires, lors de réunions publiques. Vous avez réalisé une impressionnante exposition sur le thème "la prison dans la ville" (expo qui a fait 3 fois le tour de France). Vous avez écrit des articles de presse, participé à des émissions de radio et de télé. Vous avez lancé une revue d'information sur les prisons et la justice, vous avez créé une fédération nationale la Farapej. Mais pourquoi avez-vous créé des foyers d'accueil pour sortants de prisons ?

Comment être entendu, comment être fiable si l'action n'accompagne pas la parole ? Nous voyions les gens sortir de prison puis revenir faute d'aide extérieure (logement, travail, argent, soins). Nous avons voulu créer un petit lieu d'accueil où nous pourrions prodiguer compréhension, aide matérielle, réparation.

Nous étions très optimistes et utopistes ayant constaté que parmi les détenus il y avait des hommes de bonne envergure, généreux et courageux, nous avons rêvé les amener à passer de "la délinquance à la militance" (c'était notre formule). Hélas, ceux que nous souhaitions accueillir ne sont pas sortis au bon moment, d'autres sont arrivés. Et surtout nous avons pu vérifier le rôle destructeur de la prison. Les meilleurs étaient cassés moralement et psychologiquement; par ailleurs la société n'acceptait pas leur proposition d'engagement. Ils étaient automatiquement rejetés, marginalisés Nous avons donc rabattu nos visées utopistes et, au ras des pâquerettes, nous nous sommes lancés dans l'accueil de 6 à 8 sortants de prison.

C'est bien à Pantin que vous avez débuté. Comment avez-vous trouvé l'argent nécessaire ? Le lieu d'accueil ?

Hasard ou providence : un presbytère protestant se trouve libre à Pantin, on nous l'offre. Nous l'aménageons avec des bénévoles, on nous offre du mobilier et voici l'ouverture. Comme nous étions naïfs ! Je me rappelle les petits bouquets dans chaque chambre et l'arrivée des premiers résidents. Que d'amour nous avions à donner ! Mais quand l'âme est meurtrie, la douceur irrite plutôt. Nous avions uniquement des bénévoles, ce fut vite la galère ! On me sortait du lit à 3 heures du matin Bagarre, scandale, tapage nocturne, police. Il a fallu demander l'aide des pouvoirs publics et donc embaucher des éducateurs ! d'autant plus que, très vite, la poignée de militants arapéjiens poussait à l'extension : après Pantin, ce fut Nanterre, puis Chatenay-Malabry, puis le service d'accueil immédiat S.O.S. Beaucoup d'autres structures vinrent ensuite. C'est ainsi qu'une action sociale modeste, animée par des bénévoles, est devenue rapidement une imposante boutique sociale avec ses salariés hiérarchisés et... syndiqués !

Le siège de l 'ARAPEJ - Ile de France a transféré son siege social 58, rue Alexandre Dumas, 75011 Paris, Tél. 01.43.56.94.70 - Fax 01.43.56.93.70.

Le siège de la Fédération (une quarantaine d'associations) FARAPEJ 23, rue Gosselet, 59 Lille, Tél. 03.20.02.51.13

Source : EVANGILE ET LIBERTE;93
Date de parution : novembre 1996

A lire également