Lettre adressée au sommet EU de Laeken par le Président et le Secrétaire général de la KEK

Auteur(s) : KEK;CONFERENCE DES EGLISES EUROPEENNES;

Monsieur Guy Verhofstadt
Cabinet du Premier Ministre
Rue de la Loi, 16
B-1000 Bruxelles
Belgique

Fax: 0032 2 512 6954/511 5021


Paris/Genève, 13 décembre 2001


Cher Monsieur Verhofstadt,

C'est au nom de la Conférence des Églises européennes (KEK), regroupant plus de 120 Églises de tradition protestante, orthodoxe, anglicane et vieille-catholique de toutes les régions d'Europe, que nous vous écrivons à l'approche du prochain Conseil européen de Laeken. Nous souhaitons vous assurer, ainsi qu'à tous les dirigeants européens participant à ce sommet, de nos prières et de nos pensées solidaires alors que vous allez délibérer sur des questions de la plus haute importance pour le bien-être des peuples d'Europe et du monde. Vous avez déjà reçu un courrier du Directeur de notre Commission Église & Société à propos de la Déclaration de Laeken.

Nous vous adressons cette seconde lettre conscients que votre sommet a lieu à un moment où la scène internationale traverse une grave crise à la suite des atrocités commises aux États-Unis le 11 septembre, de la réponse militaire des USA et d'autres pays à ces événements, et de l'enlisement du conflit israélo-palestinien. Tout comme d'autres organisations ecclésiastiques et communautés religieuses dans le monde entier, nous avons déploré les attaques perpétrées sur des innocents ce 11 septembre. Nous avons à la fois exprimé notre solidarité avec les victimes et affirmé la nécessité de traduire en justice les responsables en vertu du droit pénal international.

C'est avec une profonde anxiété que nous observons la suite des événements et nous tenons plus particulièrement à vous soumettre, ainsi qu'aux autres dirigeants des gouvernements de l'UE, deux préoccupations majeures.

Tout d'abord nous sommes très inquiets devant l'aplomb apparent avec lequel le gouvernement américain et d'autres États étendent leur intervention militaire, "la guerre contre le terrorisme", à d'autres pays que l'Afghanistan. Une telle politique nous semble ne reposer sur aucune justification morale, même en prenant en compte cet élément de la tradition éthique chrétienne qui autorise "une guerre juste" dans certaines circonstances, et ne pas être mandatée par le droit international ou la Charte des Nations Unies. Non seulement elle comporte de grands risques sur le plan humanitaire mais elle représente aussi une étape supplémentaire de non-respect des codes internationaux de conduite pour servir les intérêts de ceux qui sont déjà les plus puissants du monde, économiquement et militairement. En raison de nos contacts étroits avec les communautés chrétiennes établies au Moyen-Orient et en Asie, nous sommes profondément conscients du ressentiment nourri dans cette partie du monde par ceux, et ils sont nombreux, qui tout en déplorant ce qui est arrivé le 11 septembre pensent que ce qu'ils observent actuellement est dicté uniquement par les intérêts des États-Unis aux dépens des pauvres de la planète. Et surtout, il est loin d'être évident que l'énergie et les ressources dépensées à l'heure actuelle pour cette "guerre contre le terrorisme" auront comme contrepartie un engagement aussi intense pour combattre les injustices fondamentales causées par l'inégalité, la pauvreté et l'exploitation qui font partie des causes racines nourrissant le recours à la violence terroriste.

C'est pourquoi, à l'occasion du sommet de Laeken, nous exhortons tous les pays de l'Union européenne à souligner, dans les conclusions de la Présidence, l'importance d'éviter une autre extension militaire de cette "guerre contre le terrorisme" et à insister sur la nécessité de rechercher d'autres solutions au complexe de problèmes qui créent un terreau sur lequel les organisations et réseaux terroristes fleurissent et attirent dans leurs rangs des individus désireux de s'engager dans la violence.

Deuxièmement, nous constatons que, dans ce contexte de "guerre contre le terrorisme", les droits fondamentaux des personnes sont de plus en plus menacés, y compris dans certains pays de l'Union européenne. Il est clair qu'assurer le plus possible la sécurité de leurs citoyens est un droit et devoir revenant aux gouvernements. Mais en même temps nous croyons qu'une menace sensible portée à la sûreté ne devrait pas être utilisée comme prétexte pour éroder les Droits de l'homme consacrés dans les lois et conventions existantes. Nous sommes en particulier préoccupés par toute atteinte portée aux droits à la liberté, à la sûreté des personnes et à bénéficier d'un procès juste, ainsi que par les effets possibles de mesures de surveillance et d'échanges de données sans contrepartie juridique adéquate de protection du respect de la vie privée et familiale. De telles mesures pourraient bien avoir des répercussions sur la liberté religieuse en ce sens qu'elles risquent d'entamer la protection de la confidentialité de la confession. Les tentatives déployées dans certains États membres de l'UE pour récupérer les événements du 11 septembre afin de déroger aux obligations prévues par la Convention européenne des Droits de l'homme (Article 15 de la Convention) sont un mauvais exemple de précédents démesurés.

C'est pourquoi nous exhortons le Conseil européen à s'assurer que toutes les mesures prises par l'Union européenne et ses États membres pour lutter contre le terrorisme, conformément aux Articles 29 et suivants du Traité de l'UE, sont bien en parfaite adéquation avec le respect des Droits de l'homme selon les termes de la Charte des Droits fondamentaux et l'Article 6 (1 et 2) du Traité de l'Union européenne, en particulier le droit à la liberté individuelle, le respect de la vie privée et familiale, le droit à un procès juste et la liberté de conscience, de religion et de conviction.

Nous souhaitons par ailleurs attirer votre attention sur la méfiance généralisée croissante à laquelle les réfugiés et les demandeurs d'asile sont de plus en plus souvent confrontés. Une méfiance généralisée ne peut jamais être une raison suffisante pour légitimer la prise de mesures portant atteinte aux droits d'un groupe particulier de la société. A ce propos nous aimerions rappeler l'Article 3 de la Convention européenne des Droits de l'homme qui a été interprété par la Cour européenne des Droits de l'homme comme interdisant aux signataires de la Convention de renvoyer quiconque là où il/elle serait exposé(e) à "la torture, à des peines ou traitements inhumains ou dégradants."

La démarche qui est la nôtre aujourd'hui en nous adressant à vous est motivée par les préoccupations et aspirations nourries de longue date par la KEK en ce qui concerne la paix, la justice et les Droits de l'homme. Nous mettons par ailleurs tout en oeuvre pour que les engagements formulés dans la Charta Oecumenica : Lignes directrices en vue d'une coopération croissante entre les Églises d'Europe (éditée par la KEK et le Conseil des Conférences épiscopales d'Europe en avril de cette année) influent positivement sur la situation critique que nous connaissons actuellement. Cette Charte met entre autres en avant l'engagement "pour un ordre de paix sur la base de solutions non-violentes des conflits" et reconnaît qu' "il appartient à la réconciliation de favoriser la justice sociale, dans et entre tous les peuples".

Nous vous remercions de l'attention que vous voudrez bien porter à nos préoccupations et vous souhaitons un sommet positif et fructueux à Laeken.

Recevez, cher Monsieur, l'expression de nos sentiments respectueux.

Bien sincèrement,

S.E. Metropolite Jérémie Caligiorgis - Le Pasteur Dr Keith Clements, Président Secrétaire général

Source(s) : KEK;CONFERENCE DES EGLISES EUROPEENNES;
Date de parution : 13 décembre 2001