Lettre du Président de la FPF à M. Rüdiger Noll, Directeur de la Commission Eglise et Societe de la KEK à propos de la Turquie

Paris, le 22 juin 2004

Le Président :
Jean-Arnold de Clermont, Pasteur

Monsieur Rüdiger Noll
Directeur de la Commission Eglise et Société
Conférence des Eglises Européennes
174 rue Joseph II
BE 6 1000 Bruxelles.
Belgique

Monsieur le Directeur, cher ami,

Vous avez sollicité l’avis des Eglises membres de la KEK et Organismes associés concernant l’ouverture éventuelle de négociations officielles relatives à l’adhésion de la Turquie à l’Union Européenne. Je vous transmets l’avis du Conseil de la Fédération protestante de France.

Tout d’abord, nous voulons vous remercier pour l’excellent dossier que votre Commission nous a adressé. Il aurait mérité d’être traduit en français pour permettre une plus large diffusion. Son mérite principal est de poser les questions essentielles qui doivent être soulevées pour donner une réponse cohérente à la question de l’adhésion éventuelle de la Turquie. Nous soulignons en particulier la nécessité de placer l’ensemble du débat dans la perspective d’une vision de ce que l’Union Européenne veut réaliser, un espace de réconciliation et de paix, fondé sur des valeurs de démocratie, de respect des droits de l’Homme, du refus de la peine de mort et de liberté notamment religieuse. En ce sens, il nous semble important que les Eglises, lorsqu’elles sont consultées sur une telle éventualité sachent dire cette vision et refuser de s’inscrire dans une logique de peurs, notamment celle de l’Islam, que l’on voudrait attiser pour la récuser. On ne construit pas l’avenir sur des peurs mais sur un projet positif qui fasse place à l’espérance.

Celle-ci doit répondre, à notre avis, à quelques exigences :

Nous voulons souligner la nécessaire réconciliation des mémoires sans laquelle l’adhésion de la Turquie serait plus dangereuse pour l’unité européenne que profitable. Nous voulons parler tout particulièrement des relations avec les pays de l’ancien Empire Ottoman, ces voisins immédiats de la Turquie d’aujourd’hui. Plus encore, la reconnaissance du génocide arménien nous semble un préalable évident.

Comme Eglises nous devons nous faire l’écho des demandes des minorités religieuses qui continuent de voir nier leurs droits. Votre texte les décrit avec précision. Nous devons dire là encore que le respect de la liberté religieuse doit être pleinement garanti, avant toute possible négociation sur l’adhésion de la Turquie.

Les Eglises ont demandé de manière très ferme que les racines chrétiennes de l’Europe soient rappelées dans la « Constitution », elles n’ont pas pour autant prétendu que l’Europe était chrétienne. Elles savent que la culture, en constante évolution, puise à des sources diverses, notamment en Europe qui se trouve au croisement de la culture judeo-chrétienne, du siècle des Lumières et des apports de l'Islam. Aussi les Eglises ne peuvent a priori exclure un pays dont les racines seraient différentes, en l’occurrence à dominante musulmane. Toutefois, malgré les nombreuses relations existant entre la Turquie et les pays de l’Union Européenne, des conditions préalables au mélange des cultures doivent être posées qui établissent notamment l’autonomie du politique à l’égard du religieux. Le débat qui se développe dans les pays de l’Union Européenne aujourd’hui sur ce sujet ne montre-t-il pas que les conditions ne sont pas encore remplies pour faire face aux défis d'une telle adhésion.

Ces quelques remarques veulent souligner ce que nos Eglises doivent apporter prioritairement dans le débat concernant l’adhésion de la Turquie. Elles doivent à notre avis éviter le piège d’une alternative entre le oui et le non. Ce d’autant plus qu’il serait assez contestable moralement qu’un « non » vienne remettre en question les engagements européens de 1959 et 1963 (Accord d’association). Mais il serait pareillement inconséquent de vouloir aboutir dans l’urgence en feignant d’ignorer les défis d’une telle adhésion. Nous pensons que nos Eglises devraient être en mesure d’inscrire cette adhésion dans un projet à long terme, où serait évaluée par étape la construction d’un projet commun dont votre document dit fort bien les exigences.

Je vous prie d’agréer, Monsieur le Directeur, cher ami, l'expression de mes sentiments bien fraternels.

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Jean-Arnold de Clermont

Source(s) : FPF;FEDERATION PROTESTANTE DE FRANCE;
Date de parution : 22 juin 2004