Révision de la loi Veil :"l'avortement ne doit pas être banalisé"

Auteur(s) : CLERMONT Jean-Arnold de;FPF;FEDERATION PROTESTANTE DE FRANCE;

Le Monde, 14 octobre 2000

"En 1994, la Fédération protestante de France (sa Commission d'Ethique et son Conseil) faisait le bilan de la situation de la loi Veil sur l'interruption volontaire de grossesse, 19 ans après sa promulgation. Malgré des opposants inconditionnels à cette loi, elle en confirmait les acquis, tout en évoquant des faiblesses, d'une part à l'égard des femmes étrangères sans carte de séjour, d'autre part à l'égard des mineures sans autorisation parentale, enfin pour les femmes dites hors délai.

Je ne peux, aujourd'hui, au moment où le projet de loi en révision de la loi Veil est proposé par Madame Martine Aubry, que confirmer notre intérêt pour le débat qui s'ouvre et souhaiter qu'il apporte des réponses aux questions que nous évoquions.

Mais avant toute chose, il me faut redire ce qui fait le fond de notre réflexion. Dans la perspective biblique, la vie est don de Dieu, bénédiction pour l'être humain, non pas fatalité pour l'espèce. C'est pourquoi nous croyons que dans certains cas, il y a plus de courage et d'amour à prendre la responsabilité d'un avortement qu'à laisser venir au monde des vies qui seraient soit menaçantes pour la santé physique et psychique de la mère, soit menacées dans leur propre viabilité future, tant dans leur santé, ce qui ne pose guère de questions, que dans l'accueil affectif qui leur est dû. Aussi en nous exprimant sur ce sujet difficile, nous sommes toujours inspirés par la volonté de donner un signe de libération, d'espérance et d'amour dans des situations de détresse.

Cela étant j'en viens aux questions spécifiques abordées par le projet de loi. Je veux tout d'abord rappeler la demande que la Fédération protestante formulait il y a six ans d'une ouverture de la loi afin que les femmes étrangères sans papiers soient traitées avec équité.

Pour ce qui est des femmes dites hors délai, comment n'entendrions-nous pas le témoignage de détresse de celles qui pour de multiples raisons se trouvent acculées à cette situation ? Porter de 10 à 12 semaines ce délai ne nous semble guère changer fondamentalement les données du problème. La proposition a le mérite, en nous alignant sur les pays européens voisins, de ne pas ajouter encore une inégalité pour les femmes moralement et matériellement les plus démunies. Toutefois, l'avortement est et doit rester un acte grave, qui touche à la vie, acte qu'il ne saurait être question de banaliser et de justifier dans son principe. Il ne peut être réduit à des considérations techniques. Il appelle une formation toujours accrue à la responsabilité en matière sexuelle, et plus encore des mesures d'accompagnement de la femme enceinte en difficulté, dans les choix auxquels elle est confrontée.

Dire cela c'est reconnaître la nécessité d'investissements importants pour l'information des hommes autant que des femmes sur les exigences de la contraception. A entendre de nombreux témoignages relayés ces derniers temps par les médias, je ne considère pas que l'on soit allé, dans ce domaine, au bout des efforts nécessaires pour éviter à des femmes d'être encore trop nombreuses à être acculées au choix de l'avortement.

Pareillement sont nécessaires des investissements humains et matériels pour offrir des conditions d'accueil digne à celles qui choisissent l'IVG. Il s'agit d'être cohérent et de chercher à tenir ensemble la possibilité de l'objection de conscience pour les soignants, mais aussi bien le droit pour celles qui le souhaitent à bénéficier de ce que la loi permet.

L'avortement des mineures sans autorisation parentale mérite qu'on lui porte une attention toute particulière. Je sais bien que certaines jeunes femmes mineures ne trouvent pas - et ne peuvent pas trouver - réponses à leur souffrance dans le cadre familial. Il est donc parfaitement justifié de chercher une solution légale qui nécessairement devra se faire par l'accompagnement de médiateurs qualifiés.

Toutefois, dans bien des cas, le constat d'un manque de communication familiale ne devrait pas conduire à déresponsabiliser les parents. La médiation, aussi souvent qu'il sera possible, ne devrait-elle pas chercher à protéger le faible en responsabilisant le fort, replacer la jeune femme mineure enceinte dans un tissu de relations familiales aptes à porter avec elle la gravité de sa situation ? "

Source(s) : BIP;
Date de parution : 14 octobre 2000