Des rats et des hommes

Auteur(s) : DEYMIE Brice ; GOSSELIN Jacques ; MAES Olivier

aumôniers protestants de la Maison d 'Arrêt de la Santé.

« Punir c'est la chose la plus difficile qui soit. La peine est toujours un défi, un pari ».
Le cadre de la détention est important, il donne le ton de la prison mais ne fait pas toute la prison, il faut s'interroger et s'interroger à nouveau sur le sens que l'on donne à cette détention. Derrière les hauts murs de la prison de la Santé à Paris, il y a 1 200 détenus mais surtout 1 200 individualités, chacun porte une histoire différente, une culpabilité, des angoisses, des espérances différentes. Certains ne passeront que six mois derrière les murs d'autres partent pour de longues années. Certains sont seuls dans l'existence, d'autres ont une famille, quelqu'un qui les attend et pense à eux à l'extérieur. Le moment du courrier est une joie pour certains, un serrement de cœur pour d'autres. Malheureusement l'ouverture des prisons à la presse n'a pas permis de les rencontrer, ils étaient pourtant là derrière leur porte. On nous a montré des cellules vides, des couloirs vides, des douches vides comme si le bâtiment suffisait à dire la prison, sorte d'appartement témoin qui attendait ses locataires, sans âme, sans vie. Pourquoi légender les photos des cellules en disant « là s'entassent trois ou quatre hommes » ? Ils ne s'entassent pas mais doivent vivre là, organiser l'espace, organiser la promiscuité, partager leur histoire et éviter l'ascendance de l'un sur l'autre, partager parfois le supplément de nourriture acheté en "cantine", partager la télévision cette petite lucarne indispensable et dérisoire sur le monde qui reste dans la plupart des cellules constamment allumée comme un échappatoire possible, pour ne pas être constamment face à face avec les autres détenus. L'homme détenu n'est pas quelqu'un de fragmenté qui aurait son estomac d'un côté, ses maladies de l'autre, son âme encore ailleurs, il est une totalité, un être humain qui veut le rester envers et contre tous. La prison n'est rien d'autre qu'une société en minuscule, les mêmes lâchetés, la même violence, les mêmes drames, les mêmes élans y ont cours à la différence qu'ici il faut gérer la relation dans un espace terriblement clos et réduit avec des hommes qui n'ont pas choisi d'être ensemble.

Peut-on encore en un temps donné, et avec des moyens.. limités, faire en sorte qu'un délinquant puisse, s'il le souhaite, se réengager dans la vie collective sans qu'il recourt de nouveau à l'illégalisme ?
Parmi toutes les contraintes possibles par lesquels on peut punir un délinquant, notre système privilégie la prison. Ne peut-on en prévoir d'autres comme cela se fait timidement avec les services d'utilité collective, des travaux, la privation de certains droits, etc. ?

Mais demander à la prison de « réinsérer » un détenu en le désinsérant par la prison est un pari quasi intenable. Telles sont les questions posées par Michel Foucault dans "Surveiller et punir" déjà dans les années.. 70.

Ce sont ces questions que l'on voudrait voir traiter dans les médias et que les pouvoirs civils ont à débattre plutôt que de parler des rats qui continuent de toute façon de profiter de leur liberté dans les fossés et les cours de la Santé. Ce sont les détenus eux-mêmes que l'on aimerait entendre s'exprimer sur la violence, physique et sexuelle, les haines, les clans, les mafias, les trafics et leurs caïds, les exclusions qui ne font que reproduire ce qui se passe tous les jours dans le monde... libre. Ce sont les « indigents », ceux qui n'ont pas de quoi « cantiner », même pas des paquets de pâtes et du riz pour améliorer l'ordinaire que nous voudrions entendre. En tout cas c'est ce qu'on entend quotidiennement dans les visites dans les cellules et les rencontres d'aumônerie, ouvertes à tous, de la prison de la Santé. Et c'est cela qui est le plus facilement réalisable, non pas pour " adoucir " les détenus comme le souhaiterait l'administration pénitentiaire, mais pour que s'expriment les solitudes, les souffrances, les cris, les vies passées et à venir.

Justice et Aumônerie des Prisons

Bip 1490 1 - 15 février 2000

Source(s) : BIP
Date de parution : 1-15 février 2000

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