L'embryon est-il une personne ?

Auteur(s) : QUERE France;

Membre du Comité National d'Ethique,
France Quéré répond à cette question controversée.

Pouvoir parler, exprimer dans la confiance sa difficulté ou son indécision, expliciter sa demande et prendre du recul : une dimension essentielle pour la femme qui se pose la question de l’avortement. Pour dépasser aussi la panique, la détresse, ou réagir face à la dérobade d’un homme.

Il y a longtemps que l’on en discute : à quelle phase de sa gestation l’embryon devient-il une personne ? Pesons le mot : être humain ou individu qualifient indiscutablement le produit des deux gamètes ; personne implique une valeur reconnue par une communauté.

Une telle question a produit deux écoles de pensée. Les uns disent : la personne est là dès sa conception. L’Eglise catholique professe cette opinion et fermement, depuis ce siècle. Les autres disent : la personne survient à un stade ultérieur, mais ils ne s’entendent pas sur ce stade. Un premier dit que c’est au septième jour, quand l’embryon perd sa propriété de donner des jumeaux. Un deuxième dit que c’est au quatorzième, quand il se fixe à la paroi utérine, un troisième dit que c’est peu après, à l’apparition de la crête neurale, ancêtre du système nerveux. Un quatrième dit que vers deux mois aux premiers battements du cœur. Un septième, lorsque la mère perçoit les mouvements du fœtus après trois mois. Un huitième, que c’est à la naissance.Un neuvième préfère attendre que l’enfant parle, et pourquoi pas un dixième, qu’il atteigne sa majorité ?
Tandis qu’ils ergotent, l’embryon va son train. Son développement est continu et régulier. A tous les stades il est animé d’un même mouvement qui l’achemine vers sa pleine humanité. Dire qu’il devient une personne au-delà d’un certain seuil et qu’il ne l’était pas en deçà relève d’une décision fantaisiste : comment de chose se fait-on homme ?

Dans ces conditions, l’Eglise n’a-t-elle pas pris un sage parti : il suffit de décréter que l’embryon est une personne dès sa première cellule pour faire taire ces voix discordantes. Mais c’est tomber dans ne nouvelles difficultés, car ce grumeau pas plus gros qu’une tête d’épingle, on ne peut pas dire qu’il est une personne. L’Argument selon lequel il en est une quand même puisqu’il contient un patrimoine génétique complet portant tous les traits morphologiques et psychologiques de l’individu futur n’est pas convaincant : toutes nos cellules, cheveux et ongles compris recèlent ce même trésor et nous ne les tenons pas pour des sujets de droit. Certes, ce respect très précoce marque une utile considération envers l’homme à venir, mais il fait trop de zèle et nuit indirectement à la cause qu’il sert. Affirmer en effet que ce grain de poussière est une personne dotée de la même dignité qu’un homme fait, revient à dire que son développement ultérieur n’ajoutera rien à sa dignité déjà là toute entière, ni sa croissance, ni ses niveaux d’organisation toujours plus complexes, ni son visage apparu, ne sa conscience éveillée, ni ses affects, ni ses choix ni ses rôles sociaux. Ce souci d’une simple et infime substance revient à mépriser tout cela, et donc à faire peu de cas de l’homme dans son originalité au sein de la nature, qui a élu en lui un être de pensée.
Comment donc briser le dilemme qui nous enferme dans une sacralisation équivoque et une estimation arbitraire ? Saint Thomas d’Aquin va nous aider, et les moralistes contemporains qui lui emboîtent le pas. Il dit que l’embryon humain est une « personne humaine potentielle », de sa conception à sa naissance. Cela signifie que la personne sera, sans être encore. Elle n’est, pour l’instant, ni une présence, ni une absence, mais un mouvement assuré de celle-ci à celle-là, respectable en cette dynamique invincible.
Personne humaine potentielle. Vous trouverez peut—être du pédantisme à l’expression et préférerez sans doute les femmes qui disent la même chose, mais avec une merveilleuse simplicité : j’attends un enfant.

Source : PANORAMA MENSUEL CHRETIEN AVRIL 1991

Source(s) : FPF;FEDERATION PROTESTANTE DE FRANCE; PANORAMA;
Date de parution : avril 1991