Qu'en est-il de l'aumônerie protestante des prisons en France, depuis 1905

Auteur : LOCHEN Axel

1. UN PEU D'HISTOIRE...

Jusqu'en 1940, la FPF donnait un avis à l'Administration pénitentiaire pour la nomination d'aumôniers dans les grands établissements. L'effectif des détenus protestante a toujours été assez limité, à l'exception des régions de concentration protestante traditionnelle (Alsace, Gard, Drôme, Tarn, Tarn et Garonne, les grandes villes, etc.).

Entre 1940 et 1945, c'est la grande misère des prisons sous "l'occupation". Depuis 1945 jusqu'à 1954, des initiatives locales ont pourvu les prisons d'aumôniers lorsque cela paraissait utile. Une Commission de l'aumônerie des prisons a fonctionné de 1954 à 1975 avec avocats, magistrats, médecins, visiteurs de prisons, aumôniers à plein temps, représentants de l'Armée du Salut et de la Cimade. Les Présidents successifs ont été, sauf erreur, Marc Boegner, Jean Theis, Henri Eberhardt, Jean Capieu, Jean Gastambide, Bernard Du Pasquier jusqu'en 1975. Tania Metzel et Ernest Ungerer sont aumôniers généraux adjoints. Objectif : accompagner les aumôniers à plein temps (4) et désigner les aumôniers des autres établissements. En 1975, la commission change de nom et modifie son objectif.

Commission Justice et Aumônerie des Prisons :
L'aspect accompagnement personnel des aumôniers se traite désormais par une équipe restreinte (Bureau). Le président est aumônier général, Tania Metzel, son adjointe exécutive. La réflexion et l'information des Eglises sur la Justice pénitentiaire remplit le programme des réunions (4 par an) de la commission. On organise des colloques nationaux et des rencontres régionales. Les présidents successifs sont Maurice Hammel, Jacques Rigaud et (depuis 1982) Jean-Pierre Payot.

1983-1993 : Axel Lochen succède à Tania Metzel. Organiser le fonctionnement régional de l'aumônerie avec un aumônier régional (membre invité de droit à la Commission). Les droits de l'homme concernant les détenus (convention européenne) apportent des changements pour les cultes : un détenu n'a pas à faire connaître son appartenance religieuse à l'Administration mais il a le droit de pratiquer la religion de son choix (sans autorisation administrative). Il voit l'aumônier qu'il désire rencontrer. Cet assouplissement entraine souvent une approche des aumôniers protestants quand ils sont assez présents dans les établissements. Une collaboration plus large s'établit entre aumôniers catholiques et protestants au niveau local, régional et national de façon courante. L'Administration souvent surprise commence à l'admettre sans toujours bien comprendre. L'Islam peu à peu s'installe également mais avec difficultés.

II . DANS LE PASSE

Les Eglises ne se précipitaient pas pour envoyer des pasteurs en prison. Les laïcs peuvent être des visiteurs de prison (auxiliaires du service social). En principe ils ne doivent pas exercer d'action religieuse et faire du "prosélytisme". Les responsables du service social n'entrent dans le jeu des visiteurs que si ceux-ci ont une efficacité dans la perspective de réinsertion sociale. La raideur de l'Administration influe énormément sur toute intervention socio-éducative. Quelques personnalités (individuelles) animent des associations de visiteurs de prison et suscitent des actions d'hébergement pour des libérés conditionnels ou définitifs et se préoccupent de favoriser le "reclassement" professionnel des libérés.
On peut signaler en Alsace l'action dynamique du pasteur Henri Ochsenbein qui crée le "Foyer Clair Horizon" près de Colmar. A Paris, le Pasteur Ungerer, aumônier à la Santé et à Fresnes, suscite le Foyer Alésia avec le patronage de la Commission de l'aumônerie des prisons. Plus anciennement, les "Foyers Matter" avaient été créés avant guerre pour des jeunes délinquants et en difficultés familiales.

Les années 70 voient jaillir l'ARAPEJ, l'Espoir, Horizon Amitié, etc. Les aumôneries catholiques ont le même problème. Tout dépend d'une personnalité locale (dans un diocèse). On en est toujours dans la perspective du "relèvement moral" des délinquants et criminels.
Des foyers d'hébergement apparaissent ici et là. L'Aumônerie générale catholique se développe avec Mgr Rodhain et le Secours Catholique, crée prudemment des délégations locales pour les prisons. Les aumôniers généraux successifs sont Rodhain, Duben, Rousset (op), Mascarello, Lessaffre (SJ), J. Thierry (dioc.). Les Evêques progressivement cessent de désigner comme aumônier local les prêtres les moins intéressants pour eux. L'Association des visiteurs de prison s'ouvre, se laïcise et se fait oecuménique. Les détenus des prisons sont aussi bien chrétiens, catholiques qu'incroyants et souvent musulmans, il faut évoluer aussi !
La perspective se fait moins moraliste et plus sensible à l'évolution sociologique et judiciaire ambiante. Les chrétiens deviennent des témoins "spécifiques" dans la cité, plus que des redresseurs de torts ou des propagandistes maladroits de l'évangile. Les aumôniers et leurs auxiliaires se démultiplient et deviennent plus des personnages de dialogue et de recherche, des appuis et des conseillers soucieux de l'humanitaire et de respect des personnalités dans un service adapté à la réalité (au lieu d'avoir une arrière-pensée doctrinaire et propagandiste). Même s'il reste toujours des combattants d'arrière garde partout.

III . L'EVOLUTION DETERMINANTE

s'est amorçée dans les années "60" après la guerre d'Algérie qui avait mobilisé la Cimade en particulier, puis les retours des Pieds-noirs, la reprise en main de l'Administration pénitentiaire aboutit après "68" aux premières révoltes de prison.

Entre 70 et 80, c'est alors une période de grandes réformes successives avec des diversifications de régimes pénitentiaires pour les détenus entre les QHS et les assouplissements multiples jusqu'au développement considérable du "milieu ouvert" (comité de probation).
Il y a des remous dans l'Administration et l'opinion autour des pourvois contestés du Juge d'Application des peines (de création relativement récente). Les surveillants ne suivent pas l'évolution et freinent le mouvement, le syndicalisme s'étend, des blocages et même des grèves (illégales pourtant) amorcent une nouvelle phase. Le personnel de base ne fait plus corps avec l'Administration. Il faut à la fois évoluer pour se mettre en conformité avec la "Convention européenne des droits de l'homme" (les 100 points établis), les mentalités nouvelles de la population pénale et les revendications du personnel qui ne parvient pas à supporter un sentiment d'insécurité dans une population pénale croissante qui ne se laisse pas faire.

Les années "80" font la transition entre "Liberté-Sécurité" promue par Alain Peyrefitte et l'ouverture des prisons aux nouveautés, amorçée par Robert Badinter parloirs directs, télévision, presse, loisirs et formation culturelle, etc. assouplissement de l'accès des prisons à de plus en plus de gens (enseignants, visiteurs, animateurs et auxiliaires d'aumônerie).Mais le renforcement des dispositifs de sécurité dans l'architecture intérieure, l'usage des appareils de communication sonores et visuels, télé, la construction de 13000 places en "semi-privé" créent un dispositif nouveau pour les années "90". La population pénale ne cesse de se développer et les prisons sont de nouveau près de l'étouffement. On risque d'avoir en l'an 2000, de 70 à 80 000 détenus, c'est encore l'inconnu.
Le développement des formules penitentiaires en milieu ouvert n'en est qu'à ses débuts tâtonnants (travail d'intérêt général, bracelet électronique, etc.). Les problèmes de la violence collective et individuelle ne sont pas faciles à gérer.
Le temps des détenus de toutes catégories (ministres, députés, élus de tout genre, cadres, etc.) peut préparer des innovations pour l'avenir, comme la période de la 2ème guerre avait amorcé une grande réforme en 1945... Les Eglises et notamment les aumôniers de prisons ont une responsabilité à prendre dans les recherches et les changement autant que dans la prédication de l'évangile classique.

Axel LOCHEN, ancien aumônier général adjoint de l'Aumônerie des Prisons de la Fédération protestante de France

Source : BIP;1433
Date de parution : 5 février 1997