L'identité ecclésiale du protestantisme européen

Auteur : LIENHARD Marc

I. LES ORIGINES

1. Les Eglises Evangéliques du 16e siècle ne furent pas des créations délibérées, en rupture radicale avec les formes ecclésiales existantes. Un grand nombre de ces formes héritées du passé furent maintenues (célébrations cultuelles, ministères, etc). Mais des Eglises Evangéliques se formèrent sur la base d'une exigence de purification théologique et pratique (réformation) de l'Eglise occidentale existante, selon le critère du message de la justification du pécheur par la foi seule.

2. D'emblée, le mouvement Evangélique ou mouvement réformateur n'était pas simplement un mouvement. Il se proposait de renouveler et de marquer de son sceau les Eglises. Il ne visait pas seulement le rapport à Dieu des individus ou leur conversion, mais la communauté ecclésiale, ses formes d'existence et ses bases (le message, les sacrements, etc.). Le mouvement Evangélique n'était pas seulement une théologie, c'était aussi l'application ecclésiale d'une théologie.

3. Les Eglises issues de ce mouvement existent par un message, dont le centre est la justification par la foi. Elles vivent si elles ont un message clair, si elles sont tributaires de l'Ecriture sainte, si elles sont prêtes à se laisser renouveler en permanence, entre autres au moyen de la théologie (ecclesia semper reformanda). Elles s'efforcent de mettre en pratique le sacerdoce universel des croyants.

4. A part quelques rares exceptions (France, Autriche-Hongrie), presque toutes les Eglises Evangéliques d'Europe, dans leur avènement historique, furent tributaires de l'aide ou du moins de la tolérance des autorités politiques. Cette situation d'étroite symbiose avec un peuple permit aux Eglises d'irriguer une société entière par des valeurs Evangéliques, mais elle pouvait constituer un obstacle à l'épanouissement d'une ecclésialité indépendante, selon des principes Evangéliques propres.

II. DEVELOPPEMENTS ULTERIEURS

Le protestantisme actuel est (encore) partiellement marqué par ses origines historiques. Cette situation peut s'avérer positive ou négative, ou peut être simplement constatée comme un fait.

1. Les Eglises protestantes d'Europe ne remontent pas seulement aux débuts réformateurs du 16e siècle. Certaines, comme les communautés mennonites ou certaines Eglises baptistes, se voulaient des Eglises protestataires, contre l'ecclésiologie des Eglises de la Réforme, ou contre ce qu'elles appelaient leur mondanité. D'autres naquirent au 18° siècle dans la mouvance de mouvements de réveil, ou dans une distance critique à la modernité. Pour des motifs de société ou encore pour des motifs théologiques, les frontières avec les " grandes " Eglises de la Réforme s'estompèrent, malgré des différences qui subsistent. Dans certains cas, des Eglises libres tardives témoignent d'une fidélité plus forte au message réformateur que certaines Eglises luthériennes ou réformées traditionnelles, souvent marquées fortement par l'héritage des Lumières.

2. Entre la Réformation du 16° siècle et les Eglises protestantes du 20° siècle se situent des mouvements comme les orthodoxies du 17° siècle, le piétisme, la sécularisation, les mouvements de réveil du 19° siècle, le mouvement oecuménique. Ceux-ci ont largement contribué à transformer, à réduire ou à faire naître des formes ecclésiales, ou à en changer le sens.

3. Les décalages par rapport au 16° siècle peuvent se constater en de nombreux domaines:

- Dans la prédication, on insista plus que les réformateurs sur les sentiments, ou sur la raison, ou sur les préoccupations didactiques ou morales.
- Dans la vie des Eglises la participation des laïcs s'est intensifiée.
- A côté des paroisses locales surgirent de nouvelles formes de vie d'Eglise (oeuvres diaconales ou autres).
- La pluralité des ministères est largement répandue.
- Un rapport différent à l'Etat s'est installé, par exemple en Allemagne après 1918. Dans les Eglises luthériennes aussi, la distance critique est plus marquée que dans le passé.

4. Il faut se demander si les Eglises protestantes d'Europe, dans leur agir et leur vivre ecclésial, parviennent à être fidèles à la vocation qui leur a donné naissance au 16° siècle: leur message et leur action sont-ils réellement sous le signe du message de la justification, la vie de leurs paroisses et de leurs fidèles est-elle nourrie et empreinte de l'Ecriture sainte, sont-elles portées par la richesse du mystère christique qui veut se transmettre par la parole et les sacrements ?

III. LES DEFIS D'AUJOURD'HUI

Les Eglises protestantes, de même que d'autres Eglises chrétiennes, sont confrontées aujourd'hui à des défis considérables:

- la sécularisation s'amplifie, à laquelle s'ajoute dans certains pays d'Europe une critique grandissante à l'égard des Eglises;

en partie seulement, le poids de la sécularisation est relativisé par des développements post-modernes comme l'émergence de nouvelles religions ou la vitalité de certaines religions orientales;

- malgré toutes leurs différences, l'Est et l'Ouest européens sont confrontés à un matérialisme et un nihilisme écrasants, qui paralysent l'effet du message des Eglises;

- de nouvelles évolutions de société pèsent aussi sur les Eglises: la mobilité croissante de la population, le chômage, l'individualisme croissant qui porte à se retirer dans la sphère privée;

- n'oublions pas les changements drastiques apportés par le développement des médias, depuis la télévision jusqu'à Internet. Le protestantisme s'est présenté sous le signe du livre et de la prédication orale. Aujourd'hui c'est l'image qui domine;

- toutes les Eglises ont des problèmes financiers. Des postes sont supprimés ou inoccupés, certains programmes d'action ou des projets de construction sont abandonnés.

D'où la remise en question des Eglises protestantes, qui se traduit, à mon avis, dans quatre domaines:

a) Comment l'Evangile est-il transmis aujourd'hui ?
b) Comment traduire l'être-Eglise protestant en vie communautaire ?
c) Comment réconcilier et surmonter le pluralisme et l'éclatement inhérents au protestantisme européen, comment les mettre en rapport avec l'Eglise universelle ?
d) Comment une Eglise protestante peut-elle vivre aujourd'hui dans la société ?

Je précise quelques-unes de ces tâches :

a) Comment l'Evangile est-il transmis aujourd'hui ?

Quels travaux faut-il engager sur la Bible, quels efforts faut-il mettre en oeuvre pour actualiser le message hérité de la Réforme ? Comment exprimer aujourd'hui le message de l'Evangile dans sa richesse imagée, et dans son caractère narratif ? Comment surmonter le passé de nos Eglises, par exemple en intégrant une critique justifiée des religions, pour regarder vers l'avenir ? L'image traditionnelle du pasteur, vu comme un enseignant et un prédicateur, est parfois remise en question aujourd'hui: en quoi consiste pour nous la fonction spécifique du pasteur ?

b) Comment traduire l'être-Eglise protestant en vie communautaire ?

La crise du culte tient-elle uniquement aux formes, ou a-t-elle d'autres raisons plus profondes ? Comment surmonter la réduction très commune du protestantisme à une opinion ou à une doctrine théologique, pour insuffler à nos Eglises une vie communautaire ? Nous tenons, pour des raisons théologiques, à l'Eglise multitudiniste, mais de fait nous vivons en Eglise confessante. Comment vivre cette tension ? Contrairement à ce qui se passait jadis, le protestantisme se présente aujourd'hui sous des formes ecclésiales diverses: communautés monastiques, académies, oeuvres diaconales existent à côté des communautés paroissiales. Comment gérer cette situation, théologiquement et ecclésialement ? Comment dépasser la simple juxtaposition ? Le protestantisme a rejeté les formes hiérarchiques romaines, promu des synodes et des conseils d'anciens, il a rejeté parfois l'épiscopat ou l'a bien délimité par une multiplicité d'autres institutions. Comment exercer l'autorité aujourd'hui dans les Eglises protestantes ? Qui représente aujourd'hui une Eglise protestante face à la société ?

c) Comment réconcilier et surmonter le pluralisme et l'éclatement inhérents au protestantisme européen, comment les mettre en rapport avec l'Eglise universelle?

L'appartenance des Eglises protestantes à un pays et une culture donnés a longtemps caractérisé ces Eglises, et a eu assurément des effets positifs. Mais au 20e siècle, les Eglises protestantes se sont efforcées de s'ouvrir à l'universalité de l'Eglise, et ce de quatre manières:

- par l'appartenance à des fédérations confessionnelles sur le plan mondial,
- par la relation à d'autres Eglises sur le plan européen (KEK, Leuenberg),
- par le dialogue oecuménique avec l'Eglise romaine,
- par les relations avec les jeunes Eglises.

Diverses questions se posent aujourd'hui dans ce contexte:

ces fédérations et autres institutions sont-elles devenues trop nombreuses ? Il n'y a guère de place pour de nouvelles formes de communauté ecclésiale européenne, pourtant souhaitables, comme un synode européen par exemple;
- les dialogues bilatéraux ou multilatéraux posent la question de la compatibilité, ou, pour l'exprimer autrement: comment intégrer par exemple dans la communion créée par Leuenberg des acquis luthéro-catholiques comme la déclaration commune sur la justification par la foi ?
- quelles obligations les diverses fédérations ou souscriptions à des concordes entraînent-elles (par exemple la Concorde de Leuenberg) ?
- dans l'Eglise catholique comme dans les Eglises protestantes, des tendances restauratrices sont très actives, soucieuses de leur propre identité. Comment harmoniser ces tendances avec le souci de rendre visibles l'universalité et l'unité de l'Eglise ?
- comment, vu la crise économique et les incertitudes théologiques (christianisme et autres religions), élaborer des relations plus suivies avec les jeunes Eglises ?

d) Comment une Eglise protestante peut-elle vivre aujourd'hui dans la société ?

Les Eglises dites " grandes ", elles aussi, ont fondu au point de devenir des Eglises minoritaires. Partout c'est la situation de diaspora. Comment rendre l'Eglise visible et audible au-delà de ses seuls membres ? Quelles formes et quelles chances pour la parole publique des Eglises ? Comment les Eglises se comportent-elles avec les médias ? Quelle aide attendent-elles de l'Etat ? Et, last but not least: comment des restes de paroisses deviendront-ils des communautés Evangélisatrices ?

NOTES

1. Exposé présenté dans le cadre du colloque réuni à l'occasion des vingt-cinq ans de la Concorde de Leuenberg (Strasbourg, 13-15 mars 1998).

Source : POSITIONS LUTHERIENNES;4
Date de parution : octobre-décembre 1998