Universalité et respect des différences

Le monde aujourd'hui est traversé par deux types de phénomènes contradictoires :

* d'un côté, une mondialisation niveleuse des identités et des différences, essentiellement d'ordre économique, mais entraînant avec elle toute une culture qui, de certains feuilletons télévisés à certaines manières de s'alimenter, envahissent insidieusement toute la planète.
Cette mondialisation n'a toutefois pas que des aspects négatifs: tant au point de vue des échanges (économiques et autres), qu'au point de vue international -juridique, ONU et autres instances du même type-, elle assure une réelle ouverture des uns aux autres et J'instauration de règles communes indispensables;
* d'un autre côté -en grande partie pour résister au nivellement en question-, on assiste à des replis identitaires, à diverses formes de communautarismes ou de nationalismes, générateurs de tensions, de haines, de conflits, voire de guerres.

Cette extrême tension et les problèmes qu'elle entraîne ne se manifestent pas qu'au niveau international. Elle se vit aussi chez nous, dans notre pays, dans nos villes et nos banlieues, génératrice des problèmes que l'on sait.
Or elle se pose aussi aux religions de façon toute particulière. D'abord parce que ces dernières sont souvent un élément important -voire déterminant- des cultures et des identités; ensuite parce que leurs visées -universelles par essence- tendent à présenter le message de salut dont elles sont porteuses comme exclusif, devant s'étendre à l'humanité tout entière pour la "sauver". D'où -pour s'en tenir au seul christianisme- les mouvements d'évangélisation et de mission qui lui sont comme congénitalement liés.

Éléments d'analyse

* L'universalité se trouve moins par une sorte de nivellement par le haut, visant à rendre tous les humains et leurs cultures similaires et conformes à un modèle unique, que dans le "creusement", l'approfondissement des différentes cultures; dans la recherche en leur sein de ce qu'elles peuvent porter comme visée(s) universelle(s) -leurs "universaux", * l'universalité apparaît moins alors comme un donné, désignable et exportable dès à présent et tel quel, que comme une visée, une mise en route vers l'avenir.

Il faut donc se méfier d'un relativisme où l'universel serait obtenu par une juxtaposition bon marché, et on n'échappe pas -quelque prudence que l'on y mette- à affirmer un certain absolu. Mais comment faire pour qu'il ne soit ni intolérant ni hégémonique ? Cet absolu tient au moins dans l'affirmation de la nécessaire communication entre les cultures et dans leur respect mutuel; respect qui toutefois ne s'en tient pas au statu quo, mais qui fait un devoir aux cultures de confronter leurs universaux, en laissant ouverte la possibilité pour les expressions de ceux-ci d'évoluer et de se modifier. Le devoir de communication et de confrontation exige tout d'abord que les cultures s'expriment clairement sur leur universaux et les présentent à la confrontation. Il requiert ensuite que s'instaure entre les cultures une règle de justice ou d'équité: toutes les cultures ne sont pas à égalité dans le concert des cultures et l'on ne peut demander sans autre à une culture menacée ou en voie d'extinction de faire preuve du même degré d'ouverture qu'à une culture particulièrement bien "installée" dans l'espace national ou international.

En fonction même de cette exigence, Églises et chrétiens sont tenus de s'exprimer et d'offrir leur expression propre de l'universel à la confrontation et au partage; ils sont requis de dire ce qu'ils croient comme valable universellement -quitte à ce que cela soit contesté.

Témoignage

Entre relativisme et hégémonie, se situe la catégorie du témoignage. Nous devons donc aux autres religions et cultures, à l'ensemble des humains de témoigner de ce que nous croyons décisif et indispensable à la pleine réalisation de notre humanité commune. Témoigner n'est ni dénigrer l'autre, ni imposer quoi que ce soit. C'est offrir ses propres convictions au jugement d'autrui, les lui ouvrir pour un apport éventuel ou pour une critique. C'est aussi s'engager à la réciprocité et recevoir son témoignage à lui. Telles sont les règles de tout dialogue.

Le témoignage chrétien prend appui sur la révélation de Dieu en Jésus-Christ, telle qu'en témoigne justement la Bible. C'est en elle que l'on trouve notamment ces célèbres paroles de l'apôtre Paul: "Désormais, il n'y plus ni Juif, ni Grec ; il n'y a plus ni esclave ni homme libre ; il n'y a plus l'homme et la femme; car tous sont un en Jésus-Christ" (Ga 3,28 ; Col 3,11).

Par là même s'énonce comme un principe chrétien relatif au problème de l'universalité et du respect des différences. La portée universelle du propos est en effet d'une exceptionnelle densité ("il n'y a plus de ségrégation" !) ; mais elle ne prend appui que sur la particularité que marque le "en Jésus-Christ". Or dans ce "Jésus-Christ" s'affirment à la fois une certaine vision de l'humanité des humains et son "incarnation" dans un homme, une culture et une histoire spécifiques: Jésus de Nazareth.

Versant donc au forum de l'humanité en gestation leur propre contribution, les témoins de Jésus-Christ (individus et Églises) affirment leur convictions de ce que:

1. Ne participent à la communauté universelle des humains que les cultures particulières qui se conçoivent dans la communication, l'échange et la confrontation. Ces cultures -sociétés et systèmes religieux: et/ou politiques- se comprennent et s'élaborent alors comme structurés par la parole. On entend par là qu'elles font toujours prévaloir l'expression et le dialogue sur l'enfermement et le mutisme, la négociation et la recherche du compromis sur les déchaînements de la revanche et de la violence permettant l'expression de toutes et de tous et en tenant compte pour la mise en place d'une action commune.

En théologie chrétienne, ces divers éléments se présentent comme les conséquences concrètes et actuelles -socio-politiques- de la confession selon laquelle en Jésus-Christ, "la parole s'est faite chair et a habité parmi nous". Mais dans le même temps, cette parole n'énonce l'universalité que dans la figure d'une espérance eschatologique.

2. De la même manière, on ne saurait transiger sur le respect de la dignité de tous les humains et de tout humain -jusques et y compris des plus faibles et des plus petits d'entre eux. Certes, la notion de dignité n'est pas d'une évidence absolue et l'on peut comprendre qu'elle se décline de façon différente selon les situations et les cultures. Du moins, sait-on -de façon quasi immémoriale- ce qui est indigne et ce qu'on ne peut en aucun cas accepter.

Le christianisme, pour sa part, voyant dans l'homme Jésus de Nazareth (partageant la vie de tout humain, attaché à une Croix et portant le triomphe de la vie au-delà même des frontières de la mort), l'incarnation de Dieu Lui-même, a quelque idée de ce qu'est la dignité et de ce qu'il convient en son nom de ne jamais tolérer.

3. Il n'y a d'humanité et de culture au sens large que là où est fait accueil à la générosité et à la grâce, que là où -à côté de l'économie marchande et de la justice distributive- s'élabore une économie du don -du gracieux et du beau, du généreux et du gratuit-, du pardon et de l'amour. Or cette "économie" hors nonnes ne doit pas simplement coexister à côté de l'économie marchande et de la justice distributive, elle se doit de les bouleverser et de les transcender sans fin, les conduisant à une manière de sublimation -qui n'est autre que leur humanisation.

Or là encore, le christianisme en général, les Églises de la Réforme en particulier, peuvent apporter un témoignage tout à fait spécifique. C'est alors en effet qu'ils donneront pleinement sens à l'affirmation paulinienne selon laquelle c'est en Christ -en la grâce dont il est le témoin privilégié, en la dignité dont il est le révélateur à nul autre pareil, en la parole offerte à toutes et à tous- que s'énonce comme jamais le message inouï selon lequel "il n'y a désormais plus ni Juif, ni Grec, ni l'homme et la femme, ni esclave ni homme libre" -alors même que chacun est appelé non à se couper de ses racines (le Juif reste juif, le Grec grec)- mais à développer la portée proprement universelle des spécificités qui sont et: demeurent les siennes.

Pour une laïcité ouverte

La montée des extrémismes dans notre pays, les diverses formes de racisme et de xénophobie, les replis sur soi allant jusqu'à l' affirmation de "préférences nationales" ou au refus de subventionner certaines expressions culturelles du seul fait de leur particularité, posent de graves problèmes qui ne peuvent être esquivés. Du point de vue de la confrontation des cultures qui nous intéresse ici, nous rappelons notre attachement à une laïcité qui ne fasse pas taire la différence des cultures et la pluralité des confessions religieuses, mais qui l'institue dans un espace de respect mutuel. 

Jean-François Collange
(Texte adopté lors de la réunion du 6 juin 1998)