Le culte pour les Eglises Luthériennes

De tous temps, les Eglises luthériennes ont porté une attention toute particulière au culte et à sa liturgie donc à sa pratique. Pourquoi ? Parce que, à travers le culte, le peuple de Dieu répond à l'appel de son Seigneur, à sa convocation. La vie de foi recouvre deux aspects essentiels : l'aspect personnel à travers la piété individuelle, et l'aspect communautaire à travers la célébration du culte - moment où toute la communauté est rassemblée dans sa diversité la plus totale. Mais ce moment n'appartient à aucune église particulière. Il est le fait de l'Église "catholique" (universelle). Il appartient à son histoire qui rejoint celle des hommes suivant leurs temps et leurs lieux. Le culte chrétien, quelle que soit sa forme, plonge ses racines dans la vie, la mort et la résurrection de Jésus-Christ, donc dans un moment commun de l'histoire humaine et de l'histoire de Dieu ; c'est là le coeur de notre confession de foi proclamée précisément lors de la célébration du culte. Martin Luther put écrire que Jésus Christ est le Sacrement unique que les croyants reçoivent dans le culte. Un Sacrement unique, vivant, perçu et reçu à travers deux voire trois sacrements : le baptême, la cène et la prédication. Ces éléments se retrouvent en tout culte, lorsqu'il se veut complet, dans la confession de foi baptismale, le mémorial eucharistique et l'annonce de la Parole de Dieu. « Chez les chrétiens, tout, dans le culte, doit se faire à cause de la Parole et du sacrement » (Martin Luther, Oeuvres complètes, Labor & Fides, T. 4, p. 221)

Le culte est "rencontre" entre Dieu et son peuple en tous temps et en tous lieux, avec les hommes, les femmes et les enfants d'un temps et d'un lieu donnés. Il est la « tente du rendez-vous » de l'Exode, aujourd'hui dressée en chaque endroit où des êtres humains, poussés par l'Esprit, se rassemblent pour prier Dieu au nom du Christ. Lors de cette rencontre, Dieu et les hommes apportent ce qui leur est propre : de Dieu vient l'éternité (au sens de plénitude) et de l'homme vient le provisoire ; de Dieu vient ce qui n'appartient à personne d'autre que lui dans le don du Christ dans la Parole et les sacrements, de l'homme vient l'offrande de son histoire exprimée dans ses mots.

Le culte est ce lieu unique où se mêlent, sans se confondre, l'espace de Dieu et l'espace de l'homme. Dès lors, tout culte sera le lieu d'une tension entre ces deux pôles que sont Dieu et les êtres humains. Tension au sens positif, car elle est une dynamique, que la Fédération Luthérienne Mondiale étudie à travers le thème de l'inculturation, c'est-à-dire de ce qui, dans le culte, est reçu de Dieu (par exemple sa Parole contenue dans l'Écriture, la Bible) et qui ne peut être remis en cause, et ce qui vient des hommes et qui est en re-formulation constante (par exemple le langage dans lequel est traduit la Bible). Il y a donc un dialogue constant entre «culte et culture».

Dès la Réformation du XVIe siècle, cette tension s'est exprimée dans divers ouvrages. Ainsi, la Confession d'Augsbourg dit clairement que « c'est à tort qu'on accuse nos Eglises d'abolir la messe. En effet, la messe, chez nous, est maintenue et célébrée avec le plus grand respect » (C.A. art. 24). Tandis que, au début de son traité de 1526 intitulé La messe allemande et l'ordre du service divin, Martin Luther précise qu'il ne faut pas voir en ce qu'il indique « une loi impérative pour enchaîner et captiver la conscience de qui que ce soit mais qu'ils [les lecteurs,] l'utilisent dans l'esprit de la liberté chrétienne, selon le plaisir qu'ils y trouvent et de la manière et que les circonstances, les lieux et le temps rendent possible et nécessaire ». Il ajoute un peu plus loin que la liberté chrétienne doit être « la servante de l'amour du prochain. Car s'il arrive que les hommes se scandalisent ou qu'ils ne comprennent plus rien dans ces divers usages, alors vraiment nous avons le devoir de renoncer à notre liberté », Martin Luther, OEuvres complètes, Labor & Fides, T. 4, p. 209)

En termes d'aujourd'hui, S. Anita Stauffer a pu écrire que « les racines chrétiennes du culte chrétien sont communes à l'ensemble de l'Eglise chrétienne, l'Eglise « catholique »... Ainsi il n'y a ni « culte luthérien » ni « liturgie luthérienne ». Il y a un culte célébré par des luthériens, une liturgie telle que la pratiquent les luthériens...Ce qui concerne la Parole et les sacrements est au coeur, à la base, commun à toute l'Eglise de tous les temps et de tous les lieux. Il existe, à l'évidence, des endroits dans ce monde où cette convergence apparaît plus qu'ailleurs. Mais la réalité oecuménique existe grâce à Dieu ; il importe seulement de la discerner et de la manifester toujours plus » (Culte et culture en dialogue, FLM, 1995, p.12).

Les Églises luthériennes sont attentives à la liturgie du culte parce qu'elles ont conscience que ses origines remontent à la culture juive du Premier et du Nouveau Testament, puis se développent tout au long de l'histoire de l'Église universelle, et enfin s'expriment de nos jours en un lieu précis de célébration. À côté de l'inculturation nécessaire, le culte produit aussi une « contre-culture » dans l'attachement à l'universalité de l'Evangile. Tout ce qui vient de l'homme n'est pas forcément approprié à la célébration du culte chrétien. L'Évangile nous invite à poser un regard critique sur le monde et sur les cultures qu'il peut produire. L'Évangile nous appelle à nous transformer et à transformer le monde. Cet appel retentit sans cesse tout au long de l'histoire du peuple de Dieu, quel que soit le lieu de sa résidence et la culture dans laquelle il évolue. Ainsi, l'attachement des Eglises luthériennes à un ordre liturgique traditionnel [constitué d'une liturgie d'entrée (invocation ; pénitence ; pardon), suivie de la Liturgie de la Parole (Psaume ; lectures bibliques ; prédication) ; puis de la liturgie de l'offrande (Confession de foi ; prière universelle ; quête) ; pour arriver à la liturgie eucharistique (Sainte-Cène) ; et terminer enfin par la liturgie de bénédiction et d'envoi] répond à cette double exigence de réception de ce qui ne leur appartient pas et de production d'une contre-culture.

De même, l'intérêt pour la musique cultuelle, la gestuelle liturgique, l'architecture des lieux de culte... entre dans cette dialectique de l'inculturation et de la contre-culture, du respect de ce qui vient de Dieu et de l'histoire de l'Église, et de la création contemporaine.

On peut donc affirmer qu'il n'y a jamais eu, à proprement parler, de culte luthérien. Il n'existe que des cultes célébrés dans la tradition luthérienne par des hommes, des femmes et des enfants de ce monde en leurs jours et en leurs temps. L'essentiel étant toujours de se souvenir lorsqu'on prépare un culte, que celui-ci « se doit d'être adapté aux cultures, porteur de sens pour ceux qui célèbrent en tel ou tel lieu. Mais du même coup, nous ne devons pas perdre le centre qui est le Christ, sinon nous serons coupés de nos racines » (S. Anita Stauffer, Culte et culture en dialogue, FLM, 1995, p.14).