Allocution de Jean-Arnold de Clermont, président de la FPF, à l’occasion du Centenaire de la Fédération Protestante de France

Samedi 21 octobre 2005

Monsieur Le Premier Ministre,

C’est une grande joie et un grand honneur pour la Fédération protestante de France de vous recevoir, tous ici, dans cette Maison du Protestantisme, et vous particulièrement, Monsieur le Premier Ministre, qui représentez auprès de nous le Président de la République.

La Fédération Protestante de France a cent ans. Elle est née le 25 octobre 1905, lorsque la Commission d’études, chargée de définir le caractère de l’entreprise, prenait acte des votes positifs des Synodes de cinq des principales Églises protestantes en France, l’Église méthodiste de France, les Églises réformées libérales, l’Église réformée de France, l’Église de la Confession d’Augsbourg, l’Union des Églises libres, qui bientôt seraient rejointes par la Fédération des Églises baptistes. Avant que la Fédération protestante ne prenne son essor, il faudra plusieurs années tant les préoccupations de la séparation des Églises et de l’État, et de la réorganisation des Églises qui en résultait, absorbaient toutes les énergies. Ce n’est qu’en 1907 que se réunit le premier Conseil de la Fédération et en 1909 que se tient la première Assemblée du protestantisme français.

Je viens d’évoquer la Loi de séparation. L’imminence d’envisager les conditions nouvelles dans lesquelles les Églises allaient être amenées à vivre a sans aucun doute conduit à maturation un projet lancé dès 1892 lors de la création d’un premier Comité de Fédération. Mais ce serait une erreur de limiter au seul contexte politique les motivations d’une telle innovation pour le protestantisme français. Il se donnait, à travers la Fédération Protestante de France, un instrument qui avait une double signification :

• Il s’agissait de manifester publiquement l’unité que les protestants français connaissent par le partage de la Bonne Nouvelle du salut en Jésus-Christ, par l’héritage de la Réforme protestante, et dans la démarche œcuménique faite de reconnaissance et d’ouverture à d’autres expressions du christianisme.
• Et simultanément, bien que secondairement, il s’agissait de veiller à la sauvegarde des libertés nécessaires à l’exercice du culte protestant et –je cite– défendre, s’il y a lieu, auprès des pouvoirs publics, les droits des Églises fédérées, qui feront appel à son intervention.

Dans ces deux domaines, un siècle de vie fédérative manifeste une véritable continuité.
La Fédération qui vous accueille aujourd’hui réunit 17 Églises protestantes, soit environ 1500 Associations cultuelles et quelques centaines d’Associations de la loi de 1901, consacrées à l’action culturelle, à la jeunesse, à l’action sociale. Cela ne représente qu’une part du protestantisme français mais des relations fraternelles nous unissent à ceux qui ne partagent pas le même principe associatif.

Quant à la défense des intérêts du protestantisme français, en comprenant ce mot dans un sens qui n’est jamais communautariste, elle est restée pleinement d’actualité.

En 1909, la première Assemblée générale du protestantisme français plaçait au cœur de ses préoccupations la défense de la liberté de conscience et de culte, violée systématiquement, à Madagascar, par le gouvernement colonial français. Il est symboliquement fort que l’une des premières délibérations du protestantisme français fédéré ait été en faveur des chrétiens du Sud, comme nous le disons aujourd’hui. Je me souviens, personnellement, que mon premier contact avec vous Monsieur le Premier Ministre, alors Ministre des Affaires étrangères, concernait précisément Madagascar. Certes, il ne s’agissait pas de défendre la liberté des cultes, mais de témoigner auprès de vous de la conviction des protestants français que c’est l’honneur de notre pays d’exercer aujourd’hui une politique internationale qui rompe systématiquement avec le colonialisme, sache en reconnaître les méfaits plus que les bienfaits, apporte une contribution significative au développement des pays du Sud, convainque ses partenaires internationaux de respecter les engagements pris, notamment celui du 0,7 % en faveur du développement et celui des Objectifs du Millenium pour réduire la pauvreté. N’est-ce pas là, la seule réponse humaine au défi des migrations ?

Pas plus aujourd’hui qu’hier, nous ne disons cela pour exercer quelque pouvoir que la société française est souvent prête à accorder aux minorités. Nous le disons animés par ce sentiment profond que nous sommes frères en humanité avec les malgaches, ou les congolais, ou les togolais, pour ne citer que des situations récentes et des populations, dont je me suis permis de rappeler le sort souvent dramatique au Ministre des Affaires étrangères. Nous le disons aussi parce que cette fraternité nous la vivons concrètement à travers des liens souvent séculaires avec les chrétiens de ces pays.
C’est pourquoi aussi nous avons souhaité associer à cette fête les Fédérations protestantes des pays européens qui sont nos proches voisins. Le partage d’une foi commune qui pour la famille protestante touche 30 % des européens et qui nous fait ignorer les frontières sans pour autant négliger les distinctions historiques et culturelles, est pour nous la parabole vivante d’une Europe unie dans le respect de sa diversité. Les débats sur la forme qu’elle doit prendre nous traversent. Mais l’attente n’en est pas moins vigoureuse d’une volonté politique d’aller de l’avant plutôt que de voir les crises politiques en retarder la marche.

Si la Fédération Protestante de France est par sa naissance « sœur aînée, sinon jumelle » de la Loi de séparation des Églises et de l’État, le protestantisme français, lui, est sans aucun doute frère de la laïcité. Qu’ils soient d’un des nombreux régimes des cultes qui prévalent outre-mer, qu’ils soient alsaciens ou mosellans en régime concordataire, qu’ils soient de la France de l’intérieur, qui fête cette année le Centenaire de la Loi du 9 décembre, les protestants se réjouissent de la liberté de conscience et de culte qui leur est garantie ; ils y répondent par un total respect de l’autonomie des politiques, pour lesquels, le savez-vous, ils adressent régulièrement à Dieu leurs prières afin qu’ils exercent leur rôle avec ‘droiture et vérité’.
C’est dans ce cadre de relations longuement mûries à travers l’histoire de notre pays, que la Fédération Protestante de France a apporté sa contribution à la réflexion en cours sur la pratique de la Loi de 1905. Elle y souhaite des adaptations pour que soit clarifiée sa relation avec la Loi de 1901 sur les Associations, mais plus encore elle en souhaite une application qui ne soit pas à terme préjudiciable à la liberté religieuse. Au cours des dernières années notre Fédération a dénoncé de nombreuses dérives dans l’exercice de la laïcité, tant à l’égard d’associations membres que d’Églises évangéliques rassemblant des personnes issues de l’immigration qui souhaitent exercer leur liberté de culte. Il ne faudrait pas que, dans l’enchevêtrement des responsabilités administratives, ces communautés protestantes se retrouvent systématiquement marginalisées ; il faut que dans notre pays de laïcité, une association cultuelle régulièrement déclarée et respectueuse des lois puisse trouver des lieux pour exercer son culte; elle n’a besoin d’aucune aide, sinon de considération. Je ne prendrai qu’un seul exemple : la Communauté des Églises d’expressions africaines en France, membre de la Fédération Protestante de France, cherche à l’heure actuelle 12 lieux de culte sur la région parisienne; elle a été l’objet de refus d’entretiens, d’actes de préemption exercés par des Mairies sur les bâtiments qu’elle souhaitait acheter, et de blocages divers. Une concertation sur ce point comme sur quelques autres est devenue nécessaire. Nous espérons qu’elle se mettra en place bientôt, sous la forme d’un dialogue institutionnel semblable à celui qui existe avec d’autres familles religieuses. Dès maintenant, permettez-moi de remercier le gouvernement que vous dirigez, d’avoir aujourd’hui même annoncé la création d’un « Comité de réflexion juridique sur les relations des cultes avec les pouvoirs publics », répondant à bien des attentes que la FPF formulait avec constance.

En relisant les Actes de la première Assemblée du Protestantisme, j’ai été frappé de voir que se mettait en place ce que nous vivons aujourd’hui au travers des 7 services de la Fédération Protestante de France, de la Fédération de l’Entraide protestante, de la Cimade, de l’Armée du salut, de la Mission Populaire, du Service protestant de mission, et de bien d’autres; une attention première à ceux que la société a tendance à laisser sur le bord de sa route, et qui doivent être accompagnés de multiples façons. Nous ne sommes là qu’à répondre, avec nos moyens, à l’exigence évangélique de solidarité avec les pauvres. Rien en cela d’extraordinaire, mais une volonté d’être présents dans les débats de société pour que cette exigence évangélique et l’éthique qu’elle implique y soient fidèlement rappelées. C’est notre responsabilité de chrétiens. Nous savons qu’elle incombe à chacun de nous autant qu’aux pouvoirs publics. Notre spécificité est de prendre en compte la dimension spirituelle de l’être humain, de refuser que celui-ci soit réduit à sa seule dimension économique. De cette aspiration spirituelle nous sommes témoins, et nous voulons croire qu’elle peut prendre toute sa place dans notre société française sans qu’il soit besoin sans cesse de la défendre. Ainsi, il n’est pas acceptable que la référence à Jésus-Christ ou aux valeurs évangéliques, présente dans les statuts de nos associations de jeunesse, par exemple, puisse être interprétée comme incompatible et contraire à la laïcité; elle en est une de ses dimensions parmi d’autres.
Aussi, Monsieur le Premier Ministre, en vous accueillant aujourd’hui pour fêter ce centenaire de la Fédération Protestante de France, nous voulons avec vous regarder en avant, vers un nouveau centenaire où cette Fédération continuera d’être un des acteurs de la construction d’une société que nous souhaitons plus fraternelle, accueillante de la diversité et tout simplement, plus humaine.