Introduction : Un autre regard, un autre avenir

(…) un pays se détruit lui-même s'il refuse le pluralisme, l'hospitalité, l'ouverture à l'autre.
La CIMADE est bien placée pour mesurer quel enrichissement, quel élargissement humains nous viennent de la présence sur notre sol de millions d'étrangers et dénonce la montée de l'égoïsme et de l'aveuglement nationaliste qui menacent présentement l'esprit et les structures du régime démocratique. Elle invite toutes les communautés à une ferme résistance spirituelle enracinée dans l'Evangile (…)
26 janvier 1985

 

par Patrick Peugeot, Président de la Cimade

- juin 2006 -

Une inquiétude commune est certainement à l’origine de diverses initiatives qui se rejoignent dans le but à atteindre et se répondent l’une l’autre.

En premier lieu, le 25 avril 2006, une lettre du Conseil des Eglises chrétiennes en France (CECEF) au Premier ministre rappelle que les migrations deviennent un sujet majeur de notre société, qu’« elles constituent un véritable défi pour notre avenir et mériteraient d’être situées dans le cadre d’une politique globale de développement des pays du sud. »

En écho, le même mois, 50 associations chrétiennes lancent un appel « Ne transigeons pas avec le droit de l’étranger » et indiquent que « en tant que citoyens et chrétiens, nous ne pouvons pas accepter la vision d’une société centrée sur elle-même. » Elles s’engagent, en conséquence, « à agir pour que notre société porte un autre regard sur l’immigration. »

Plus localement, les communautés chrétiennes de la région parisienne ont organisé une semaine œcuménique autour des sans papiers, du 5 au 9 juin, voulant, par ce geste, « exprimer une solidarité et une inquiétude partagées. »

Le synode de l’Eglise réformée, qui s’est réuni à Paris les 25, 26 et 28 mai 2006, s’est quant à lui inquiété :

• du durcissement des lois concernant les étrangers (droit d’asile, atteintes au droit à la vie privée et familiale…) ;

• de méthodes parfois indignes mises en œuvre en matière de lutte contre l’immigration irrégulière.

En juin 2006, la Cimade, constatant chaque jour le traitement indigne fait aux migrants et aux demandeurs d’asile, a décidé de lancer une campagne intitulée « Assez d’humiliation – les migrants sont notre monde », campagne qui se veut favoriser un autre regard sur les migrants et travailler à l’élaboration de nouvelles propositions.

Enfin, ce dossier « migrations et droit d’asile » est mis en oeuvre par la Fédération Protestante de France pour alimenter le débat et pour donner à tous des éléments pour chercher, approfondir, réfléchir, inventer. Car n’y aurait-il pas en effet à inventer dans ce domaine ? Ne sommes-nous pas prisonniers de nos habitudes de pensée ?

La situation des migrants dans notre pays se détériore toujours plus. La Cimade est bien placée pour le dire, elle qui accompagne ces personnes tout au long de leur parcours, jusque dans les centres de rétention où les étrangers sont placés avant leur expulsion.

Des personnes humiliées parce qu’assimilées à une immigration « subie ». Des populations stigmatisées. Des droits fondamentaux bafoués : droit d’asile qui se réduit comme peau de chagrin, qui s’externalise aux frontières de l’Europe, y compris vers des pays qui n’ont pas ratifié la convention de Genève ; droit de vivre en famille auquel on met toujours plus d’entraves.

Le discours politique exprime aujourd’hui un repli sur soi qui ne peut qu’être inquiétant pour l’avenir de notre société elle-même. D’une part, il est totalement irréaliste car on ne peut plus, à l’heure de la mondialisation, se recentrer sur son pré carré. Le faire croire est une contre-vérité. D’autre part, il ne permet pas de mettre en œuvre une vraie réflexion sur la migration.

Si tant de gens viennent, au risque de leur vie, se cogner aux frontières de l’Europe, croit-on vraiment que c’est en légiférant plus sévèrement qu’on les arrêtera ? Tant qu’il y aura cet écart, cet abîme entre les conditions de vie au Nord et au Sud, inévitablement, des hommes et des femmes auront la volonté de partir de chez eux pour construire une vie meilleure. Sans compter sur la déstabilisation structurelle qui est le quotidien de beaucoup de ces pays.

On estime actuellement le nombre de sans papiers entre 300.000 et 400.000 personnes. Sur 60 millions de Français, il n’y a pas là mesure à craindre l’invasion. En regard, on note une volonté politique de fermeté avec une mise en place d’objectifs chiffrés de reconduites à la frontière : 23.000 pour 2005 ; 25.000 pour 2006. Par suite, les arrestations se multiplient : des enfants arrêtés aux abords des écoles, des arrestations collectives ciblées par quartier. Les centres de rétention se spécialisent et s’ouvrent aux familles, On y voit désormais des enfants, des malades… Certains centres doublent leur capacité d’accueil. Et l’Europe mutualise ses forces en affrétant des charters pour les reconduites. On entre ainsi dans une logique de répression.

Les législations toujours plus restrictives produisent par ailleurs des effets néfastes. Outre le fait qu’elles poussent nombre d’étrangers à la clandestinité, alors même qu’ils peuvent être depuis de longue date en France ou qu’ils y ont établis des liens familiaux, elles fragilisent les bases mêmes de notre société.

A travers les migrations, ce sont les fondements démocratiques de nos sociétés qui sont en jeu. Non seulement les étrangers sont visés mais aussi l’ensemble des citoyens. Dans la manière dont on traite l’étranger aujourd’hui se profile notre avenir à tous.

Les chrétiens, parce que leur foi les pousse à considérer tout être comme un proche, un frère, ne peuvent qu’être habités par cette question :

• D’une part dans une approche biblique, parce que le « Va, quitte ton pays » adressé par Dieu à Abraham et les épisodes comme la sortie d’Egypte ne peuvent que résonner à nos oreilles. La pérégrination d’un peuple vue comme symbole de l’exil de tout être humain sur cette terre, en quête d’un monde de justice et de paix.

• D’autre part parce que l’accueil de l’étranger est inscrit dans la Bible et l’Evangile. Accueil et protection du plus faible, certes, mais aussi parce qu’aucune terre n’appartient à personne en propre mais à Dieu.

Il y a urgence à ouvrir un vrai débat sur la question. Je ne peux qu’inciter chacun d’entre nous à s’emparer de ce merveilleux outil que nous offre la Fédération protestante de France pour que nous puissions, collectivement, inventer une autre manière d’être ensemble, les uns avec les autres, partenaires les uns des autres. Il y va de l’avenir...

Patrick PEUGEOT