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Mon père m'a confié un domaine

Presse régionale protestante, Février 2005

Jean Alexandre

Selon les Écritures bibliques, Dieu a créé le monde dans une intention qui reste mystérieuse : est-ce pour le donner en apanage à un seigneur, l’espèce humaine, ou bien est-ce pour ce monde lui-même, pour sa beauté et sa folle gratuité, l’humain étant alors un serviteur au pair chargé de la maintenance ? Peut-être pour ces deux raisons conjointes, dans le cadre d’une hiérarchie dans laquelle le serviteur du seigneur Dieu serait à son tour le seigneur des êtres de son monde.
L’emploi constant de ces termes eux-mêmes, seigneur et serviteur, indique que tout le rapport qui s’établit entre les éléments de la création – humain compris – et Dieu est vu selon le mode d’une grande parabole dans laquelle il s’agit de fidélité. C’est le terme clé d’une alliance, dans laquelle seigneurs et serviteurs sont liés par mutuelle allégeance, le seigneur devant protection et secours, et le serviteur, certes rentabilité et concours, mais avant tout parfaite loyauté.

La parabole du seigneur et du serviteur

Ainsi, le Dieu créateur, puissance inconnaissable et sans visage, sans nom, se révèle par fidélité dans les Écritures comme mon seigneur, à moi l’humain, c’est-à-dire comme le vis-à-vis que je sais nommer et à qui je dis "tu". Le fidèle auquel je suis fidèle. Ou non.
Cette "fidélité ou non" est tout l’enjeu du rapport que les Écritures installent entre l’humain et le reste de la création. Elles révèlent qu’il existe une loi. Dans des écrits bien antérieurs à la dérive légaliste que connaîtront Paul et les évangiles, l’alliance est à la fois loi et grâce : si le Dieu auteur de l’univers créé y devient celui auquel j’obéis et celui qui me protège, cela se retourne et c’est aussi ce que je suis pour les éléments de la création.
Les Écritures ne connaissent pas la notion de néant. Pour elles, le contraire de la création est le magma, l’indifférencié, l’absence de structure. D’où ces images : l’abîme liquide de Genèse 1,2 ou le bourbier illimité de Genèse 2,6. Des images que l’on peut associer à celles de la mort : pourriture et poussière.
La création, alors, est paradoxalement un acte de résurrection : il y avait la mort, et voici la vie ! Telle est la puissance du dieu biblique, le Vivant.
Selon ces récits inauguraux, son action créatrice consiste à instaurer des distinctions, des différences, des limites, des normes. À partir de l’indifférencié mortel, il sépare, spécifie, subdivise, organise, hiérarchise.
S’ensuit la confondante, terrible et merveilleuse splendeur de ce monde nouveau qui naît alors, tiré de l’abîme innommable.
La loi est là dès cette origine, depuis les lois d’alternance structurelle (lumière et ténèbres, jour et nuit, terre et mer) en passant par celles qui régissent le renouvellement des éléments créés (chacun "selon son espèce"), jusqu’à celles qui codifient le droit relatif aux humains ("du fruit de tous ces arbres tu pourras manger, sauf de cet arbre-ci").
Au fond, cela consiste à parvenir à la plus grande justesse dans la relation. Celui qui y parviendrait serait à la fois humain véritable, tel que voulu par Dieu, et authentique fils du Père qui est dans les cieux. Pour nous qui sommes sur ce chemin, il s’agit de se tenir dans les termes de l’alliance. Ce qui inclut aussi nos relations avec la création.

Un organisme social unique et cohérent

Gérer la création est un combat permanent car la force de l’inertie mortifère initiale reste grande. Selon les images bibliques, elle tire vers un retour à l’indifférencié de la pulvérulence, ou encore c’est le risque d’un cataclysme qui rétablirait le magma premier. La création est sans cesse en butte aux attaques, directes ou insidieuses, de la désagrégation.
L’acte premier de Dieu, créateur de vie et fondateur d’alliance, est en danger d’être renversé, inversé. Et il est dit d’emblée que la plus grande force négative réside au plus haut : dans l’espèce humaine. Pas la seule, car le monde est plein de dangers, mais la plus grande. C’est ce qui est nommé violence : un désordre, et plus précisément une "injustesse".
Prenons l’exemple de notre rapport aux animaux domestiques. Si l’humain est leur seigneur, c’est qu’ils jouent leur rôle au sein de sa gestion du monde qui lui a été confié. De même qu’un seigneur local voit le champ de sa domination englobé dans celui de son suzerain, de même l’animal vit à l’intérieur de l’aire de maîtrise de l’homme. Son seigneur tire en partie de lui les moyens de sa subsistance et de sa maîtrise. Mais la relation est réciproque car l’homme devra protéger et enrichir son vassal animal. Ils forment un organisme social unique, cohérent quoique complexe. Nuire à l’un nuit à l’autre. Qui nuit aux siens se nuit à lui-même. Qui soigne les siens se soigne lui-même. Sortir de là, c’est dangereusement manquer à la justesse.
Il s’agit bien sûr d’une antique parabole. Mais la visée d’une parabole consiste à inclure ses lecteurs dans le mouvement de sa narration. Aussi, parce qu’il s’agit d’une parabole, cela reste une proposition universelle.