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La Santé, un univers carcéral innommable au coeur de Paris

Avec l’aimable autorisation du journal Libération. Copyrights Libération ©

Libération le 28 juillet 2005


Maître Marie Burguburu


Alors que les prisons surpeuplées sont d'une saleté bestiale, les hommes politiques évitent de s'y confronter.

Paris en 2005. Sa maison d'arrêt, la Santé, notre honte. Emile vit là depuis un an. Soit, Emile a commis deux «hold-up».. Ni mort, ni blessé, arme sans munition, mais un hold-up d'une infinie douceur, ça n'existe pas. Emile a mal agi, il le sait, il le dit. C'est stupide, mais c'était il y a vingt-deux ans. C'était en 1983, Louis de Funès mourait.

56 ans pour quarante de galère, de couches en carton gare Saint-Lazare quand elle était encore ouverte la nuit, puis ailleurs, partout, nulle part, désespérément seul, de douches improbables aux petits boulots minables et suants qui lui donnent l'air d'en avoir 70. Ce n'est pas si grave, son âge de gueule, il le porte plutôt bien. Et le voilà, vingt-deux ans après ses forfaits, bagnard à la Santé.. Tout un programme : un toit, une couche, de l'eau et de la nourriture... le tout gratuit, donné, offert. Pour un ancien des rues, c'est déjà presque trop.

Surréaliste, inutile, inadaptée... peu importe, sa détention n'est pas ici critiquée et lui-même après ses années vides et sa cavale sans fond ne s'en plaint pas. Son sens social est intact, il lui faut payer. Emile est comme ça.

Aucune plainte, mais il raconte la Santé, ce lieu immonde et indigne en plein Paris qui, lui aussi, aurait bien besoin d'un bon nettoyage. Et comme c'est dans l'air du temps, allons-y ! Messieurs les ministres, à vos balais !

Emile pénètre dans sa cellule qu'il ne quittera plus. C'est minuscule comme un placard à balais, mais un grand et il lui faudra partager. Gel ou canicule, pleine semaine ou jolis ponts, la Santé ne désemplit jamais. Le regard doux et l'allure débonnaire d'Emile rassurent, ses nouveaux amis seront donc jeunes, très jeunes et instables. C'est la promesse d'un quotidien animé, rempli de hurlements, de crises d'automutilation et de délires en tout genre. La rue était plus calme. Deux, trois ou quatre dans un même projet de vie, enfermés et côte à côte dans une poignée de mètres carrés, ensemble pour se disputer avec les cafards et les rats, compagnons non clandestins eux aussi en surnombre.

Pour eux, un vrai paradis... des murs bruts, sans peinture, des murs morts, au parfum de vieux pourri, si sales qu'ils ne soutiennent personne depuis des années, des sols à même le sol, faits d'amas de saloperies que la froidure scelle avant que l'été ne les libère. Un lavabo seulement décoratif puisque brisé en deux depuis des lustres par d'anciens locataires ou par le temps ou par les deux. Une cuvette à excréments communautaires, parfois protégée d'un drap de pudeur qui n'empêche ni les bruits ni les effluves d'hommes aux boyaux détruits par le déshonneur et les aliments cuisinés mais toujours froids, voire congelés que les cafards ne permettront jamais de devenir mangeables. Pour l'intimité de ces moments très humains, il faut renoncer à la promenade. Emile n'est jamais sorti en promenade. Ce n'est pas si grave, la cour est si étroite et ils sont si nombreux qu'elle est envahie de footballeurs en herbe qui interdit aux moins gaillards ces quelques pas à l'air presque libre.

Mais rien ne vaut les douches, lieu unique recueillant toutes les immondices rapportées des centaines de cellules. Folie que d'y aller pieds nus. Ne pas y aller est impossible... d'autant qu'elles sont distribuées au compte-gouttes. Là-bas, c'est insolite, l'extérieur est dans les murs, le sale pénètre, les vitres ont déserté les lieux. En prison, à la Santé, l'hiver est glacé, les douches offertes à tous les froids, les cellules sans chauffage. En plein Paris, tout un hiver 2005 sans chauffage.

Emile ne se plaint pas. Il a écrit des dizaines de lettres au service du travail pénitentiaire parce que l'ennui l'ennuie, mais personne ne lui répond jusqu'au jour où quelques mots griffonnés sur sa énième lettre l'informent que ce n'est pas possible. Dommage, un peu d'argent lui aurait permis de cantiner pour un savon ou de la lessive. Un luxe là-bas pour qui n'a rien ni personne. Il avait bien à son arrivée un médiocre pécule, dix-huit euros et quelques centimes, mais il en a été indûment privé pendant des mois, malgré lettres sur lettres, sans réponse, à la suite d'une livraison de produits inutiles qu'il n'avait pas faite et qu'il a gardée dans un recoin de sa cellule dans l'attente interminable que quelqu'un vienne la récupérer. Une lettre d'avocat adressée à un responsable a finalement débloqué, lentement mais sûrement, ce petit malheur qui occupait beaucoup Emile.

Un an après, Emile a été transféré dans une autre maison d'arrêt de la région parisienne, fustigée avec la même véhémence par ceux qui la connaissent, mais qu'Emile qualifie de 4 étoiles comparée à ce qu'il a connu à la Santé.

Et, tout à côté de ce lieu indigne, M. Sarkozy rabâche, à chaque tribune toujours minutieusement choisie, sa belle parole sur la récidive, les peines planchers ou encore les nettoyages de cités. Facile de haranguer le peuple le lendemain d'un fait divers tragique quand l'émotion est déjà là, à portée de larmes. Facile de se rendre au coeur de nos cités entouré des télévisions et plein de jolis mots pour nous vendre un monde parfait sans crime et sans criminel. Messieurs les délinquants, prenez garde, vous allez être surpris par une inspection-surprise de vos caches en tout genre dès demain matin. Tout aussi facile, mais pitoyable, l'opprobre jeté sur certains magistrats, qui en professionnels sérieux, prennent des décisions réfléchies, courageuses et humaines.

Alors, comme ça, on veut faire du nettoyage ? Quelle bonne idée ! Mais faites donc messieurs ! Nos prisons n'attendent que vous. Vous savez, ces abominables lieux où germe précisément tout ce que vous prétendez vouloir combattre. Nos récidivistes de demain sont aujourd'hui en prison et en pleine mutation : encore quelques mois, sans soin ou si peu, sans suivi ou si peu, dans votre indifférence et dans la crasse et ils risquent bien de devenir ces monstres récidivistes que certains ambitionnent de nettoyer, autant dire exterminer, terme atrocement plus approprié aux êtres humains que le nettoyage.

Pour qui voudrait sincèrement, pour qui serait déjà en campagne électorale, c'est une aubaine, les prisonniers sont à portée de main et pour beaucoup, prêts à être aidés. Mais voilà, la vérité, c'est que donner de l'argent aux prisons, les nettoyer, les rendre ne serait-ce que décentes, s'y intéresser, c'est certes combattre efficacement la récidive, mais c'est surtout, surtout, électoralement désastreux. C'est impopulaire, c'est donc impensable pour qui préfère son image et sa carrière politique aux vraies solutions. Mieux vaut faire semblant, crier, rester collé aux caméras de télé, rejeter sur les autres ses impuissances choisies puisque ça semble marcher, jusque-là en tout cas. Et adieu balai et vive la politique !