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Engagement, authenticité et recherche d'identité

Publié en juin 2000 dans la revue suisse Les Cahiers protestants.

Entretien avec Jean Kellerhals, professeur de sociologie, spécialiste de la famille

Nombre de personnes affirment que l'engagement est une valeur en chute libre au même titre que d'autres valeurs collectives comme la solidarité ou l'implication dans le monde. Elles soulignent à l'opposé que les valeurs personnelles telles la liberté, l'autonomie ou la réalisation de soi ne cessent de monter en puissance : le je est devenu important ; la personne a tendance à devenir une fin en soi.

Ce constat n'est pas vraiment rassurant mais il ne doit pas occulter l'émergence d'un concept complémentaire : l'exigence d'authenticité - je dois devenir moi-même ; je dois me trouver. Or, cette valeur est exigeante: elle refuse les engagements non réfléchis, les inféodations à des mots d'ordre.

Quand une personne s'interroge sur son être et son devenir, elle se penche nécessairement sur ses engagements, petits ou grands, vis-à-vis d'autrui. Maïs c'est alors d'engagement autoréféré qu'il s'agit - j'en fixe les limites, les finalités ; j'en suis le libre appréciateur. A partir de ce point, la femme ou l'homme concerné peut très bien s'engager très loin, avec toute sa personne. Dans ce contexte, on peut parler d'une forme de privatisation de l'engagement plutôt que d'un refus de l'engagement.

Trois acteurs

On pense souvent que l'engagement implique deux personnes. En fait, il implique un troisième acteur. L'équation est la suivante : Je suis responsable de X ou Y auprès de telle personne, telle institution. L'engagement ne prend véritablement sens qu'avec l'intervention de ce tiers qui sert de contrôle. Ce peut être Dieu, la patrie, une communauté, la famille - je reconnais que je veux t'aimer, mais en même temps, je le reconnais devant quelqu'un. On oublie souvent l'importance de ce tiers, même si on tient encore généralement à se marier devant M. le Pasteur, M. le Curé, M. le Maire.

On pourrait considérer ces personnages comme secondaires, superflus. Tel n'est pas le cas. Ce sont eux - et par là l'institution qu'ils représentent - qui sont à même d'attester de l'engagement. C'est parce qu'ils sont là que l'engagement devient crédible.

Le problème est qu'aujourd'hui ces tiers n'occupent plus la même position forte qu'il y a quelques décennies. A l'époque, quand on se mariait, on s'engageait envers Dieu. Dieu était tout aussi important que l'époux ou l'épouse. Non que l'on s'assujettissait à sa loi; mais on voulait lui dire quelque chose d'extrêmement important. L'engagement prenait du sens parce qu'on avait la foi. Dieu était donc partie prenante - c'est par rapport à toi, mon Dieu que mon engagement a du sens. Pour certains qui n'avaient pas la foi, l'engagement se prenait par rapport à une communauté. Mais le résultat était le même.

La volonté de s'engager reste intacte

Aujourd'hui, la norme est de ne plus vraiment croire en une Eglise, un pays, une collectivité locale. Leurs rôles, leurs contours sont devenus flous, leur affaiblissement bien réel.

Dès cet instant, à qui peut-on aller dire « je m'engage auprès de cette femme » ? Au premier venu dans la rue ? Cela n'a pas le moindre intérêt. On peut dès lors se demander si l'on ne se trompe pas quand on parle de dissolution de l'engagement. Nombre d'indices démontrent que la volonté de s'engager est toujours intacte. Le sociologue est en effet frappé par les opinions et les comportements des jeunes actuels. Ils ont les mêmes standards que leurs parents : être fidèle, être tout l'un pour l'autre, être fertile. Ces définitions de modèle d'être à autrui sont complètement rémanentes. On aurait pu penser que l'évolution nous conduise à voir dans la rue des triplets - deux femmes, un homme ou deux hommes, une femme - à observer des permutations de partenaires lors des congés - un partenaire pour le quotidien et un autre pour les vacances. Maïs tel n'est pas le cas et les donnes conjugales restent les mêmes : ils sont deux, ils sont ensemble; quand ils sont ensemble, il n'y a pas de troisième. En revanche, au moment où ils en auront assez, il se pourrait bien qu'ils repartent à la recherche d'un autre partenaire pour recommencer une nouvelle vie de couple.

Le reflet de la société

On ne peut pas dire que les gens sont devenus immoraux, qu'ils mettent en danger la société par le fait qu'ils se désallient si vite. Si effectivement une communauté met l'accent essentiellement sur les valeurs individuelles comme l'autonomie, l'accumulation personnelle, le profit individuel, sur la mobilité et sur le changement, on ne peut pas en même temps reprocher à ses membres d'adhérer à ce modèle, compris dans l'union conjugale. Réciproquement, on ne peut affirmer que les gens aient abandonné leur quête de responsabilité, d'authenticité et de fidélité. Mais il est clair qu'ils ne savent pas à qui la rapporter.

Valeurs chrétiennes

Revenons sur ce tiers, garant de l'engagement. Si Dieu représente ce tiers, l'engagement sera fort, mais, paradoxalement, le résultat ne sera pas forcément bon. Il existe, par exemple, des chrétiens très engagés qui mettent toujours en avant des valeurs comme la responsabilité, le devoir, le dévouement, la solidarité avant toute chose. Cela au nom de leur fidélité à la foi chrétienne. Mais cette règle chrétienne peut prendre une telle dimension qu'elle ponctue toute la vie de famille, au point que ses autres membres ne peuvent plus s'engager dans leur propre voie. Ils ne peuvent même plus exprimer leur propre foi, faire un acte d'adhésion personnel, vivre une relation personnelle avec Dieu.

Autrement dit, la présence d'une institution très forte est certes régulatrice, mais elle peut en même temps empêcher une adhésion personnelle.

Engagement et identité

La valeur « engagement » peut se comprendre pleinement si on la réfère à l'identité.. Or, cette notion est de plus en plus parcellisée. Fondamentalement, l'identité d'un individu peut avoir trois sources: l'appartenance, la fonction et la relation.

L'appartenance - je suis XY de tel village, telle ville, je suis membre de telle Eglise, de tel parti, de telle communauté - permet de s'identifier au travers les groupes auxquels on adhère. Or, nous vivons de plus en plus dans un monde où les appartenances sont coupées les unes des autres. Nous travaillons avec certaines personnes, nous faisons du sport avec d'autres, nous prions avec un troisième groupe. Les différents groupes auxquels nous participons sont coupés les uns des autres. Force est donc de constater que l'identité basée sur l'appartenance à tendance à s'étioler.

L'identité par la fonction - je suis pasteur, mécanicien, retraité, propriétaire de tel bien­fonds - est véhiculée par les rôles, parfois par les acquis. Or les rôles ont de plus en plus tendance à devenir fugaces et abstraits. Etre médecin ou boucher, c'est un rôle bien visible. Etre informaticien dans une grande entreprise de services l'est beaucoup moins. De plus, aujourd'hui, tout un chacun peut être appelé à changer de fonction plusieurs fois dans sa vie - mon rôle d'hier ne sera peut-être pas celui que j'aurai demain. Dès lors l'identité conquise par les rôles et les acquis devient de moins en moins nette, lisible.

La relation est à l'origine de la troisième forme d'identité -, je vis avec cette personne, je travaille avec ces gens-là, j'ai tels ou tels amis. Mais le cloisonnement entre les activités est devenu tel que chacun n'est jamais vu, estimé que comme une partie et jamais comme une entité.

Ce constat est d'autant plus vrai aujourd'hui que le monde moderne est fait d'une multitude de trajectoires vécues, possibles ou virtuelles. Chacun doit donc choisir entre ces différentes opportunités pour façonner son identité.

Relation conjugale et identité

Dès lors, qui va pouvoir dire « Tu es Pierre... » - qui va me dire qui je suis, qui va m'aider à me forger cette identité ? C'est là que la relation approfondie - plus particulièrement la relation conjugale, intime, longue, prend toute sa force. Il apparaît que l'un des buts de la relation conjugale et familiale est bel et bien de permettre à ses acteurs de se construire, de découvrir leur identité.. Le mariage, et plus loin la famille, n'ont alors absolument pas perdu leur sens, dans ce monde éclaté, virtuel, pluriel.

Seulement, le fait que la famille se soit en quelque sorte vue attribuer cette charge ne veut pas dire qu'elle y réussisse: le besoin d'une relation approfondie favorisant la construction de l'identité - je partage avec toi et je deviens moi-même - peut entrer en conflit avec la recherche d'un bonheur fusionnel - je ne conçois mon bonheur qu'avec toi - et avec la volonté de s'auto-réaliser - c'est moi qui compte. Pour éviter le piège du si je me donne trop à toi, j'ai l'impression de me perdre; si je ne me donne pas assez, j'ai l'impression de ne pas te trouver, il s'agit de déterminer la bonne distance entre ces pôles. Mais le réglage est difficile ce qui explique pourquoi autant de couples n'y parviennent pas.

Les changements sont valorisés

Une deuxième raison permet de comprendre pourquoi la recherche d'identité dans la relation n'est pas facile: l'opposition inévitable entre le besoin de renouvellement et celui de permanence. Le monde actuel valorise très fortement le changement dans les modes, les techniques, les façons de penser, la vie relationnelle. Or, le couple représente un lieu de permanence. Inévitablement, la valorisation du changement interpelle le couple - est-ce qu'ailleurs ce n'est pas mieux; suis-je entré dans la routine; est-ce que je ne me repose pas sur mes lauriers? De là peut naître une forte tension entre le souhait de partir pour vivre le changement et celui de rester pour se reposer du changement.

La société a implicitement donné au couple une mission quasi prométhéenne: permettre à l'un et à l'autre de construire son identité alors qu'elle n'offre plus les conditions favorables à la création d'une identité stable. Il faut donc se demander si nombre d'échecs de couples attribués à une crise de l'engagement ne sont pas plutôt liés à la mouvance du monde extérieur.

Propos recueillis et mis en forme par J.-B. Held