Contribution de la Fédération protestante de l'enseignement, à la réflexion sur la laïcité, envoyée à Bernard Stasi

Auteur(s) : FPE;FEDERATION PROTESTANTE DE L'ENSEIGNEMENT;

La Fédération Protestante de l'enseignement est une association loi 1901, membre de la Fédération Protestante de France. Elle regroupe des enseignants protestants du public et du privé, de la maternelle à l'université, des éducateurs et des formateurs. Elle fut créée en 1948, en pleine guerre scolaire par des enseignants désireux de manifester que l'engagement chrétien nourrissait leur lutte pour la laïcité de l'école. Dans la tradition protestante, elle s'est engagée dès le début pour une laïcité ouverte, de dialogue et de confrontation. Tout au long de son histoire, elle est restée attentive aux questions posées à la laïcité par l'évolution de la société, consciente que la laïcité est un bien qui n'est jamais acquis , qu'elle est sans cesse à réinterroger et sans cesse à revivifier.

Aujourd'hui, la FPE redit son attachement à la laïcité de l'État, condition indispensable de la démocratie dans une société tolérante et pluraliste. Cette laïcité constitutionnelle, régie par un ensemble de lois dont la plus importante est celle de 1905, s'est construite dans l'histoire contre le pouvoir de l'Église catholique. La séparation des Eglises et de l'État signifie aujourd'hui que l'État est neutre et qu'aucune communauté de pensée, qu'elle soit religieuse, politique, philosophique ou économique ne saurait imposer son magistère à l'ensemble de la nation.. Mais l'État, dans sa neutralité permet le débat démocratique et rend possible la vie en société de citoyens issus de milieux culturels, philosophiques, religieux ...... différents. Ces mêmes lois garantissent l'égalité en droits et en devoirs de tous les citoyens indépendamment du sexe, de l'appartenance religieuse ou de la culture d'origine. La laïcité signifie la liberté et le respect de toutes les croyances avec la possibilité que ces croyances s'expriment publiquement.

Face à la peur qui s'exprime autour de la question du voile islamique, il nous semble important que la laïcité soit réexpliquée à nos contemporains. Les lois et textes qui régissent les relations des communautés de pensée et de l'État, la vie en société dans le respect des différences, mériteraient d'être redits au moment où notre société se sent fragilisée par la mondialisation, le changement du paysage religieux , l'importance de l'Islam, l'apparition de nouveaux mouvements religieux, la violence internationale.
Nos contemporains cèdent à la peur attisée par les médias, se replient et manifestent ce mal-être par le vote extrémiste ou le désintérêt de la vie publique. Habitués à penser une France catholique et laïque ils ont du mal à comprendre les questions religieuses, à appréhender les phénomènes sociaux nouveaux qui en découlent et à entrer dans un débat où s'exprime le pluralisme.
Il nous faut lutter contre le « dépérissement de l'esprit politique » et ses causes . Beaucoup de concitoyens vivant l'exclusion ne croient plus en nos valeurs républicaines et d'autres, privilégiés, se situent au-dessus des lois. L'État est fragilisé, des zones de non-droit s'installent, par laxisme. Certains de nos concitoyens doutent des valeurs républicaines et du fonctionnement des organes de décision; ils se détournent du bien commun pour rechercher le bien individuel ou celui du groupe et de la communauté.
L'importance donnée à la question du voile islamique nous semble être une forme d'expression de ce malaise profond de notre société .
Il nous semble nécessaire que l'opinion publique revisite la laïcité à travers les textes législatifs, que les médias participent à ce travail de réflexion par des informations distanciées et nuancées et que des débats sérieux puissent avoir lieu , proches des citoyens.

Laïcité et école
Aujourd'hui, l'école publique est devenue le seul lieu où des Français de culture, de religions, de traditions et de pensées, de milieux différents sont obligés de vivre ensemble. Il n'est donc pas étonnant que ce soit l'école qui ait à gérer la question du voile. Cette question à interprétations multiples ( sursaut de fierté d'une jeunesse revendiquant la culture de ses ancêtres, défi d'une jeunesse mal intégrée, revendication religieuse , affirmation d'un communautarisme qui s'oppose à la loi commune, pression sur les jeunes filles, non respect de l'égalité des sexes, signe de soumission de la femme, appel à la pudeur et à la décence en milieu scolaire......) dépasse le cadre de l'école. Elle révèle aussi le malaise d'une société qui a peur, qui a du mal à réaliser l'intégration des jeunes des quartiers, qui n'est pas au clair avec son passé colonial...

L'école de la République a pour mission de former le citoyen. La laïcité en est le fondement.
A des moments de grande tensions dans notre histoire la stricte neutralité de l'école a permis de garantir un climat serein. Une telle laïcité -abstention suppose que n'apparaisse aucun signe d'appartenance religieuse, sociale, politique, culturelle, donc pas d'insigne politique, pas de croix, pas de kippa..... et que toute allusion religieuse, politique soit bannie de la part de l'enseignant. Une laïcité-abstention comprise de façon intégriste a l'inconvénient de ne reconnaître en l'enfant que le citoyen et non une personne ayant des fidélités et des attaches diverses. Cette laïcité conçue comme une stricte neutralité sur le plan religieux a été une conquête de la liberté face à l'emprise cléricale dans une société encore largement christianisée. Elle ne répond plus aux besoins actuels des jeunes qui sont confrontés au vide idéologique et à la crise des valeurs. Une laïcité d'ignorance commode, qui interdirait toute référence religieuse n'est plus possible aujourd'hui. L'école ne peut ni chasser la culture jeune, ni ignorer la pression de la société de consommation, ni les réalités du quartier ou les réalités régionales, ni les sirènes qui essaient de séduire les jeunes.

Mais l'école doit rester véritablement laïque.

  • Aucun groupe culturel, religieux, politique, économique ne doit pouvoir imposer sa loi à l'école.
  • Dans l'exercice de ses fonctions, l'enseignant doit se soumettre à une stricte neutralité.
  • Les enfants ont le droit d'être différents mais l'école doit apprendre ce qui unit. L'école doit respecter la conscience des enfants et des familles, apprendre aux enfants à s'enrichir de la différence.
  • L'école doit par le débat transmettre des connaissances objectives, rectifier les clichés, lutter contre les peurs, faire connaître d'autres façons de vivre et de penser pour en expliquer le sens.
  • Les élèves et les parents doivent être incités lors de la présentation du règlement intérieur à réfléchir aux conditions nécessaires à la vie commune, aux signes distinctifs (insignes, tenues vestimentaires diverses, voile.....) susceptibles de créer des barrières facilitant l'exclusion et la création de groupes fermés.
  • L'école laïque doit réaffirmer que tous les enfants, garçons et filles sont égaux en droits et en devoirs. Tous sont soumis à la fréquentation de tous les cours. A l'école, les jeunes filles, musulmanes en particulier, ont droit de parole devant les jeunes gens. Elles doivent être encouragées à penser et à s'exprimer librement en tant que personnes. Elles doivent avoir accès à toutes les connaissances.
  • L'école laïque est le lieu de formation d'adultes responsables

Cette mission est difficile.. Il serait bon que les enseignants aient une bonne formation au débat et à la gestion des conflits, une bonne connaissance des religions et de la philosophie de la laïcité et que l'effort de formation entrepris à la suite du rapport Debray se poursuive
Il serait bon que la nation reconnaisse le rôle émancipateur et intégrateur de l'école, que les médias rendent compte de l'intégration réussie des jeunes musulmans, que les chefs d'établissement soient soutenus dans toutes leurs actions d'apaisement en direction des familles et dans l'exercice de leur autorité

La FPE pense qu'une loi de circonstance sur les insignes religieux rassurerait certes l'opinion publique et permettrait des débats plus sereins en classe mais elle ne résoudrait pas les problèmes profonds qui sont à l'origine du port de ces insignes et qui sont ceux de l'exclusion, de l'injustice sociale, du statut de la femme, du racisme et de l'antisémitisme. Il lui semble préférable de répertorier les textes existants, de les expliquer , de les discuter publiquement, de les appliquer avec conviction, de susciter des débats citoyens.

Source(s) : BIP;
Date de parution : novembre 2003