Allocution du Pasteur Jean-Arnold de Clermont, président de la Conférence des Eglises européennes, président de la Fédération protestante de France, à Bruxelles, Mardi 30 mai – 15h-18h.

Monsieur le Président de l’Union Européenne,
Monsieur le Président de la Commission Européenne,
Madame la Vice-présidente,
Messieurs les Commissaires,
Eminences,
Chers Collègues,

Avant toute chose, permettez-moi de vous remercier au nom de la Conférence des Eglises Européennes pour cette deuxième rencontre que vous organisez avec des responsables religieux dans la perspective de l’instauration d’un dialogue régulier « ouvert, transparent et régulier ». Ce dialogue bien évidemment est ouvert aux Eglises catholique, orthodoxes, anglicane et protestantes qui ont contribué à forger l’histoire de notre continent ; il est ouvert pareillement au Judaïsme et à l’Islam avec lesquels elles ont été, de fondation pour l’un et depuis des siècles pour l’autre, en étroites relations bien que souvent conflictuelles ; comme il est ouvert, aujourd’hui, aux autres contributions religieuses à la dimension d’un monde devenu notre village. Ce dialogue dit l’importance que vous accordez au rôle spécifique des religions dans un monde en quête de sens. Mais il n’est en rien exclusif à l’égard de l’apport de l’héritage intellectuel et humaniste du siècle des lumières dès lors que la recherche des uns et des autres est celle du bien commun.

Dans cette perspective, vous me permettrez d’emblée de souhaiter que soit clarifiée la relation entre la Commission Européenne et les Eglises. Car celles-ci ont leurs représentations attitrées à Bruxelles - c’est le cas de la Conférence des Eglises Européennes qui réunit 125 Eglises orthodoxes, anglicanes, vieille catholique et protestante de toute l’Europe, représentée de manière permanente à Bruxelles par sa Commission ‘Eglise et Société’ – et elles souhaiteraient être associées à la préparation de prochaines rencontres. De même, elles souhaiteraient que soit précisé comment du côté de la Commission Européenne est envisagé un mode de contact permanent avec ces Eglises.

Vous avez souhaité que cette rencontre permette de faire face à la tension qui peut exister entre « la jouissance des droits fondamentaux » et l’attention à d’autres normes morales ‘comme la prise en compte des sentiments d’autrui’. Vous nous demander de nous interroger sur ‘le concept de respect mutuel’ en relation avec les valeurs de pluralisme, de non discrimination et d’égalité entre les citoyens qui caractérisent la société européenne. C’est notre responsabilité permanente que de tisser entre nous des liens qui favorisent le respect mutuel malgré nos diversités, ou en raison même de ces diversités. Chacun de nous pourrait apporter le témoignage des multiples rencontres interreligieuses et œcuméniques auquel il participe. Peut-être devrions-nous attendre de l’Union Européenne, non qu’elle organise des rencontres interreligieuses qui ne me semblent pas de son ressort, mais qu’elle participe à la connaissance des mouvements religieux qui ont jouer un rôle dans la construction de la société et des mentalités européennes et qu’elle nous aide, par exemple, à réunir historiens et théologiens pour écrire et mettre au service de la formation des jeunes dans nos différents pays une histoire commune des mouvements religieux en Europe.

A l’occasion des tensions créées par les ‘caricatures du Prophète’ on a voulu opposer la liberté d’expression au respect de l’autre. Je me permets de m’élever en faux contre une telle affirmation. Ce n’est pas la liberté d’expression, qui fait problème ; en cela, les caricatures s’inscrivent dans une longue tradition critique à l’égard des religions. Mais ce qui fait question c’est l’usage délibéré des caricatures pour porter offense à une religion, de même que l’amalgame entre le terrorisme, dérive majeure de notre temps, et une religion symbolisée par son fondateur. Il n’y avait pas dans les caricatures un problème interreligieux, dépendant des religions et de leurs responsables, mais un problème proprement politique touchant à l’assimilation du terrorisme à l’Islam, et ayant par là des répercussions évidentes quant à l’intégration des musulmans dans la société européenne.

J’aimerais donc élargir votre question sur le respect mutuel, partageant avec vous constats et interrogations. Car je m’inquiète de voir en Europe la persistance, sinon l’augmentation des actes racistes ; le développement de législations précarisant la situation des migrants et des demandeurs d’asile ; la montée des nationalismes. Ne sommes nous pas, ensemble, devant le défi de faire partager le cœur du projet européen qui est celui de la paix, de la réconciliation et de la coopération ? N’avons-nous pas à donner ensemble une vision de l’Europe qui ne soit pas uniquement la recherche de la compétitivité économique, aussi nécessaire soit-elle, mais celle d’une Europe des citoyens, attachée à la protection de la dignité des êtres humains, à la solidarité, à la justice, pour elle-même et pour le monde qui l’entoure ? Face à ces défis, les Eglises, les religions, parties prenantes de l’espace public, en contact étroit avec les communautés de bases de la société, doivent être comprises et reçues comme des acteurs significatifs dans le développement d’une telle société européenne. C’est pourquoi, Madame, Messieurs, au-delà de cette rencontre qui permet de préciser le contexte européen et mondial, mon vœu est que puisse s’établir une coopération régulière entre la Commission Européenne et les Eglises et religions pour que, dans le cadre d’un débat ouverte à tous, elles puissent apporter leur contribution à la vision qui doit porter le futur de l’Europe et à sa mise en œuvre.

Source(s) : FPF;FEDERATION PROTESTANTE DE FRANCE;
Date de parution : 30 mai 2006