Analyse : Ce documentaire, extrêmement impressionnant sur la révoltante pauvreté des populations du Lac Victoria, au centre de l’Afrique, mérite sa surprenante réussite commerciale, pour le sérieux du panorama désolant qu’il nous fait parcourir : enfants de la rue, orphelins ou abandonnés, femmes prostituées, conditions de travail effrayantes, saleté, pollution, insalubrité, aucune trace d’éducation, de soins médicaux, désastre du Sida, la violence prête à exploser à tout moment. La sensation qu’il ne s’agit pas là de laissés pour compte, mais bien d’une population entière, est désespérante. Et l’espoir est absent, rejeté dans l’impossible : telle prostituée souhaiterait étudier l’informatique, tel gamin déshérité, piloter un avion… Comment peut-on vivre ainsi ? Que faire pour que de telles conditions dispararaissent ? C’est la question que le film laisse en vous, obsédante.
Ces images d’un désastre si complet et profond, si violent, qu’on l’imaginerait le produit d’une guerre ou d’une catastrophe, s’inscrivent au contraire dans le contexte « normal » des hauts et des bas de la vie économique : La perche du Nil génère une activité considérable, crée usines et emploi, revenus et bénéfices et laisse ces gens vivre comme on le voit.
On regrettera les efforts maladroits de Hubert Sauper pour trouver un contexte explicatif dans la mondialisation, et le trafic d’armes. Tout au plus parvient-il à faire dire à un pilote qu’il a effectué, ailleurs, des livraisons d’armes et nous fait-il voir des photos de magazine sur des armes en Afghanistan…
Les images grises et à gros grain de cet enfer s’éclairent, quelques moments, d’une beauté surprenante : champ de têtes de poissons hérissés, feux d’une industrie primitive dans la nuit, profils d’une grande dignité. Le gardien et ses flèches empoisonnées, Elisa la prostituée, sont des illustrations symboliques de ce désastre, dont il faut se rappeler qu’il n’est, hélas , pas une exception dans ce continent martyr.
(N. et J. Vercueil)