L'homosexualité : éléments de réflexion

Auteur : FEDERATION PROTESTANTE DE FRANCE


 Préambule

La question de l'homosexualité ne cesse d'être posée à nos Eglises comme à toute la société
- des hommes et des femmes souffrent d'être exclus de nos Eglises ou de n'y être pas reconnus;
- les pasteurs sont confrontés à de difficiles questions dans l'accompagnement des personnes homosexuelles;
- d'autres Eglises en Europe souhaitent partager avec nous ces questions qui les traversent;
- des voix s'élèvent pour que les homosexuels voient leur statut reconnu dans les lois à égalité avec celui des couples hétérosexuels;

Le Conseil de la Fédération Protestante de France remercie la Commission d'Ethique pour le texte intitulé "l'homosexualité : éléments de réflexion".

Le débat que ce texte lui a permis est d'autant plus difficile qu'il oppose ceux qui voient d'abord l'homosexualité comme péché à ceux qui privilégient l'accueil de l'homosexuel, ceux qui appellent les homosexuels à un changement de vie à ceux qui privilégient leur accompagnement.

Mais ce débat, nous le savons, traverse chacune de nos Eglises. Il est d'autant plus urgent de l'approfondir.

Dans cette perspective, le Conseil de la Fédération Protestante de France, réuni à Strasbourg les 4-5 juin 1994, a adopté le texte "l'homosexualité, éléments de réflexion" (par 31 voix pour; 8 voix contre; 2 abstentions).

Ce texte est destiné aux Eglises, Unions d'Eglises, Institutions, Oeuvres et Mouvements. Le Conseil les encourage à poursuivre la réflexion ici entreprise sur l'homosexualité et leur demande de lui faire part de leurs commentaires, avis, réactions, décisions...

Introduction

Longtemps les homosexuels ont été l'objet d'intolérance, de discriminations multiples et de rejet. Il est certain que la tradition chrétienne dans son ensemble a contribué à la condition qui leur était ainsi faite.

La condition des homosexuels s'est, fort  heureusement, grandement améliorée ces dernières années, toutefois pas au point de lui permettre de bénéficier de la même reconnaissance socio-culturelle que l'hétérosexualité. Loin s'en faut ! C'est pourquoi divers courants d'opinion se font de plus en plus pressants pour obtenir cette reconnaissance. En tant que chrétien que faut-il en penser ? Et que peut-on (ou doit-on) légitimement faire en ce domaine ? La confusion est grande à cet égard. Les réflexions qui suivent voudraient permettre d'y apporter quelque clarté. A la lumière de l'Evangile.

Bible et homosexualité

La Bible ne parle que relativement peu de l'homosexualité, mais quand elle le fait, c'est effectivement toujours pour la condamner avec sévérité. Ainsi en va-t-il de la condamnation de l'attitude des habitants de Sodome, cherchant à abuser des deux envoyés de Dieu, hébergés par Lot (Gn 19); de "l'abomination" dénoncée par la Lévitique (18,22 ; 20,13), consistant à "coucher avec un homme comme avec une femme" et dont la punition n'est pas moins que la mort; des jugements de l'apôtre Paul, voyant dans l'homosexualité la marque même de la rupture païenne d'avec le vrai Dieu (Rm 1,26-27) et réprouvant d'un même mouvement les "débauchés, les idolâtres, les adultères et les pédérastes" (1 Co 6,9; 1 Tm 1,9-11).

Cette sévérité, proche de l'intransigeance, demande toutefois que l'on en comprenne les mobiles et le sens.

On note ainsi que dans Genèse 19, c'est moins l'homosexualité, en tant que telle, qui est condamnée que l'abus opéré sur des étrangers - représentants de surcroît et de façon symptomatique Dieu lui-même - mettant ainsi à mal les lois de l'hospitalité. Qui oserait au demeurant, sous prétexte de fidélité biblique, défendre l'attitude prise alors par Lot qui propose aux habitants de Sodome, à la place des deux étrangers, ses propres filles "encore vierges" (Gn 19,6ss) ? !

Dans le Lévitique, la mort attend certes les coupables de relations homosexuelles, (18,22 ; 20, 13) mais, parmi les règles de "sainteté" énoncées (chapitres 17 à 26) - comme celles qui séparent le pur de l'impur (chapitres 11 à 16), ou le prêtre du peuple (chapitres 8 à 10) -, selon quel critère opérer un tri dont la nécessité est évidente pour tous ? Pourquoi retenir ce qui touche à l'homosexualité et oublier, par exemple, d'autres formes d'impuretés comme celles qui concernent les "moisissures sur les murs des maisons" (14,33-53) ? Le message central du Lévitique se présente en fait de la manière suivante on ne peut vivre de façon véritablement humaine ("sainte" et "pure" selon les termes du livre) qu'en reconnaissant la nécessité d'établir et de respecter un certain nombre de distinctions et de limites. Ces limites sont posées d'abord par l'existence d'autrui et sa spécificité, "image" et "reflet" de la différence et de la sainteté divines elles-mêmes. La clef de la création et du mystère de sa consolidation réside donc là dans l'établissement d'un "monde" ("cosmos", peuple ou société) structuré par des différences et des limites qui demandent à être respectées.

La rencontre de l'homme et de la femme, à travers la différence reconnue et maintenue "religieusement", avec la pudeur, la délicatesse et le sens de la fragilité de l'amour, signe cette architecture et en assure, à tous égards, la pérennité et la fécondité. Ce qu'indiquent à l'évidence les récits mêmes de la Création dans le livre de la Genèse (1,26ss; 2,18ss), où l'être humain créé à l'image et à la ressemblance de Dieu se présente comme un couple, "masculin" et "féminin", et où la partenaire présentée à Adam pour l'arracher à l'inconsistance et à l'errement d'une condition solitaire est femme sans aucune ambiguïté.

De la même manière, le Cantique des Cantiques, célèbre, au coeur même de l'Ecriture, la rencontre de la Sulamite ("noire et pourtant belle" 1,5ss) et du roi, appelés à mêler la différence de leurs conditions et à chanter les jeux sans fin de la passion de Dieu et de son peuple.

Paul ne dit pas autre chose au début de l'Epître aux Romains (1,18-32). Il n'y traite pas de l'homosexualité en tant que telle, mais du fait que celle-ci semble bien signer la rupture du monde (païen) d'avec le vrai Dieu. Cette situation est marquée essentiellement par la confusion où l'on n'arrive plus à distinguer entre le juste et l'injuste, entre le bien et le mal.

Ainsi l'homosexualité est-elle à la fois un symptôme et un symbole. Symptôme et symbole, parmi tant d'autres, du refus de la différence et de la limite qui nous caractérisent tous, enfants d'Adam et d'Eve. Croyant devenir "comme des dieux" (Gn 3,5), nous en avons été réduits à nous conduire les uns envers les autres de façon inhumaine.

Mais qui niera alors que c'est justement aux pécheurs que nous sommes tous (cf. Rm3,9ss !) que s'adresse la promesse de l'Evangile ? Qui niera que le Christ, que l'on vit au moins aussi souvent avec "les péagers et les femmes de mauvaise vie" de son temps qu'avec les théologiens attitrés, soit, aujourd'hui encore, souvent là où on l'attend le moins. Et la Création dans son ensemble - homosexualité comprise - n'est-elle pas au bénéfice, et dans l'attente de la Rédemption ?

Homosexualité, respect d'autrui et symbolique sociale

Est-ce à dire que le temps serait venu de faire un pas de plus et de reconnaître à l'homosexualité une légitimité égale à celle de l'hétérosexualité ? Certainement pas! Il n'y a pas de raison à priori de suspecter les relations homosexuelles de dérives perverses plus importantes que celles liées aux pratiques hétérosexuelles. Mais, ici comme là, on ne peut admettre des pratiques qui détournent la sexualité de son sens fondamental qui est accueil et respect de l'autre. Aussi faut-il condamner toute violence faite à autrui, que cela soit sous couvert de liberté hétérosexuelle ou de libération homosexuelle. Surtout lorsqu'il s'agit de pédophilie, d'exploitation de mineurs ou de personnes démunies, livrées à l'argent et au pouvoir des plus forts (que l'on pense aux Philippines et à la Thaïlande, où les nations riches auront beaucoup à se faire pardonner !). On ne peut pas recevoir comme une libération les genres de sexualité "déréglée", là où la "passe", par exemple, tient lieu de "rapport" ...- à quel "vis-à-vis" en fait ?

On ne peut pas plus laisser, sous prétexte de liberté, se répandre des moeurs qui font violence aux désirs encore immatures des plus jeunes et les engagent dans des voies qu'autrement ils n'auraient pas choisies. Reconnaissons cependant que ces déviations condamnables ne sont pas l'apanage de l'homosexualité.

La relation homosexuelle peut se vivre dans le respect d'un partenaire auquel on se veut fidèle. Mais le problème ne se situe pas forcément d'abord au niveau de rapports individuels, à l'aune desquels l'air du temps a tendance à vouloir tout ramener. La question est fondamentalement sociale et collective. Elle relève de la façon dont une société se perçoit et se construit et des symboles dont elle marque le champ de son identité. Or sur ce point, il faut dire clairement que les distinctions opérées entre homosexualité et hétérosexualité, ainsi que les valeurs qui leur sont attribuées, ne sont pas toujours ni même fondamentalement le reflet d'un moralisme désuet, mais relèvent d'une exigence profonde du corps social. Celui-ci demande à être structuré symboliquement et réellement, par la présentation et l'acceptation d'une différence originelle et fondamentale qui traverse jusqu'au plus intime des corps et des manières d'être. Mettre sur le même plan toutes les formes de sexualité, reviendrait en fait à interdire toute rencontre et tout métissage réels, parce que tout serait déjà imaginairement mélangé, nivelé, destructuré. De ce fait, pour en revenir aux prémisses bibliques, la relation avec Dieu, fondatrice et garantie de cet ensemble entrecroisé de relations clairement définies et diversifiées, apparaît bel et bien au coeur de la question l'humain, masculin et féminin, est créé à l'image de Dieu, reflétant dans cette asymétrie et cette complémentarité mêmes, que Dieu est Dieu et que l'humain, lui, en est fondamentalement distinct. A ce principe, nul ne peut déroger, sous peine de tout confondre et de tout mélanger.

L'homosexualité et la législation

S'il en est ainsi, il va de soi que la société, sous peine de perdre toute consistance structurée et de ne plus se comprendre comme fondamentalement traversée par l'altérité, ne peut accepter de considérer comme légale une union homosexuelle. Elle peut certes, par souci de justice et de respect de la constitution intime de chacun de ses membres, rejeter la stigmatisation et l'exclusion. On l'y encouragera même, au nom du souci de la dignité de chacun que garantit l'Evangile. Mais on ne peut confondre une institution mariant les contraires ("hétéroï') à une association de semblables ("homoïoï").

On dira certes qu'un couple homosexuel stable et fidèle vaut bien un couple hétérosexuel qui se déchire. On avancera que la découverte de l'altérité se fait dans le contact avec la personne d'autrui et dans le respect de ce qu'elle est, indépendamment du sexe auquel elle appartient. On tiendra pour véridique que ce qui compte avant tout, c'est l'amour, dont nul tiers et nulle règle ne se peuvent faire juge. Tout cela mérite écoute et considération, mais ne peut suffire à faire admettre comme équivalentes deux formes de relations où, structurellement et symboliquement, la différence ne joue pas le même rôle.

L'homosexualité par ailleurs ne participe pas particulièrement à la régénération du corps social. Le trait n'est certes pas déterminant, mais ne peut être rejeté d'un revers de main : l'impossibilité essentielle de procréer donne à penser et qualifie de façon particulière la relation homosexuelle. Il est vrai que l'on se heurte maintenant à des demandes de PMA (procréation médicalement assistée) ou d'adoption de la part de couples homosexuels. Celles-ci n'apparaissent pas recevables, non pas à cause d'une "loi naturelle" difficile à établir, mais du fait que nul ne sait le tort subi par un enfant pris dans les jeux de miroirs de paternité et de maternité mal définis et troubles.

L'énigme de la différence

Une possibilité s'ouvre pourtant qui permet à l'homosexualité, énigme qui pèse sur la condition humaine, de ne pas être comprise comme dénuée de toute signification. La condition homosexuelle s'éprouve comme signe du dérèglement de tous et de la tentation pour chaque humain de refuser la différence d'autrui. Mais marginale et "étrange" en regard du comportement majoritaire, elle se présente et se vit à sa manière de façon paradoxale mais non moins réelle, comme différence. Cette différence ne cesse de faire question et, ce questionnement même, peut permettre maturations et progressions des uns et des autres. Il est alors sans doute des formes de fécondité de la condition homosexuelle - assumée et vécue avec un "naturel" qui n'éprouve le besoin ni de se cacher ni de provoquer - qui peuvent se révéler dans d'autres domaines que celui de la reproduction sexuée. Pourquoi ne pas le reconnaître ? Et dire que, dans l'homosexualité, le bonheur et le respect mutuel peuvent aussi exister. En fait, l'homosexualité se présente souvent comme un destin et s'éprouve comme une blessure. Mais il est des blessures qui - à travers même les ténèbres qui les voient s'ouvrir - se révèlent marques de quelque "lutte avec l'Ange". Celui-ci blesse certes, mais appelle aussi, au travers de la claudication même qu'il inflige, à poursuivre la route qui mène à la réconciliation et à la terre promise (Gn 32,23 - 33,11).

Source : BIP;1338
Date de parution : 8 juin 1994


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