Auteur(s) : STEWART Jacques;
CONFÉRENCE DES EVEQUES DE FRANCE
ASSEMBLÉE PLENIERE - Lourdes 1992
Intervention du pasteur Jacques STEWART,
président de la Fédération protestante de France,
co-président du Conseil d'Églises chrétiennes en France
La création du Conseil d'Églises Chrétiennes en France (CECEF), la diversité des initiatives qu'il a assumées jusqu'à ce jour, ses projets, représentent un engagement déterminant des Eglises dans la démarche oecuménique en France.
Je le dis avec reconnaissance en soulignant expressément la valeur réelle de signe, de la participation paritaire de l'Église Catholique avec les représentants orthodoxes et protestants.
Ce Conseil suscite un intérêt incontestable dans les Eglises des pays voisins d'Europe. Mgr VILNET, Mgr JEREMIE, moi-même et bien d'autres, ici présents, en ont été les témoins en diverses occasions de grandes rencontres oecuméniques, à Bâle, Saint-Jacques de Compostelle, Prague, etc... Il ne m'appartient pas ici de tenter la présentation d'un bilan, aussi rapide soitil, des activités du Conseil. Je veux simplement, partiellement, souligner ce que je ressens comme enjeux, promesses et questions ouvertes aussi d'un certain nombre de thèmes et de situations dont le Conseil s'est saisi, des déclarations et des démarches par lesquelles il s'est manifesté, ou dans lesquelles le Bureau du Conseil a engagé sa responsabilité.
J'évoquerai seulement parmi les thèmes et problèmes traités, Ecole et culture religieuse, laïcité ; la solidarité à l'égard des plus démunis de notre société ; la solidarité avec les peuples des pays du Sud, avec les Eglises de ces pays engagés dans le processus de démocratisation ; la peine de mort ; les suites concrètes à donner aux recommandations de la rencontre oecuménique européenne de Bâle ; les déclarations relatives aux propos et attitudes discriminatoires, xénophobes, racistes et antisémites ; au commerce des armes, à la lutte contre la torture, à l'accompagnement des victimes du Sida, les messages publics de Noël, de Pentecôte, etc...
En resituant donc quelques-uns de ces engagements (parmi beaucoup d'autres) face à la définition des finalités du CECEF : faciliter une réflexion et éventuellement des initiatives dans le triple domaine de la présence chrétienne à la société, du service et du témoignage, je me réjouis de ce que tel et tel des événements et des sujets prégnants de l'actualité se soient en quelque sorte imposés à l'évidence comme concernant particulièrement la présence, le service et le témoignage chrétiens.
Et je me réjouis aussi aujourd'hui de ce qu'inaugure en fait le type de formulation de certaines des déclarations publiques du Conseil. Je dis "inaugure" sans vouloir systématiser les choses, parce que ces déclarations sont quelque peu différentes des messages que nos Eglises tiennent ou pourraient tenir séparément, soucieuses en même temps d'affirmer leur autorité propre. Ces déclarations du CECEF ou de son Bureau ont cherché à être des paroles ouvertes exprimant une recherche de sens, davantage que des jugements de valeur, ou d'auto-défense ou d'autojustification ; des paroles de propositions appelant à une conscience nouvelle de certaines situations problématiques ou dramatiques. Elles ont couru le risque d'être incontestables, de ne pas faire l'unanimité, à l'intérieur même des Eglises : des paroles libres parce que nous avons voulu exprimer ensemble le plus fort de ce qui nous tenait à coeur de l'espérance évangélique et que nous avions partagé.
Je me réjouis aussi de ce que plusieurs de ces déclarations, à propos du racisme ou pendant la guerre du Golfe, ou à propos récemment des terribles événements en ex-Yougoslavie aient été faites en association avec des représentants d'autres communautés religieuses, juives, musulmanes. Nous avons vécu là des témoignages signifiants pour notre société pluriculturelle. Des initiatives semblables répondant au besoin de se reconnaître dans la diversité, et de servir ensemble en vérité la fraternité et la paix, ont été reprises en plusieurs localités.
Je me réjouis enfin des démarches peut-être insolites, qu'ensemble, portés par la prière de nos Eglises, nous, co-présidents du Conseil, avons eu le privilège de vivre les 11 et 12 novembre 1991, avec des responsables juifs et musulmans de France, auprès d'autorités politiques et religieuses en Serbie et en Croatie pour soutenir les possibilités de résister à l'enchaînement des agressions meurtrières et dévastatrices qui se poursuivent hélas encore dans le pays. Nous avons à poursuivre ce soutien.
On nous demande parfois : le Conseil ne pourrait-il pas aussi faire entendre une parole commune et entreprendre des démarches communes sur bien d'autres problèmes de société et d'actualité ? Par exemple une parole sur le rapport à la vie, à la sexualité, à la santé, à la prévention, sur le rapport à la mort, une parole commune à propos de l'euthanasie. Pourquoi pas aussi une parole sur le rapport au travail, sur celui de la foi à l'économie, etc. ?
Le Conseil n'a pas vocation de prononcer une parole sur toutes ces grandes questions, même si beaucoup d'entre elles interpellent directement aussi le contenu et les formes et les perspectives du témoignage et du service et même si ces questions représentent précisément des domaines d'engagements et de déclarations de personnalités religieuses, de militants chrétiens, de groupes dans les communautés paroissiales ou les mouvements. Le Conseil ne peut ni ne doit se substituer aujourd'hui aux groupes d'études théologique et éthique interconfessionnels, aux divers comités mixtes et autres instances spécialisées du dialogue oecuménique. II n'en a ni la vocation, ni les moyens. Mais sans doute sera-t-il amené aux moments nécessaires, opportuns, à rendre compte pour sa part, du mûrissement d'une réflexion oecuménique sur telle ou telle de ces questions.
Je crois personnellement aussi, qu'au fur et à mesure de l'affermissement de l'expérience du Conseil, il apparaîtra possible et utile en apportant la contribution de convictions chrétiennes communes, de rendre compte aussi de questionnements particuliers et de points de vue divergents qui s'expriment non pas en-deçà mais au-delà des convictions communes, c'est-àdire sur la manière d'assumer en situation une pratique responsable, juste, en charité, à partir de ces convictions. Je pense en particulier au domaine de questions relatives à l'éthique de la vie.
Ces questionnements et ces points de vue différents qui subsistent au-delà des convictions communes, ne correspondent pas forcément d'ailleurs aux appartenances confessionnelles diverses, mais le plus souvent à des courants de sensibilité transversaux de la famille chrétienne.
Nous ne pouvons pas les méconnaître lorsqu'ils sont théologiquement et spirituellement étayés. Le fait d'en prendre acte n'affaiblit pas nécessairement l'importance des convictions communes énoncées mais peut appeler à la poursuite de la recherche commune de ce qui est constitutif du témoignage évangélique de notre société. Je livre ici des avis personnels.
Le Conseil n'est pas un lieu officiel d'une réflexion théologique doctrinale. II y a d'autres lieux, des comités mixtes, en particulier, mandatés par nos Eglises pour mener cette réflexion. Mais si notre charge nous entraîne à manifester ensemble dans l'actualité une parole et des gestes qui ont valeur de témoignage éthique, peut-on faire l'économie d'une structuration théologique plus conséquente pour fonder une parole publique ? Quels liens plus étroits peut-on imaginer pour l'avenir entre le Conseil et les différents comités mixtes ? Faut-il envisager la création d'une commission théologique au sein du Conseil ? Nous avons, pour le moment, et heureusement me semble-t-il, opté pour une formule souple consistant à confier à de petites équipes oecuméniques ad hoc de théologiens la charge d'aider le Conseil dans sa réflexion sur des questions particulières.
Justement lors de sa dernière session et entre autres décisions, le Conseil a convenu d'inscrire à l'ordre du jour de ses rencontres deux questions "lourdes" théologiquement parlant mais s'inscrivant de fait parfaitement dans la définition de ses responsabilités :
- celle relative à la formulation liturgique commune des Symboles de foi (Symbole des Apôtres et Symbole de Nicée-Constantinople). II s'agit d'une contribution à la recherche menée par d'autres institutions oecuméniques et qui concerne aussi évidemment les Commissions de liturgie des Eglises membres ;
- l'autre question concerne l'évangélisation. Quels contenus nos Eglises et Institutions donnent elles aujourd'hui à ce concept ? Confrontons ces contenus pour dégager peut-être la perspective d'activités d'évangélisation oecuménique dans notre pays.
Je veux souligner l'intérêt à plusieurs titres de cet engagement, en mesurant en même temps d'une part l'investissement considérable en temps de recherche, d'études qu'il représentera, et d'autre part l'handicap de ne nous retrouver en sessions plénières que deux fois par an. Le Bureau se réunit lui plus souvent que par le passé mais les disponibilités des uns et des autres sont limitées à cause des charges respectives que nous avons chacun à assumer. Compte tenu de nos activités, (quitte à un choix plus rigoureux), et compte tenu de nos projets et pour éviter une distanciation regrettable entre les membres du Bureau et autres membres du Conseil, faudra-t-il instituer dans une étape ultérieure une troisième session plénière annuelle ? Je le pense.
Sans oublier la dimension modeste de nos entreprises, je crois singulièrement opportun cet engagement évoqué plus haut à propos de la formulation liturgique commune des Symboles de foi et à propos de l'évangélisation (qui concerneront entre autres le débat sur la communion ecclésiale), dans le contexte actuel de tensions, de difficultés graves entre Eglises en Europe, à l'Est, et dans le contexte des tensions entre des Eglises établies et les nouvelles communautés religieuses dont des communautés évangéliques que l'on range (ou que l'on démonise souvent) dans l'amalgame "sectes".
Je suis heureux enfin de ce que l'engagement de cette réflexion puisse s'inscrire aussi dans le contexte de l'émoi suscité ici et là par la récente publication de la lettre aux évêques du Cardinal RATZINGER "sur certains aspects de l'Eglise comprise comme communion".
Je ne peux taire évidemment ici, à ce propos, un sentiment personnel de déception partagé d'ailleurs par beaucoup d'amis d'Eglises diverses.
Nous ne pouvons manquer d'adhérer pleinement à l'invitation que contient le chapitre consacré au rapport communion ecclésiale - oecuménisme, pour "un effort oecuménique de la part de tous en vue de la pleine communion de l'unité de l'Eglise". Mais en quoi consiste cet effort ? Je cite "dans cet engagement oecuménique, la prière, la pénitence, l'étude, le dialogue et la collaboration ont une importance prioritaire afin que grâce à une nouvelle conversion au Seigneur, il soit possible à tous de reconnaître la permanence du primat de Pierre dans ses successeurs les évêques de Rome, et de voir se réaliser le ministère de Pierre tel qu'il est voulu par le Seigneur comme un service apostolique universel présent à l'intérieur de toutes les Eglises...".
La conversion nouvelle à Jésus-Christ se réduirait-elle à cela ? à se ranger en définitive pour l'essentiel, derrière ce que tout le corps de la lettre rappelle d'une doctrine catholique très centralisatrice de l'ecclésiologie de communion ?...
Je ne peux vraiment retenir autre chose dans cette formulation qu'une vision bien réductrice de l'unité, de l'unité que Jésus a demandée au Père pour ses disciples "afin que le monde croie que tu m'as envoyé". Je crois cette unité-là, celle dont le Christ parle, infiniment plus large, plus accueillante, plus surprenante et plus riche de promesses pour le monde que celle exprimée par la logique de cette lettre.
En tout cas, depuis une trentaine d'années, et particulièrement depuis le Concile Vatican Il, nous avions pris l'habitude d'entrevoir d'autres logiques, d'autres perspectives de reconnaissance et de visibilisation de l'unité que le Christ nous appelle à vivre pour être ses témoins, plus fidèles et plus conséquents, dans le monde de son amour.
Ces autres logiques, ces autres perspectives ouvertes dans les dernières décades - et dont d'ailleurs les documents préparatoires de cette Assemblée portent l'écho - nous les trouvons dans les travaux des Comités mixtes, du Groupe des Dombes, de Foi et Constitution, etc.
Quelques jours après la publication de la lettre du Cardinal RATZINGER se tenait la réunion prévue de notre Bureau du Conseil. Je veux redire ici ma gratitude pour la qualité du dialogue franc, confiant que nous avons pu avoir sur l'événement et pour la ferme intention confirmée de poursuivre les projets d'études sur les deux grand thèmes que je viens d'évoquer. J'attache du prix au souvenir de cet instant-là.
Au fil des grandes rencontres oecuméniques européennes s'affirme la nécessité d'approfondir ensemble la notion de communion-Koinonia. Cet appel nous rejoint aussi.
On parle ici et là d'oecuménisme en panne... II n'est pas en panne. Il se ressent entre autres, des crises qui secouent le monde d'Est en Ouest, du Sud au Nord. II se ressent des peurs et des difficultés, et des tensions au sein de toutes les Eglises devant le défi de choix des priorités et de nouvelles solidarités, par lesquelles les Eglises doivent d'urgence manifester ce que signifie réellement pour elles le service de la seigneurie particulière de Jésus-Christ serviteur. Et ce défi presse dans un monde de plus en plus divisé par le fossé entre riches et pauvres. L'oecuménisme n'est pas en panne ; il participe lui aussi à cette crise douloureuse, à cette crise de gestation.
L'oecuménisme ne se mesure pas d'abord et régulièrement en réalisations spectaculaires. Ce qui le fait surtout avancer c'est la véracité évangélique de l'attente intérieure et exprimée que nous avons les uns à l'égard des autres. Cela se joue au quotidien de nos relations de convivialité, de coopération entre communautés locales et dans les groupes de recherche biblique, les foyers mixtes, au sein des équipes de radios oecuméniques et d'équipes d'actions d'entraide, etc...
L'oecuménisme a besoin de la prière permanente des Eglises, les unes pour les autres et ensemble pour le monde. Cette prière est la première manifestation de notre communion.
Source(s) : FPF;FEDERATION PROTESTANTE DE FRANCE;
Date de parution : 28 octobre 1992
Fédération Protestante de France - http://www.protestants.org