La Concorde de Leuenberg : un modèle de l'Eglise-communion en Europe
 

Auteur : PARMENTIER Elisabeth

Cet article est dédié à Peter Beier, président de l'Eglise protestante en Rhénanie et président de la Communion ecclésiale de Leuenberg, décédé des suites d'un infarctus le 12 novembre 1996. Il avait la passion de Leuenberg et de l'Europe.

La période actuelle de l'oecuménisme a été qualifiée d'hiver. Cette image ne signifie pas l'immobilisme, puisque les dialogues se poursuivent et se multiplient, mais l'absence de fruits tangibles. L'oecuménisme souffre de ne pouvoir goûter les fruits de ses succès. Toutes les discussions et réflexions importantes ont été menées, le champ théologique a été semé et généreusement arrosé. Mais la récolte tarde.
Les fruits oecuméniques sont attendus à présent des Eglises : réception officielle des dialogues, reconnaissance mutuelle, levée des condamnations du passé, formes visibles d'unité.
La Concorde de Leuenberg (CL) est un tel fruit. Signée en mars 1973 elle représente le seul modèle, à l'heure actuelle, d'une "pleine communion" entre des Eglises autrefois séparées. Aujourd'hui, 92 Eglises en Europe (et en Amérique du Sud) - luthériennes, réformées, unies pré-réformatrices (vaudois italiens, hussites tchèques)- se déclarent en "communion de chaire et d'autel", ce qui inclut aussi la reconnaissance mutuelle et l'interchangeabilité des ministères. La CL a pour projet de mener, au-delà du dialogue, à la communion qui constitue la plénitude de la quête oecuménique.

Consensus - Communion

Au commencement étaient des dialogues entre l'Alliance réformée mondiale et la Fédération luthérienne mondiale dès les années 50, et entre Eglises protestantes en Europe, menant dans certains cas à l'intercommunion. Des facteurs politiques encouragèrent ces avancées : l'union d'Eglises luthériennes et réformées en Allemagne au XIX, siècle, puis l'engagement commun dans "l'Eglise confessante" contre le nazisme. Après 1957, les thèses communes d'Arnoldshain sur la Cène menèrent aux entretiens de Schauenburg, de 1964 à 1967, où se dessina la perspective d'une " Concorde" .
Ce terme fait écho à la Concorde du Wurttemberg (1534) et la Concorde de Wittenberg (1536), et l'on y ajouta le nom du lieu de naissance : Leuenberg, près de Bâle. Le concept de "communion" du Nouveau Testament, repris par les grandes confessions chrétiennes, qualifie l'approfondissement de la qualité de la vie ecclésiale. La communion a partie liée avec le consensus théologique, mais le dépasse pour l'inscrire dans la réalité ecclésiale. Ainsi, les Eglises ont reçu officiellement les résultats des dialogues, ce qui est déjà suffisamment rare pour être noté. Mais elles sont passées de l'expertise théologique à une dynamique ecclésiale : les synodes et instances ecclésiales des Eglises de Leuenberg ont été saisis de cette question : sommes-nous prêts à passer d'un accord théologique à un vécu commun ?

Communion - fidélité

La communion est croissance en Jésus-Christ. C'est sur ce consensus fondamental que repose la CL : "L'Evangile proclame Jésus-Christ, le salut du monde, accomplissement de la promesse faite au peuple de l'ancienne alliance(...). Nous nous plaçons sur le terrain des symboles de l'Eglise ancienne et reprenons à notre compte la conviction commune aux confessions de foi de la Réforme que l'exclusive médiation salvatrice de Jésus-Christ est le centre de l'Ecriture et que l'annonce de la justification, en tant qu'annonce de la libre grâce de Dieu, est la norme de toute prédication de l'Eglise" (§§ 7 et 12). A la prédication de ce Message central s'associe le partage des sacrements.
Ce concept d'unité reprend l'article Vll de la Confession d'Augsbourg, qui définit l'Eglise comme " l'assemblée de tous les croyants auprès desquels l'Evangile est prêché purement et les saints sacrements administrés conformément à l'Evangile. Car, pour que soit assurée l'unité véritable de l'Eglise chrétienne, il suffit d'un accord unanime dans la prédication de l'Evangile et l'administration des sacrements conformément à la Parole de Dieu". Cette affirmation se trouve aussi dans les confessions réformées comme La Rochelle (§ 28) et la Confession Helvétique postérieure (§ 17).
A partir de ce critère, suffisant parce que reposant sur le centre de l'Ecriture, les différences dans la pratique, les structures et les formulations dogmatiques sont légitimes (CL § 28). Le concept de communion est même, par nature, lié à la diversité : " Une unification qui porterait atteinte à la pluralité vivante des formes de la prédication, de la vie cultuelle, de l'ordre ecclésial et de l'activité diaconale et sociale, contredirait l'essence de la communion ecclésiale conclue par la présente déclaration" (§ 45).
Ces différences sont donc constitutives d'une unité centrée sur l'Evangile.
Ceci inclut les confessions de foi respectives des différentes Eglises. La CL n'est pas une nouvelle confession de foi, mais "maintient la validité des confessions de foi qui lient les Eglises participantes" (§ 37).

Communion - réconciliation

La communion est d'abord une réconciliation des Eglises.
- A partir du consensus fondamental sur la Parole et les sacrements(présenté au § 1, développé plus en détail §§ 6-12), la CL confesse le péché de l'Eglise" : Reconnaissantes d'avoir été amenées à se rapprocher les unes des autres, elles [les Eglises] confessent en même temps que le combat pour la vérité et l'unité dans l'Eglise a aussi été et demeure marqué par le péché et la souffrance" (§ 1). L'étude des questions théologiques controversées entre Eglises de la Réforme (la Cène, la christologie, la prédestination) aboutit à la conclusion que les condamnations prononcées de part et d'autre au XVI° siècle (§ 27).
- La levée des condamnations doctrinales permet la reconnaissance mutuelle de la plénitude de l'ecclésialité des Eglises :" Les Eglises participantes ont la conviction qu'elles font partie ensemble de l'unique Eglise de Jésus-Christ et que le Seigneur les libère pour l'engagement dans un service commun" (§ 34).
- L'affirmation de la communion en est le corollaire direct :" Elles se déclarent mutuellement en communion quant à la prédication et à l'administration des sacrements. Cela inclut la reconnaissance mutuelle des ordinations et la possibilité de l'intercélébration" (§ 33).
- Elles souhaitent présenter un modèle d'un oecuménisme réalisable dans d'autres contextes, et se déclarent au service de la "communion ecuménique de toutes les Eglises chrétiennes".

Communion - processus

La communion ecclésiale n'est pas tant la réalisation d'un processus, qu'un processus en réalisation. La dernière partie du texte distingue deux étapes : les Eglises qui se " déclarent" mutuellement en communion (le texte original allemand dit "s'accordent" la communion, rappelant ainsi qu'elle est avant tout don de Dieu), s'engagent à la "réaliser" dans leur propre contexte. Ceci vaut dans quatre domaines particuliers : le témoignage et le service, le travail théologique, les structures des Eglises et l'oecuménisme.
- Le travail théologique porte de nombreux fruits : en l981, un texte sur la doctrine des deux règnes et de la royauté du Christ; en 1986, sur les ministères dans l'Eglise. En 1994 parut le premier texte commun sur l'ecclésiologie depuis la Réforme :" l'Eglise de Jésus-Christ : la contribution des Eglises issues de la Réforme au dialogue oecuménique sur l'unité de l'Eglise", ainsi qu'un document sur le baptême et sur la Cène. Trois nouvelles études sont en cours :" Loi et Evangile", " Eglise, Etat et nation", " Israël et l'Eglise".
- L'ouverture oecuménique se manifeste dans l'entrée permanente d'autres Eglises dans la Communion de Leuenberg (les Eglises luthériennes scandinaves ne sont pas signataires mais participantes). Un nouvel accord élargit la famille aux Eglises méthodistes du Synode central de l'Europe du Centre et du Sud. Celles-ci ne sont pas assimilées à Leuenberg mais forment avec elle une nouvelle communion à approfondir. Deux autres accords européens rejoignent le modèle de la CL mais confèrent une importance particulière au ministère épiscopal  : la déclaration de Meissen (1988), qui unit l'Eglise d'Angleterre et les Eglises protestantes allemandes (EKD), et la Déclaration de Porvoo (1994), qui établit la communion entre les Eglises anglicanes des lles britanniques et les Eglises luthériennes de Scandinavie et des Pays baltes. Nos Eglises luthériennes et réformées en France sont en voie de conclure un accord analogue avec l'Eglise d'Angleterre. Le dialogue se poursuit avec les Eglises baptistes, avec lesquelles subsiste encore un désaccord fondamental sur le baptême.
- Les réflexions sur les structures sont laissées à la liberté de chacune des Eglises signataires. La CL n'insiste pas sur la nécessité d'une fusion ou d'une union organique, qui risqueraient de desservir les Eglises minoritaires. La communion n'est pas une super-Eglise et n'a aucune autorité sur ses membres. Le Secrétariat général, le Comité exécutif et les présidents qui l'administrent n'ont qu'un rôle de coordination et de vigilance.
- Le talon d'Achille de la communion demeure pour le moment le témoignage et le service. Leuenberg souhaite donner une voix et une visibilité au protestantisme en Europe, et a choisi quatre présidents représentant ses grandes Eglises et les Eglises minoritaires. Mais le protestantisme, pluraliste par excellence, a du mal à trouver une voie (sa voix) unie, et les Eglises ont plutôt tendance à réagir individuellement. Le Comité exécutif projette un bulletin de liaison entre toutes les Eglises membres, et des groupes de travail de théologiens, de parlementaires et de politiciens pour une réflexion commune sur l'Europe.

Communion - engagement

La communion ecclésiale de Leuenberg est liée à deux enjeux essentiels  : l'avenir des Eglises minoritaires et l'Europe en devenir. Elle représente pour les Eglises minoritaires la chance d'élargir leur horizon et leurs possibilités de réflexion et de partage, sans les faire disparaître dans le giron des grandes soeurs. Dans l'Europe en construction, elle est mise au défi d'entendre les difficultés contemporaines et d'y chercher des solutions, pour redonner à l'humain sa pleine stature, selon la vision de la Réforme. Mais elle n'a pas encore fait son chemin jusque dans toutes les paroisses et réalités ecclésiales.
Elle est un test qui nous permet de goûter que l'oecuménisme est bon, quoique difficile à récolter. Les Eglises se voient mises au défi de vérifier si elles sont capables d'en vivre non seulement la dimension intellectuelle (les dialogues théologiques) mais aussi l'engagement concret  : la solidarité financière, les échanges humains, le partage des tâches, les luttes de pouvoir, les rythmes différents. La CL est un modèle-prototype, qui dessine non seulement l'avenir du protestantisme européen, mais aussi l'avenir de l'oecuménisme.

Elisabeth PARMENTIER, Co-Présidente de la Concorde de Leuenberg

Les textes sur les accords concernant les Eglises luthériennes et réformées sont réunis dans un classeur Accords et dialogues oecuméniques - français, européens, internationaux - André Birmelé et Jacques Terme(éds), éd. Les Bergers et les Mages, Paris, novembre 1994

Les textes originaux liés à Leuenberg sont disponibles dans une version bilingue allemand-anglais, dans la collection "Leuenberger Texte", Verlag Otto Lembeck, Francfort/ Main. Il y a jusqu'ici cinq recueils.

Source  : UNITE DES CHRETIENS;106
Date de parution : avril 1997


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