La déclaration théologique de Barmen (31 mai 1934)
Auteur : CASALIS Georges

 A la fin du mois de mai 1934, un an et demi après la prise de pouvoir par Adolf Hitler, 139 représentants - dont une seule femme ! - des communautés et Eglises réformées (1), unies et luthériennes se réunissent à Barmen, dans la vallée de la Wupper, entre Düsseldorf et Dortmünd, pour le premier Synode national de l'Eglise confessante. Ils s'opposent résolument non à la politique intérieure et extérieure de l'Etat national-socialiste, mais à sa tentative de main-mise sur l'Eglise, c'est-à-dire à la création d'une institution complètement uniformisée et réduite à n'être qu'un pur "appareil idéologique d'Etat."

Animé par Martin Niemöller et Karl Barth, le Synode rédige et vote la "Déclaration théologique sur la situation actuelle de l'Eglise évangélique allemande". Il confesse Jésus-Christ comme le fondement intangible de tous les domaines de la vie des chrétiens et de l'Eglise et annonce une nouvelle structuration de l'Eglise, non hiérarchique, mais reposant sur des "conseils fraternels" de théologiens et de laïcs. Ce projet est adopté en octobre 1934, au Synode de Dahlem, mais sa réalisation se heurte à de multiples obstacles.

A peine publiée, la Déclaration de Barmen est connue dans le monde entier et, en bien des pays, devient la charte de la résistance aux totalitarismes et dictatures divers. Comme Secrétaire Général de la fédération française des Associations chrétiennes d'étudiants, mon premier acte, à peine démobilisé en septembre 1940, fut de la traduire et de la diffuser dans tous les groupes et cercles qui me recevaient ; avec le Père Pierre Chaillet et Roland de Pury, nous en avons publié le texte dans les cahiers clandestins du "Témoignage chrétien".

Avant d'en mesurer les lignes de force et les limites, il vaut la peine de résumer la situation dans laquelle elle a été élaborée. Au fur et à mesure que s'accélère la montée du nazisme, un nombre croissant de protestants allemands, pourtant traditionnellement alignés sur les pouvoirs dominants de la société, prennent conscience de l'incompatibilité entre la foi évangélique et les méthodes, les objectifs et l'idéologie du 3ème Reich.

Déjà, en 1925, est créé le mouvement des "Chrétiens pour le nationalisme", qui se proclame en faveur d'un "christianisme positif", expression qui deviendra la référence officielle des "Deutsche Christen" (Chrétiens allemands), l'aile nazie du protestantisme d'Outre-Rhin.

En 1927, à Königsberg, le "Kirchentag évangélique allemand" proclame l' "union intime millénaire entre christianisme et germanisme". A quoi, en 1930, au moment où les nazis commencent à remporter leurs premiers grands succès électoraux, les "socialistes chrétiens" répondent : "Christianisme et fascisme sont inconciliables".

En novembre 1932, les "Deutsche Christen" obtiennent un tiers des voix aux élections pour le renouvellement des conseils d'Eglises. Au même moment, face à la généralisation d'actions terroristes des SA (troupes d'assaut) hitlériennes, un groupe de travail se constitue à Altona, dans le but de rédiger une confession de foi. Elle sera publiée le 11 janvier 1933. Elle invite les chrétiens à bien discerner les fronts opposés, dans l'Eglise et dans la société et à y faire respecter les commandements de Dieu.

Le 30 janvier 1933, Hitler prend le pouvoir. En février, s'ouvrent les premiers camps de concentration. En mars, les "Deutsche Christen" recueillent 43,9 % des voix aux élections ecclésiastiques. Le 10 mai, on allume des bûchers de livres "anti-allemands". Les "Deutsche Christen" triomphent partout et organisent de gigantesques assemblées et, aux nouvelles élections annoncées par Hitler lui-même, ils obtiennent jusqu'à 75 % des voix, le 23 juillet.

L'entreprise de mise au pas du protestantisme allemand semble parfaitement réussie désormais, le slogan : "un peuple, un empire, un chef" fait partie du nouveau crédo. Dans des églises, on place sur l'autel l'épée à la place de la croix ; "Mein Kampf" (Mon combat), la profession de foi de Hitler, à la place de la Bible. A la place du choral de Luther, on chante l'hymne nazi, le "Horst Wessels Lied". Un "évêque du Reich" est nommé (2).

Cependant la résistance s'organise. En avril 1933, Dietrich Bonhoeffer prend position contre l'idéologie antisémite et l'introduction dans toute la société du "paragraphe aryen", celui qui écarte les Juifs de toutes les fonctions civiles, administratives, militaires, religieuses, culturelles...

C'est précisément l'application de ce paragraphe à l'Eglise qui provoque, en octobre, la constitution, par Martin Niemöller, de la "Ligue de détresse des pasteurs". En novembre, après la gigantesque manifestation du Palais des sports, où a été réclamée la constitution d'une Eglise nationaliste, fondée sur l'idéologie d'Alfred Rosenberg ("Le mythe du XXe siècle" concentré de mégalomanie raciste et de haine antisémite), une proclamation est lue dans les communautés confessantes (au maximum 1/l0e des paroisses allemandes !) qui dénonce l'action et les principes des "Deutsche Christen".

Les premières suspensions et interpellations de pasteurs ont lieu à cette occasion. En janvier 1934, à Barmen, déjà, se réunit le premier Synode non-officiel de l'Eglise réformée (tous les synodes confessants seront non-officiels, contrairement à ceux des "Deutsche Christen" et des "Intakten", les "neutres", qui essaient de rester à l'écart des affrontements majeurs, en Bavière et Wurttemberg, notamment). Ce synode, à la fois confessionnel et confessant, inaugure une série d'assemblées analogues, confessionnelle et régionales, qui aboutiront le 29 mai au Synode National confessant ("Reichs-Bekenntnis-Synode") qui promulguera la "Déclaration théologique", dont on va fêter le 50e anniversaire.

Il faut en souligner le caractère nouveau réunissant des résistants venus de toutes les parties de l'Allemagne, il est aussi interconfessionnel; c'est-à-dire que la nécessité de faire front au national-socialisme, qui se présente de plus en plus comme une nouvelle religion païenne agressive, fait éclater les frontières traditionnelles des diverses Eglises de la Réforme.

Karl Barth qui sera expulsé d'Allemagne en 1935, a été un des principaux rédacteurs du texte final. Par la suite, depuis Bale ("Une voix suisse"), il soulignera le caractère ecclésiologiquement et politiquement prophétique de l'assemblée de Barmen. Le théologien réformé est entouré d'un luthérien bon teint : Hans Asmussen, et d'un "uni" Thomas Breit. Le texte révisé est reconnu comme "un témoignage biblique chrétien dans la ligne de la Réforme". Il est transmis aux différentes composantes de l'assemblée "pour servir de clé d'interprétation à leurs confessions de foi respectives". Il est voté à l'unanimité et transmis.

Les limites de la prise de conscience qui a abouti à la "Déclaration théologique" sont manifestes :

1) d'une part, il est manifeste que, Bonhoeffer et Barth mis à part, très peu nombreux ont été ceux qui ont résisté contre l'ensemble de la politique hitlérienne (Niemöller le dira en 1945 : "lorsqu'ils ont arrêté les communistes, je n'ai pas élevé la voix ; lorsqu'ils ont interné les Juifs, j'ai gardé le silence ; lorsqu'ils s'en sont pris aux social-démocrates, je me suis tû... lorsqu'ils sont venus me prendre, il n'y avait plus personne pour me défendre".) La résistance spirituelle s'est constituée pour la défense de l'Eglise et de la pureté de son message. Fait politique de premier ordre, elle a pris naissance pour des motifs exclusivement religieux.

2) D'autre part, et c'est le plus étonnant, le texte de Barmen ne dit pas un mot des Juifs, alors que les communautés confessantes avaient été largement motivées par leur solidarité avec les frères judéo-chrétiens et refusaient de s'appliquer à elles-même le paragraphe aryen. Le sujet était-il trop brûlant ? Sans doute, mais, surtout, il restait chez beaucoup de ces nationalistes convertis qu'étaient les premiers confessants, des traces importantes d'antisémitisme chrétien : encore une fois, à ce moment-là, seuls Barth et Bonhoeffer voient clair. C'est petit à petit, après Barmen, que la solidarité effective avec les Juifs et la réflexion sur le"mystère d'Israël" se développent.

Cette double lacune de Barmen a été à l'origine de processus critiques prolongés qui durent jusqu'à aujourd'hui

- c'est en y pensant que les 12 membres du Conseil de l'Eglise en Allemagne, réunis à Stuttgart, les 18 et 19 octobre 1945, publient la célèbre déclaration qui devait être comme le passeport permettant aux protestants allemands de rentrer dans la communion oecuménique au-delà des horreurs et effondrements de l'époque hitlérienne. Ils y disent notamment : " nous sommes avec notre peuple dans une grande communion de souffrances, mais aussi dans une solidarité de culpabilité... Nous nous accusons de n'avoir pas plus courageusement confessé, plus fidèlement prié, plus joyeusement cru, plus ardemment aimé..."

- c'est en y pensant également que le Conseil fraternel national de l'Eglise confessante réuni à Darmstadt, en 1947, publie un document faisant la critique politique de l'apolitisme de Barmen et établissant clairement qu'au nom de l'Evangile, l'Eglise est responsable non seulement de ses membres, mais d'abord de ceux qui ne le sont pas (intuition fondamentale de Bonhoeffer), c'est-à-dire de l'ensemble de la société, du monde dans toutes ses dimensions.

Il faut d'ailleurs dire qu'en Allemagne et ailleurs, c'est cette lecture qui, dès 1934 a été faite de la "Déclaration théologique" de Barmen. Lue entre les lignes et, surtout dans le contexte des évènements qui allaient aboutir au désastre et à la victoire de 1945, ce texte est fréquemment devenu la colonne vertébrale de l'idéologie de la résistance politique des chrétiens. Il faut ajouter que, venu d'Allemagne, relayé par les appels constants que Barth faisait retentir depuis Bâle, il a été un des plus solides verrous contre la haine de l'Allemagne et les pièges d'un nationalisme de la résistance qui nous guettait chaque instant.

C'est pourquoi ce texte, malgré ses imperfections, mérite d'être relu et interprété dans le temps présent, non comme un modèle, mais comme un exemple de ce que l'Eglise peut et doit dire face à toutes les agressions que souffre l'humanité de la part des pouvoirs abusifs.

L'Eglise confessante avait reconnu que le grand enjeu du XXe siècle serait l'affrontement entre le Dieu vivant et tous les dieux de la mort et qu'aucun compromis n'est possible avec eux.

C'est le sens des nombreuses sessions et célébrations qui ont déjà débuté en Allemagne à Bossey et ailleurs dans le monde. A Barmen même, une grande "semaine" aura lieu du 27 mai au 3 juin. Les chrétiens et communautés de France ne devraient pas rester indifférents face à cet anniversaire.

(1) Union d'Eglises luthéro-réformée, créée en 1817 par le roi de Prusse, Frédéric Guillaume III.
(2) Le catholicisme a été officiellement muselé par le Concordat signé, le 20 juillet 1933, entre le Vatican, représenté par le Cardinal Eugenio Pacelli, le futur Pie XIl et le 3e Reich, représenté par son ministre des Affaires étrangères, Franz von Papen. Ce concordat stipule, à l'article 16, que tous les évêques prêtent serment de fidélité au gouvernement nazi et, à l'article 32, que toute activité politique est interdite aux prêtres...! Ceci n'empêche pas d'admirables actes de résistance de la part d'un certain nombre d'évêques, prêtres et laïcs catholiques, entrant pour l'honneur de leur Eglise en opposition ouverte non seulement au régime hitlérien, mais encore à leur hiérarchie au niveau le plus élévé. Toutefois, en vertu même du Concordat, l'Eglise catholique allemande n'a pas été "dénazifiée" en 1945 !

On notera l'intelligence avec laquelle le nazisme aborde la question religieuse : le catholicisme est ligoté, en tenant compte de l'importance décisive et de la valeur religieuse accordée à ses structures pyramidales; le protestantisme, dans sa diversité et sa fragmentation, est abordé en ordre dispersé et, surtout, infiltré de l'intérieur...

Source : BIP;922
Date de parution : 21 mars 1984


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