Le christianisme en Europe

Auteur(s) : FISCHER Richard*;

Une enquête de 1990 sur les valeurs des Européens (de l'Ouest) fait apparaître que les personnes qui partagent la foi chrétienne sont bien plus nombreuses que celles qui fréquentent les églises. Les sociologues parlent de « croire sans appartenir ».
Alors que 70% des Européens croient en Dieu, ils ne sont que 29% à aller à l'église au moins une fois par semaine. 40% n'y vont jamais, 5% une fois par an, 8% à Noël, Pâques, etc., 10% une fois par mois. Mais 61 % croient à l'existence de l'âme, 43% à une vie après la mort, 53% au péché et 33% à la résurrection des morts.

Depuis, croyances et pratiques ont encore diminué, mais des enquêtes plus récentes semblent indiquer une stabilisation, voire une légère remontée de la croyance chez les plus jeunes (15-25 ans). En tous cas, un intérêt accru pour les questions spirituelles.
Derrière les similitudes se cachent des différences. Les pays catholiques sont plus religieux que les pays protestants du Nord. En République d'Irlande, à large majorité catholique, la pratique est très élevée, comme en Pologne ou à Malte. En France, pays très majoritairement catholique, la pratique est faible.

On peut distinguer trois grandes sphères d'influence chrétienne en Europe: une zone catholique à l'Ouest, au Sud et au Centre; une zone protestante au Nord; une zone orthodoxe à l'Est. Dans tout le continent, la répartition doit être proche de 50% de catholiques, 25% d'orthodoxes et 25% de protestants. Dans l'actuelle UE agrandie à 25, passée de 380 à 455 millions d'habitants, les protestants passeraient de 97 à 102 millions, dont près de 50 millions de luthériens et près de 40 millions d'anglicans. Parmi les 5 millions de nouveaux protestants, la plupart viennent de Hongrie et de Lettonie. Il n'y en a presque pas à Malte ou Chypre. Ils sont 1,5 % en Pologne, 2% en France. Les catholiques passeraient de 211 à 266 millions, les orthodoxes de 11 à 12,5 millions. Il y a près de 13 millions de musulmans. L'entrée de la Turquie en dans l'UE - elle appartient déjà au Conseil de l'Europe depuis 1949 - porterait sa population à 511 millions, dont 68 millions de musulmans.

On peut distinguer cinq grands types d'affiliation chrétienne: les pays catholiques (Pologne, Italie, Espagne, République d'Irlande) ; les pays protestants (Grande Bretagne, pays scandinaves) ; les zones mixtes (Allemagne, Suisse) ; une aire orthodoxe (de la Russie à la Grèce, en passant par l'Ukraine, la Roumanie et la Serbie; une région laïque (France, Belgique, Pays-Bas, peut-être Angleterre et République tchèque) où ceux qui ne se réclament d'aucune religion forment entre 50 et 60% de la population.
Les Eglises traditionnelles ou « historiques» ont tendance à voir le nombre de leurs membres se réduire au profit d'Eglises plus jeunes à profil évangélique, pentecôtiste ou charismatique. De nombreuses personnes recherchent des expériences où la foi s'éprouve dans un vécu communautaire chaleureux et émotionnellement dense. Le catholicisme et les protestantismes traditionnels - davantage axés sur le rite ou la réflexion -s'efforcent aujourd'hui de combiner le ressenti, le rite et la réflexion. L'orthodoxie, libérée du joug communiste depuis une quinzaine d'années, s'appuie sur la beauté de sa liturgie qui a toujours su toucher l'être humain dans son ensemble.

Les relations Eglise/Etat sont très diverses en Europe. On peut distinguer trois modèles:

- les religions d'Etat
- la stricte séparation
- la coopération.

On retrouve certains traits d'une religion d'Etat en Angleterre, au Danemark, en Grèce, en Norvège et en Finlande. « Au nom de la Sainte Trinité consubstantielle et indivisible» - ainsi débute la Constitution de la République grecque. Elle stipule que la confession orthodoxe est la religion dominante et que l'Etat peut régler toutes les questions administratives de l'Eglise par le biais de lois. L'Eglise «du peuple» du Danemark est aussi une religion d'Etat. Elle assure une tâche publique en s'occupant du culte et des questions religieuses de la foi protestante - luthérienne. Elle représente une institution démocratique de la grande majorité du peuple danois. Elle est dotée d'une administration locale autonome et représentative. Elle s'occupe des registres de naissance et de décès de toute la population, comme l'Eglise d'Angleterre, même si, au Royaume-Uni, les choses sont plus compliquées. La Reine est le chef suprême de l'Eglise d'Angleterre. Cependant, les Eglises anglicanes du Pays de Galles et de l'Irlande du Nord ont été désétatisées et l'Eglise anglicane écossaise est bien petite par rapport à l'Eglise étatique d'Ecosse, qui est presbytérienne c'est-à-dire réformée. La Reine, chef d'une Eglise épiscopale au sud de son royaume, est ainsi membre d'une Eglise réformée dans le nord du pays. En général, toutes les religions sont exemptées d'impôt. Mais, dans certains de ces pays, tous les membres d'Eglise sont redevables d'un impôt ecclésiastique, parfois même les personnes morales, comme en Finlande. Les membres des religions d'Etat représentent jusqu'à 95% de la population dans les pays concernés.

La France, les Pays-Bas et l'Irlande ont opté pour le principe de séparation stricte de l'Eglise et de l'Etat. Cependant, ce principe peut être interprété de diverses manières. La « laïcité », érigée en doctrine par la France, n'inspirerait guère les Irlandais et les Néerlandais puisqu'elle va bien au-delà de la séparation juridique entre Eglise et Etat. Au Pays-Bas, la séparation n'est pas ancrée dans la Constitution, mais sert de référence aux processus législatifs et administratifs. Mais il ne s'agit pas d'une séparation aussi stricte qu'en France. En Irlande, où 95% de la population est catholique, la séparation ne s'applique pas au système scolaire. Malgré la séparation juridique, la Constitution y affirme: «L'Etat reconnaît que l'hommage du culte public revient à Dieu tout-puissant. Il tient son nom en grande estime et honore la religion».
En France, la Révolution a posé la première pierre d'une polarisation qui a exacerbé de façon bien plus virulente que dans les autres Etats européens la lutte culturelle du dernier tiers du dix-neuvième siècle. La loi de séparation, promulguée le 9 décembre 1905, garantissait la liberté de culte, mais abolissait aussi les communautés religieuses et tout signe d'une religion dans un emplacement public. Mais dans les trois départements d'Alsace et de Moselle, qui appartenaient alors à l'Empire allemand, les anciennes lois françaises sur la religion sont restées en vigueur. Il existe en fait, non pas un régime des cultes, mais sept régimes différents :

a) les régimes de droit commun qui sont:
- le régime des cultes reconnus (Alsace et Moselle)
- les associations cultuelles (loi du 9 décembre 1905).

b) les régimes d'exception, au nombre de quatre:
- les associations de la loi de 1901 (association ordinaire)
- les associations de droit local (pour les trois départements du Rhin et de la Moselle)
- le régime de la déclaration (loi de 1907)
- le régime de la Guyane (ordonnance royale de 1828, qui donne à la seule Eglise catholique, dans le département de la Guyane, le statut de culte reconnu).

c) le régime sui generis de l'Eglise catholique romaine (associations diocésaines approuvées par le Saint-Siège en 1924, après transaction avec le gouvernement et avis du Conseil d'Etat).

« Ainsi, le régime de la loi de 1905 est en réalité une exception. Seules les Eglises protestantes et le culte israélite s'y sont conformés. L'Eglise catholique conserve son système propre. L'islam adopte en général le statut d'association de la loi de 1901 ou de droit local, comme souvent les cultes orientaux ou les nouveaux cultes. » (Jean Volff, Gazette du Palais, mercredi 4, jeudi 5 juillet 2001).
Dans les trois pays de stricte séparation, les aides étatiques sont très limitées.

Malgré une séparation sur le fond entre Eglise et Etat, plusieurs Etats de l'UE reconnaissent de nombreux secteurs d'intérêts communs à l'Eglise et à l'Etat, et leurs actions s'y entrecroisent sous forme de partenariat. C'est le cas en Belgique, Allemagne, Italie, Autriche, Portugal, Espagne, et depuis 2000, Suède. En Belgique, la reconnaissance officielle dépend de la valeur sociale du service rendu à la société par la communauté religieuse. C'est aussi le cas en Autriche et Espagne où une communauté religieuse n'obtient la reconnaissance que si elle remplit certaines conditions. Selon la Constitution espagnole, les pouvoirs publics tiennent compte « des croyances religieuses de la société espagnole» et s'engagent à « entretenir des relations de coopération avec l'Eglise catholique et les autres confessions ». En Allemagne, les religions qui ont un nombre suffisamment élevé possèdent le statut de collectivité publique, sans être englobées dans l'organisation étatique. D'autres religions, comme en Italie, bénéficient d'une reconnaissance de droit civil. Au Portugal, les autorités étatiques doivent « rester neutres envers la question de Dieu et ses dignitaires sur terre ». Mais la religion suscite des sympathies en tant que phénomène d'utilité sociale. En Allemagne, l'impôt ecclésiastique pour les membres d'Eglise s'élève à 8% de l'impôt sur le revenu. Les Italiens peuvent destiner 0,8% de leurs revenus à des fins d'utilité publique ou à l'une des sept confessions reconnues. En Belgique, les membres du clergé des religions reconnues reçoivent leur salaire de l'Etat. En Allemagne, les grandes Eglises sont dans une large mesure chargées de la prestation des services sociaux (entre 600 à 800000 personnes employées). En Belgique, 60% des élèves sont scolarisés dans des établissements gérés par l'Eglise catholique. La plupart des Etats ont conclu des concordats avec le Saint-Siège.

* Richard Fischer est le Secrétaire Exécutif de la Commission Eglise et Société de la Conférence des Églises européennes (KEK)

Source(s) : FISCHER Richard;
Date de parution : février 2005


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