Spiritualité et espérance

Auteur(s) : LIENHARD Marc

"UNE ESPERANCE A VIVRE - UNE SOCIETE A CONSTRUIRE"
Assises d'Octobre 1999

Nous avons avec nos machines conquis et transformé le monde; nous nous sommes éclatés en politique : il y a trente ans, se déchaînait la révolution des étudiants, et certains s'en souviennent avec nostalgie.

Nous avons fait de la théologie, écrit ou lu des livres. Nous avons élaboré une théologie barthienne, une théologie de l'espérance, une théologie des droits de l'homme, une théologie de la libération.

Nous avons oeuvré dans l'institution Eglise, nous avons créé des commissions et animé des synodes, rédigé et voté des motions âprement discutées.

Et puis, nous nous sommes heurtés à nos limites. Car, si tout cela a été et reste nécessaire, n'avons-nous pas ployé maintes fois sous le poids de la tâche qui restait à accomplir, exténués par ce que nous n'avons pas réussi a faire.

Et voilà que revient un vieux sujet, un thème oublié. Il revient comme un sous-marin longtemps plongé au fond des mers. Il émerge, inattendu, surprenant aussi bien les révolutionnaires que les théologiens et les membres des Eglises: le thème de la spiritualité.

Certes, le mot et la chose sont anciens. Le mot "spiritualité" est attribué au père de l'Eglise Tertullien. Sur le plan oecuménique, il passe au premier plan au plus tard lors de l'Assemblée du Conseil Oecuménique des Eglises en 1975. La chose elle-même est vieille, aussi vieille que la foi.

Mais la spiritualité n'avait-elle pas été rangée dans un coin, un coin sombre, ou banalisée, bagatellisée, refoulée dans la sphère privée ? N'avait-elle pas disparu dans les eaux profondes comme un sous-marin, alors que, en surface, d'autres thèmes faisaient des vagues dans l'Eglise et la société ?

Et puis l'inattendu est arrivé.

En France, des sociologues constatèrent que les églises se vidaient, mais que beaucoup de femmes et d'hommes priaient, et que les lieux de retraite ne désemplissaient pas. Les théologiens comprirent que l'homme n'était pas seulement un être rationnel qui doit penser correctement, mais qu'il avait aussi un corps et une âme, qu'il n'aspirait pas seulement à la discussion, mais aussi au silence, à la méditation, à la prière ou à des élans charismatiques.

Les gens d'Eglise découvrirent qu'un besoin de chants nouveaux, différents, se faisait sentir, un besoin de formes de culte inédites.

Et soudain, nous est revenu à l'esprit, ce qui d'ailleurs était au coeur de la Réforme, à savoir que nous ne pouvons pas donner uniquement, mais qu'il nous faut recevoir, que nous ne devons pas seulement parler, mais aussi inspirer, expirer, bref respirer.

Mais ne nous trouvons-nous pas dans la situation de ceux qui ont fermé une porte à double tour, et qui s'aperçoivent qu'ils en ont perdu la clef ?

Comment s'y prend-on aujourd'hui pour faire silence ? Que signifie prier ? Comment mettre en oeuvre un renouvellement intérieur ? Quel est cet esprit dont provient le mot "spiritualité", et comment agit-il ?

C'est ici qu'un mot de l'apôtre Paul peut nous parler : Ro. 8, 22-27

" Or, nous savons que, jusqu'à ce jour, la création tout entière soupire et souffre les douleurs de l'enfantement. Bien plus : nous aussi, qui avons les prémices de l'Esprit, nous aussi nous soupirons en nous-mêmes, en attendant l'adoption, la rédemption de notre corps. Car c'est en espérance que nous avons été sauvés. Or, l'espérance qu'on voit n'est plus espérance: ce qu'on voit, peut-on l'espérer encore ? Mais si nous espérons ce que nous ne voyons pas, nous l'attendons avec persévérance.

De même aussi l'Esprit vient au secours de notre faiblesse, car nous ne savons pas ce qu'il convient de demander dans nos prières. Mais l'Esprit lui-même intercède par des soupirs inexprimables ; et celui qui sonde les coeurs connaît qu'elle est l'intention de l'Esprit : c'est selon Dieu qu'il intercède en faveur des saints".

1) Tout, et aussi la spiritualité, commence par le désir. Et tout est porté par le désir. Nous ne savons pas ce que nous devons prier, dit l'apôtre Paul ; nous pourrions ajouter : nous ne savons pas comment nous devons prier. N'avons-nous pas, pour bien des serrures, perdu la clef, malgré nos églises, malgré nos recueils de cantiques et nos recueils de prières ?

Mais le désir est là, désir de liberté, de protection, de silence intérieur, désir de surmonter les multiples peurs qui nous habitent. N'était-ce pas là, de tout temps, le début, voire la base de toute spiritualité ? Non pas un savoir, mais une attente ; non la possession de la vérité, mais la recherche du mystère !

2) La spiritualité, nous dit Paul ensuite, c'est de s'ouvrir à l'action du Saint-Esprit. Le désir seul n'apporte pas le salut. La spiritualité, c'est se laisser pousser, se laisser mettre en mouvement. L'orgue ne peut résonner sans de l'air sous pression. Le voilier reste immobile sans le vent. Sans le Saint-Esprit, nous restons enfermés dans notre désir, et il peut nous briser, comme il a brisé certains esprits romantiques. " Seul celui qui connaît le désir peut savoir quelle est ma souffrance ", dit un romantique allemand.

La spiritualité, par contre, s'ouvre à l'agir du Saint-Esprit. " L'Esprit pourvoit à notre faiblesse ".

Mais qu'est-ce que cela, s'ouvrir à l'agir du Saint-Esprit ?

C'est d'abord se tourner vers les paroles, les gestes, les chants, les images, les expériences sous lesquels l'Esprit s'est concrétisé à travers les siècles. L'Esprit Saint de la Bible n'est pas l'esprit de l'abstraction et de l'intériorité, comme chez les Grecs. Aujourd'hui encore, l'Esprit Saint soutient notre faiblesse par des paroles et des images.

Mais l'Esprit Saint n'est pas enfermé dans les expériences, les paroles et les images transmises de génération en génération. Il est aussi soupir ineffable, il est un espace et une voie pour de nouvelles expériences, il est créateur de formes nouvelles, instigateur d'une vie nouvelle pour moi personnellement.

3) Mais où nous mène la voie, le vent de l'Esprit ?

Aucun de nous ne peut dire dans quelles eaux de la spiritualité il nagera demain. Sera-ce dans un monastère, dans des alleluias charismatiques, dans le chant grégorien peut-être, ou même dans le choral luthérien ? Peut-être l'Esprit nous poussera-t-il dans un chemin de pèlerinage, vers Saint-Jacques de Compostelle, Jérusalem ou vers le Musée du Désert ?

Paul ne parle pas des divers chemins, il parle d'un but, et ce but c'est " la glorieuse liberté des enfants de Dieu ". Si la spiritualité consiste vraiment à se laisser pousser par le Saint-Esprit, alors elle ne se concentrera pas sur elle-même. La caractéristique de la spiritualité, ce sera de me libérer non seulement des anxiétés qui me pèsent, mais, finalement, de moi-même, de ma piété, de ma pensée, de mes sentiments, de mes oeuvres; je n'éprouverai plus le besoin de parler sans cesse de mon moi, de tourner indéfiniment autour de ma personne.

Libéré pour être un enfant de Dieu, c'est être libéré pour être partenaire, qui reçoit et celui qui écoute.

Ce qui importera, ce ne seront plus mes paroles, mes sentiments, mon désir, mais ce qu'il me dit, Lui.

Nous vivons en un temps de religion sans Dieu ; mais "notre coeur n'est-il pas inquiet jusqu'à ce qu'il trouve le repos en Dieu " (Saint Augustin), le Dieu personnel que, par le Christ, nous savons et confessons être le Père ?

Kierkegaard l'a exprimé un jour ainsi :

" quand ma prière devint de plus en plus fervente et de plus en plus intense, je trouvai de moins en moins à dire. Finalement, je me tus totalement. Et enfin, contraste plus flagrant encore, je me mis à écouter.

D'abord je pensais que prier, c'était parler.

J'appris que la prière, ce n'est pas seulement se taire, mais écouter.

Bref prier, ce n'est pas parler, c'est faire silence, se taire et attendre, jusqu'à ce que le priant entende Dieu".

4) Il nous faut revenir au début de notre texte et être attentifs à une chose que Kierkegaard, malgré ses réflexions profondes, n'a peut-être pas vue suffisamment. " Car la créature aussi sera libérée de l'esclavage des enfants de Dieu ". En d'autres termes, le désir n'habite pas les hommes seulement, toi et moi, mais toute créature. Nous ne voulons pas affirmer par là que les chiens et les chats se mettront un jour à prier : il ne s'agit pas de promouvoir une théologie des prés et des bois, encore que l'écologie nous y incite et qu'il y ait des raisons pour retrouver une théologie de la création.

Le texte veut nous faire comprendre qu'il n'y a pas de spiritualité sans solidarité. Comment pourrions-nous nous laisser pousser par le Saint-Esprit sans prendre en compte les peurs de toute créature, humaine et autre ? Nous ne désirons pas uniquement pour nous; dans notre prière, nous représentons la création entière, en solidarité. " Mon Sauveur, je voudrais être une fleur de tes parvis ", avons-nous chanté autrefois avec le Louange et Prière. Nous disons à nouveau beaucoup "je" dans les chants d'aujourd'hui, mais en même temps, nous essayons de marcher sur le chemin d'une spiritualité cosmique, prier : c'est prier avec et pour toutes les créatures. Portés par Dieu, Père, Fils et Saint-Esprit.

Source(s) : BIP
Date de parution : 15-31 mars 1999


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