Auteur(s) : CONINCK Frédéric de
"UNE ESPERANCE A VIVRE - UNE SOCIETE A
CONSTRUIRE"
Assises d'Octobre 1999
On m'a demandé, je cite : "d'éclairer utilement le terme 'spirituel', trop souvent captif de nos systèmes de pensée". On m'incite donc à vous déstabiliser et, je l'avoue, j'aime ça.
Qu'est-ce qu'on entend quand on parle de "spirituel" ? En général on saute dans l'immatériel, dans l'éthéré, dans l'impalpable. Mais alors comment rapprocher cela de l'action sociale ? Car dans l'action sociale on travaille avec des êtres et des choses bien palpables.
I. ASPECT THEOLOGIQUE
Alors, avant de faire le sociologue, je voudrais faire quelques minutes le théologien. Quand le Nouveau Testament (d'une manière assez unanime, me semble-t-il) parle de l'Esprit, il le connecte très directement à une action, à du matériel. Paul parle des "fruits de l'Esprit" (Gal 5 v 22). Il parle aussi de notre corps comme étant "le temple du Saint-Esprit" (1 Cor 6 v 19). Et, quand Jean parle du vent qui souffle où il veut, il compare cela non pas directement à l'Esprit, mais à "quiconque est né de l'Esprit" (Jn 3 v 8). L'Esprit se tient en quelque sorte en arrière de notre pratique. Il l'informe, il lui donne sens, il l'impulse. Paul aussi bien que Jean sont des familiers du langage allégorique, très répandu à l'époque. Vue du XXème siècle, on peut dire que l'allégorie est une forme antique de généralisation: on cherche à donner sens à des régularités dans l'histoire du monde et de la personne. Là où nous généralisons par abstraction (le capitalisme, la mondialisation, le moi, le surmoi et le ça), le premier siècle généralise par allégorie. Cela s'épanouit dans la littérature apocalyptique. L'allégorie use d'images moitié personnes, moitié concepts qui résument une multiplicité d'événements. L'Esprit et son antitype la Chair (dans le texte de Gal 5) sont donc des descripteurs de nos pratiques.
Il y a donc une grande proximité entre le "spirituel" du Nouveau Testament et les schèmes d'action dont la sociologie moderne parle. Il suffit de citer le texte de Galates 5 pour s'en convaincre :
"La Chair, en ses désirs, s'oppose à l'Esprit et l'Esprit à la Chair; entre eux c'est l'antagonisme ;
aussi ne faites-vous pas ce que vous voulez. (...) On les connaît, les oeuvres de la Chair :
libertinage, impureté, débauche, idolâtrie, magie, haines, discorde, jalousie, emportements, rivalités, dissensions, factions, envie, beuveries, ripailles et autres choses semblables ; leurs auteurs, je vous en préviens, comme je l'ai déjà dit, n'hériteront pas du Royaume de Dieu. Mais voici le fruit de l'Esprit: amour, joie, paix, patience, bonté, bienveillance, foi, douceur, maîtrise de soi (...). Ceux qui sont au Christ ont crucifié la Chair avec ses passions et ses désirs. Si nous vivons par l'Esprit, marchons aussi sous l'impulsion de l'Esprit" (Gal S v 17, 19-25).
L'Esprit et la Chair sont deux allégories qui concatènent des désirs et des pratiques. Je trouve ça assez parlant. Mais encore une fois la Chair n'est pas le palpable et l'Esprit n'est pas l'impalpable. Tous deux se situent sur le même plan.
On a donné, par ailleurs, un titre à mon intervention: "Quêtes spirituelles dans la société d'aujourd'hui", et là, nouvelle digression théologique. Il me semble que dans le vocabulaire biblique (et cette fois-ci je généralise encore plus, en incluant l'Ancien Testament) l'Esprit pousse plus qu'il ne tire. Plus que de savoir vers quoi on quête j'ai envie de me demander : Quel est l'esprit qui est en nous ? Dans le texte des Galates, Paul parle de désir, donc de quête si on veut, mais ce désir va avec tout le reste et il est déjà en nous.
Il y a de la "quête" autour de nous mais je me méfie un peu de la quête des classes moyennes blasées qui ont tout acheté et qui veulent s'offrir, à titre de cerise sur le gâteau, un peu de spirituel.
Je préfère, donc, me poser les questions suivantes : retrouve-t-on aujourd'hui des schèmes qui concatènent désir et action ? Ou encore: Quel est l'esprit à l'oeuvre derrière nos pratiques ? Et puis ça nous mène, il me semble, vers le thème de ce colloque :
Si nous voulons être fidèles au message du Christ quels schèmes d'action et d'attente pouvons-nous / devons-nous développer aujourd'hui au milieu de notre société ?
II. DIMENSION SOCIOLOGIQUE
Alors, ça y est, je vais rentrer dans mon rôle de sociologue et parler d'un des diagnostics posés par Max Weber qui me paraît le plus intéressant et (pour quelque chose qui a été écrit au début du siècle) le plus visionnaire: celui du polythéisme des valeurs. Je vais essayer d'expliquer cela rapidement.
Dans le monde polythéiste traditionnel d'autrefois, il n'y a pas d'unification du monde symbolique. A chaque activité correspond un dieu et un rituel. La société est unifiée autour de la famille, d'accord, mais la représentation du monde est assez éclatée : il y a un dieu pour les récoltes, un pour la guerre, un qui protège la famille, un pour la chasse, un pour le commerce, etc.
Le monothéisme va, bien sûr, unifier tout cela mais surtout sur un mode : celui de la justice. Celui qui faisait du commerce pouvait voler. Le dieu du commerce le lui permettait. Celui qui faisait la guerre n'écoutait que son désir de puissance et pouvait laisser libre champ à sa violence. Quand on cultivait le sol rien n'était plus important que l'abondance. Avec le prophétisme juif tout change, puisque chacun se trouve interpellé au nom d'une justice qui transcende toutes les classes sociales, toutes les pratiques et tous les liens familiaux. Ce questionnement radical se poursuivra (même sur le mode mineur) avec le christianisme.
Or dans le monde moderne, pour d'autres raisons, on retrouve cette autonomie morale des différentes pratiques. Cette fois-ci la société n'est plus unifiée autour de la famille. C'est encore bien plus vrai aujourd'hui qu'à l'époque de Weber. Chacun de nous est citoyen, membre d'une famille, salarié ou employeur ou chômeur ou "inactif" comme le dit l'INSEE, membre d'associations diverses, éventuellement membre d'Eglise, consommateur, assuré social, cotisant à un régime de retraite, bénéficiaire d'aides publiques, touriste à ses heures, etc. Chacune de ces activités se déroule dans un lieu différent. Nous y rencontrons des personnes différentes, nous nous affrontons à des enjeux différents et chaque milieu a ses règles.
Tel qui, en tant que consommateur, exigera la meilleure qualité au moindre prix, se désolera, en tant que salarié, que tous les gains de productivité qu'il dégage soient mangés par le consommateur. Tel qui, en tant que père de famille, ne souhaitera pas de troisième enfant, se désolera, en tant que cotisant à un régime de retraite, du déséquilibre à venir des régimes de retraite. Tel qui, en tant que citoyen, se désolera du manque de transparence de la vie politique, s'empressera, en tant que cadre, de ne pas divulguer toutes les informations stratégiques à ses subordonnés.
Notre vie regorge de compartiments dans lesquels une morale locale prévaut. Les affaires sont les affaires; on ne fait pas de la bonne politique avec de bons sentiments; la croissance avant tout, etc. Dans tous les lieux que nous traversons il y a un "esprit" local qui affaiblit les exigences éthiques. Le succès prime sur le droit d'autant plus facilement qu'on est arrivé à des appareillages techniques et administratifs qui ont fait la preuve de leur efficacité.
L'éthique est, ainsi, souvent disqualifiée au nom de l'inefficacité qu'elle produit. La "quête" dominante est d'abord une quête locale de puissance et d'abondance.
Dans le travail social vous récupérez, si je puis dire, les ratés de ces éthiques régionales, ceux qui ont perdu, les rejetés, les exclus. Les autres, dans leur majorité, ont endossé une forme de croyance adaptée à leur pratique éclatée. Il s'agit d'une croyance molle où on croit les choses jusqu'à un certain point du moment qu'elles n'engagent pas trop. C'est exactement le type de croyance que décrivent les historiens du monde grec et latin (comme Paul Veyne ou Jean-Pierre Vernant). Dans ces polythéismes les personnes croient mollement à leurs dieux.
La croyance est une forme d'ornement de la vie quotidienne sans grandes conséquences pratiques. Il y a quelques années, pour revenir à notre époque, une enquête du CSA sur les personnes proches du protestantisme a révélé que cette proximité était à entendre d'une manière très large. Un grand nombre de ces personnes "croyaient" à la réincarnation, tandis qu'une minorité d'entre elles étaient disposées à envoyer leurs enfants à l'instruction religieuse protestante !
Oui, il y a bien, aujourd'hui, une demande spirituelle du style New Age. Il s'agit d'être bien dans sa peau, de retrouver l'harmonie et la paix intérieure, indépendamment de ce qu'on peut vivre "à l'extérieur". On veut calmer ses angoisses. Le christianisme, faut-il le dire, n'échappe pas complètement à cette dérive. Certains chrétiens viennent à l'église en quête d'une sorte d'orgasme religieux. Beaucoup de chrétiens ont adopté une attitude consommatoire par rapport à l'Eglise. On y vient comme à l'hypermarché, et si la marchandise n'est pas bonne on va à l'enseigne d'à côté. C'est le danger majeur qui guette le protestantisme en général, et le protestantisme évangélique en particulier.
III. PROPOSITIONS
Il nous faut alors redécouvrir ce que fut l'attitude des premiers chrétiens face au polythéisme. On en a un résumé dans le discours de Paul à Athènes en Actes 17 : "Athéniens, leur dit-il, je vous considère comme étant les plus religieux en tout" (v 22). On verra, par la suite, que ce n'est pas, dans sa bouche, forcément un compliment. Dans cette volonté absolue de saturer de religieux les moindres recoins de la vie quotidienne je retrouve la sensation que j'ai eue en allant, récemment, aux Etats-Unis. Mais Paul n'est pas le héraut d'une telle religion. Il parle d'un dieu qui "jugera le monde avec justice" (v 31) avec un horizon autre que celui de la vie quotidienne: celui de la résurrection des morts. On est loin, tout d'un coup, de l'eudémonisme ambiant et, d'ailleurs, son discours ne plaît guère. Cette justice, qui embrasse d'un seul coup l'ensemble des pratiques et va au-delà des succès d'aujourd'hui, ne convient pas aux Grecs cultivés qui l'écoutent. Les esclaves l'auraient peut-être goûtée davantage..
Ce que Paul articule dans son discours, il encouragera les communautés, auxquelles il écrit, à le vivre. Il incite les maîtres d'esclaves à regarder au-delà de leur pouvoir actuel vers celui qui jugera sans considération de personne (Ep. 6 v 9). Mais, surtout, il incite à construire des communautés transclassistes où coexistent, sur un pied d'égalité, Juifs et non-Juifs, hommes et femmes, esclaves et hommes libres (Gal. 3 v 28 et parallèles). L'amour de l'ennemi devient une force de réconciliation entre ceux que tout oppose dans la vie quotidienne. La spiritualité dont il parle va au-delà du bonheur personnel. Elle va à la rencontre de l'autre. L'autre doit être le bénéficiaire des fruits de l'Esprit, même s'il y a aussi un message de consolation dans le christianisme. Nous sommes spirituels pour le bien des autres d'abord et Paul le répétera jusque dans ses considérations sur les dons spirituels qui doivent, dit-il, surtout édifier les autres ( l Cor 14).
CONCLUSION
Alors le travail social est-il spirituel ? Mais oui, presque par définition ! Aujourd'hui comme hier la mission de l'Eglise est de revendiquer la justice universelle dans les lieux où les éthiques régionales prévalent. Les travailleurs sociaux, en faisant entendre leur voix dans l'Eglise, l'incitent à se reprendre en main, à redevenir prophétique. Mais j'entends la question, posée d'ailleurs en toutes lettres sur votre programme : En quoi ceci se différencie-t-il de l'humanisme ? Ma foi, pour moi l'humanisme n'est pas un ennemi. Je n'ai pas la manie de la démarcation. Si des humanistes font ce que les chrétiens devraient faire, tant mieux ! J'imagine que Dieu pourrait bien, ainsi, exciter notre jalousie afin que nous nous réveillions de notre torpeur.
Il y a quelque chose de propre aux chrétiens, néanmoins. La vie d'Eglise, pour peu qu'elle soit autre chose qu'une réplique de la vie en société, pour peu qu'elle mette en oeuvre l'amour mutuel entre des personnes en principe opposées dans la société est une ressource. La vie de prière est également une ressource. Ce sont des moyens que Dieu met à notre disposition pour marcher sous l'impulsion de l'Esprit. Ramer à contre courant, c'est usant. Nous préoccuper de ceux dont les autres ne se préoccupent pas, aussi. Nous avons besoin d'être portés par l'Esprit et par nos frères pour continuer à aller de l'avant. C'est çà la vraie spiritualité : celle qui produit des fruits, celle qui nous met en marche.
Source(s) : BIP
Date de parution : 1-15 avril 1999
Fédération Protestante de France - http://www.protestants.org