A propos de l'espérance

Auteur(s) : TAUBMANN Florence

"UNE ESPERANCE A VIVRE - UNE SOCIETE A CONSTRUIRE"
Assises d'Octobre 1999

Non ce n'est pas qu'un mot, qu'un voeu pieux, qu'une illusion bonne à faire marcher les foules depuis 20 siècles, non ce n'est pas qu'un soupir ! C'est une respiration, une réalité en figures, en désirs, en échanges enthousiastes, en projets parfois grandioses, souvent petits, mais lumineux. L'espérance, c'est du temps devant soi, donc de la vie contre la mort ! C'est le nom du Dieu qu'on invoque, et auquel on se fie ! Ce sont des histoires qu'on raconte et qu'on transmet, des textes qu'on scrute et au coeur desquels on finit par lire sa propre histoire.

ESPERER D'ESPOIR
A un premier niveau, espérer c'est penser au futur proche, et c'est parler sur du possible. Rien de forcément religieux à cela, non plus que d'idéologique. Simplement, selon le dicton bien connu : " l'espoir fait vivre ". Et c'est vrai que l'abandon de tout espoir entraîne la mort. De cet espoir vital on peut dire que c'est du désir mis en mots, en paroles. Et il se décline sur des registres très divers, du plus personnel au plus universel, du privé au public. Registre physique, affectif, éthique, social, économique, politique. A chaque niveau, on espère ce que l'on a de bonnes raisons d'espérer, une meilleure santé, des retrouvailles, des mesures de justice, le succès d'un candidat ou d'un parti, la mise en oeuvre d'un processus de paix. Ce "possible" fait que l'espoir devient synonyme d'attente, s'il est passif, et de préparation, s'il est actif. Mais a contrario la baisse du "possible" ou la difficulté de le voir clairement ou de l'identifier comme tel génère ce "dés-espoir" qu'on déplore dans de nombreux lieux de notre société : toute attente est ressentie comme vaine, la préparation à la vie devient absurde, il n'y a plus d'avenir. Mais alors ne peut-on pas entendre l'actuel suremploi des mots citoyen et citoyenneté comme une tentative pour restaurer "le possible" dans sa dimension politique et symbolique, de manière à redonner du champ aux espoirs privés et publics ? Car si être citoyen ne donne pas forcément du travail, cela constitue néanmoins une vocation qui en articulant la dimension personnelle et la dimension sociale de l'individu, l'assure qu'il n'est pas seul au monde et que la cité demande sa participation.

ESPERER D'ESPERANCE
Mais ceci nous conduit à un autre niveau, qui est celui de l'Espérance. A la différence de l'espoir, l'Espérance n'est pas liée au "possible", ni au futur proche, mais au "promis" et à l'horizon du temps. L'Espérance ne nous fait pas espérer un ou des événements heureux, mais un avènement par lequel l'ordre des choses se trouve renversé. Qu'il s'agisse de religion ou d'idéologie, l'Espérance aimante l'être humain à l'absolu, à l'inespéré, à l'utopie. Dans le cadre de la foi chrétienne elle s'exprime en termes de venue du Fils de l'homme, de réconciliation universelle, de Jérusalem céleste, et dans le cadre d'une idéologie forte comme le communisme, elle s'oriente vers le petit matin du grand soir, l'avènement d'une société sans classe, le bonheur pour tous. Connaissant aujourd'hui le prix en vies humaines de cette Espérance sans Dieu, pourquoi l'évoquer à l'heure où nous voulons parler d'Espérance chrétienne ?

Outre le fait qu'elle a marqué et continue de marquer l'histoire de ce siècle, et par le fait qu'elle s'est exprimée dans des catégories messianiques, cette Espérance peut nous introduire aux risques d'une Espérance chrétienne paradoxale puisqu'elle est à la fois pour ce monde et pas de ce monde.

Le premier risque est la confusion entre messianisme politique et messianisme théologique, et c'est ce genre de confusion que l'on retrouve dans des formes aussi variées que l'intégrisme ou le fondamentalisme quand ils s'emparent du champ politique, et toutes les entreprises politiques qui s'absolutisent et jouent de ce fait sur un registre religieux (nazisme, communisme...). L'Espérance justifie alors la pratique de l'inquisition et le sacrifice de vies humaines.

A l'opposé, le second risque est la rupture radicale entre les deux règnes. Il y a le règne de Dieu d'un côté, et l'Espérance qu'il accorde à ceux qui croient en lui, et le règne du monde de l'autre côté, qui est sous l'emprise du péché, sinon de Satan, à qui est voué la damnation. C'est ce phénomène de rupture que l'on retrouve dans les phénomènes sectaires et dans toutes les dérives spiritualistes. L'Espérance se construit sur l'opposition élus/réprouvés, et sur un système dualiste qui encourage l'évasion hors de ce monde. Mais il existe aussi un troisième risque, plus insidieux, qui est le conformisme. Le respect de la laïcité nous conduit à traduire l'Espérance chrétienne en valeurs civiques, en actions humanitaires, en engagements politiques dans l'espace public, tout en taisant le fondement et le sens de cette Espérance. Mesurée à l'aune de l'éthique et des réponses que celle-ci suscite face aux besoins et aux espoirs humains, l'Espérance chrétienne n'est explicitée que dans les lieux faits pour cela. Restant à l'état implicite dans le champ social, elle ne peut y jouer de rôle symbolique.

UNE CULTURE D'ESPERANCE
Or on ne peut aborder le thème de l'Espérance sans soulever la question de sa proclamation. Si l'Espérance chrétienne est une eschatologie présente, et non future, si elle doit agir dans la réalité comme le levain dans la pâte, elle a certes une dimension éthique, articulée à sa dimension spirituelle, mais également une dimension culturelle. Le renversement du temps et de toutes les fatalités opéré par le Christ, nécessite le témoignage des croyants en actes, mais il l'excède... et cet excès est bien le lieu de la troisième vertu théologale qu'est l'Espérance. Comment en rendre compte ? Peut-être en prenant conscience que l'Espérance est aussi une culture, ou qu'il y a une culture de l'Espérance. En deçà de l'adhésion, ou foi, qui ne se transmet pas, à la base de l'éthique, qui se vit, et des convictions, qui peuvent donner lieu à débats, il y a toute une culture qui elle peut se transmettre, se partager, s'enseigner... Cette culture de l'Espérance, ce sont des mots, des récits, des figures, des idées, une philosophie du temps et de l'histoire... enracinés dans l'univers biblique, mais dont nous avons à rendre compte au-delà du cadre de nos Eglises.

Le moindre qui se puisse attendre de nous, c'est que ne faisant pas de "rétention d'informations", nous travaillions à la pédagogie, à l'herméneutique, non pour redorer un blason ou aligner des myriades de conversions, non pour affirmer une exclusivité du sens et de l'Espérance, mais pour participer avec d'autres à la construction culturelle et symbolique de notre société et au débat public en y apportant le meilleur de nous-mêmes, qui ne vient pas de nous-mêmes. Notre tâche spirituelle de citoyens serait alors précisément de conjuguer le futur proche des espoirs humains avec l'horizon de l'Espérance, le "possible" sans lequel il n'y a plus d'espoir, avec le "promis" sans lequel il n'y a plus d'Espérance.

Source(s) : FPF;FEDERATION PROTESTANTE DE FRANCE
Date de parution : mai 1999


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