Quelle politique publique en faveur de la famille ?

Auteur(s) : GARAPON Antoine

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Exposé d'Antoine GARAPON
magistrat, secrétaire général de l'IHEJ

Après le brillant exposé d'Irène Théry sur l'architecture culturelle, anthropologique et juridique qui permet de référencer les rôles dans la famille, je vais m'intéresser pour ma part, aux politiques publiques à l'égard de la famille. Quelles sont les nouvelles politiques ? Quelles en sont les références ?

Ce qui rend la famille intéressante, c'est qu'elle est un des lieux d'impossibilité du projet démocratique. Le projet d'égalité entre les citoyens bute dans la famille sur l'écueil de l'asymétrie des places. Puis, second écueil, le fait que les enfants ne peuvent pas vivre sans les parents. On a beau dire que ce sont des citoyens et faire toutes les conventions sur les droits de l'enfant, il n'empêche que ce sont des enfants: ce fait est incontestable. Quelles lois un système qui place en son centre la liberté de se gouverner lui-même peut-il se donner pour intervenir dans la famille ? Au nom de quoi "exercer une influence sur autrui" pourrait-on dire en reprenant les termes de Tocqueville ? C'est la grande interrogation du travail social et des politiques publiques: au nom de quoi va-t-on s'intéresser à la famille ? Comment va-t-on intervenir publiquement dans la sphère privée et donc interférer massivement avec la liberté ?

La politique à l'égard de la famille est indissociable d'une posture politique générale, qu'on va retrouver aussi bien dans les politiques pénales que dans la politique tout court, et notamment dans le vocabulaire du discours politique. Pour se repérer, regardons d'où l'on vient. On voit se dessiner deux grands moments, qui correspondent à l'histoire de l'aventure démocratique, surtout chez nous en France.

Le premier grand modèle est celui de l'intériorisation de la loi. Bien sûr il n'y a plus de loi religieuse, puisqu'on a fait la Révolution et qu'on est en démocratie mais il y a une loi républicaine, une loi commune. Il faut l'intérioriser et lorsqu'on est confronté à une situation d'anomie, comme dit Durkheim qui est le grand nom de cette période, il faut réactiver l'intériorisation de la loi, la part de conscience collective dans la conscience individuelle. Cela repose sur l'idée d'une solidarité, d'une conscience collective. Il y a une norme sociale et le rôle des politiques est de ramener dans la norme les gens qui s'en écartent, par un mécanisme de culpabilisation. Les meilleurs exemples sont les grandes lois de 1889 ou du début de la 3e République, qui stigmatisent l'ivrognerie, la débauche bref, l'immoralité des parents. L'Etat se veut instituteur, hygiéniste, moralisateur: il repose sur une morale républicaine dont les politiques sont les sergents.

Deuxième grand modèle, après celui de la loi: celui du soin. Il est, cela va de soi, lié à l'Etat-providence et à l'apparition des sciences sociales qui renouvellent l'approche de la famille, de l'enfant et du sujet en général. Les politiques cessent d'être moralisatrices et culpabilisantes pour se faire plus individualisées, plus psychologiques. On a pris conscience que les familles sont sujettes à des déterminismes sociaux et économiques et les politiques se donnent pour mission de les en délier, de contrarier ces déterminismes.

Si Durkheim a été le maître à penser de la première période, celui de la seconde serait plutôt Foucault. Le déterminisme social décrit par les sciences humaines est, en effet, indissociable de sa contrepartie, à savoir l'émancipation et la révolte. Foucault dénonce le contrôle de l'intériorité sous prétexte d'aider les gens. Si je reviens sur mon expérience de juge des enfants à 20 ans de distance, j'ai le sentiment que la justice des mineurs peut être analysée comme une grande machine à faire exploser la famille et notamment les familles fragiles culturellement.

Je songe avec effroi aujourd'hui à ces jeunes filles maghrébines venant se plaindre de l'autoritarisme de leur père et qui, sous prétexte de tous les sévices dont elles étaient menacées, demandaient leur placement, qu'elles obtenaient quasiment aussitôt. Que sont-elles devenues ? Peut-être que beaucoup sont en psychiatrie ou sur le trottoir à cause de la culpabilité insupportable qu'elles ressentent. On a compris que ces politiques publiques à l'égard de la famille, cette promesse d'émancipation, étaient en quelque sorte suicidaire: elles détruisaient un lien qu'elles étaient bien incapables de reconstruire !

Venons-en au troisième modèle, dans lequel nous nous trouvons. Comment conçoit-on aujourd'hui les politiques à l'égard de la famille ? Ce qui saute d'abord aux yeux c'est l'apparent paradoxe entre une pénalisation des mauvais parents, d'une part, et un soutien à la parentalité, d'autre part.

La pénalisation des mauvais parents tout d'abord. Quand on a choisi ce thème avec Olivier, on ne savait pas que le Tribunal de Mulhouse allait rendre une décision qui l'illustre aussi bien que celle qu'il a rendu mardi dernier. L'article 227-17 du Code pénal prévoit des sanctions pour les mauvais parents. Je vous renvoie aussi aux politiques de Clinton ou de Blair, c'est-à-dire de couvre-feux ou d'arrestations à la maison. En France, on a vu apparaître l'idée d'une amende civile dans le rapport Balduyk-Lazerges et l'idée de conditionnalisation des prestations familiales se retrouve dans le rapport Cardon (RPR) comme dans le discours du Maire d'Evreux, qui est communiste et, si je ne m'abuse, de Jean Pierre Chevènement. L'idée centrale est qu'il faut responsabiliser les parents. Je n'insiste pas sur l'échec de ces politiques, qui restent à l'état de discours. Un rapport de la CAF vient de montrer leur inefficacité et qu'elles contribuent plutôt à enfoncer les parents qu'à régler les problèmes de leurs enfants.

J'en viens donc à ce qui est la grande nouveauté de ces dernières années, à savoir les politiques de soutien à la parentalité. (Je me réserve de parler, à la fin, de ce que l'on peut entendre par ce mot). C'est d'ailleurs cette notion de responsabilité qui fait le lien entre les deux politiques, de pénalisation, d'une part, et de soutien, d'autre part. La responsabilisation est, d'ailleurs, le maître-mot du vocabulaire libéral contemporain.

Le soutien à la parentalité consiste en des initiatives locales qui proposent de soutenir les parents pour éduquer les enfants. Quelques exemple, au hasard: C'est un groupe de pères maghrébins à la cité des Poètes, le réseau Santé-Vilette, avec des médecins et des travailleurs sociaux qui aide les parents à se sortir des situations difficiles avec des adolescents, l'association Afrique-Conseil fait à Marly le Roi une école de parents migrants, le Point-rencontre spécialisé à Montrouge qui propose trois fois par semaine ses locaux pour que des parents rencontrent leurs enfants, l'association Ecoute des Ados aux Mureaux, le café de l'Ecole des Parents dans le Xième, le groupe Parole à Voisins le Bretonneux, la P.J.J. fait de plus en plus de groupes où les parents parlent ensemble et évoquent notamment la honte ressentie vis-à-vis des mesures judiciaires, l'association Reprendre le chemin de l'école, le soutien des mères des enfants de maternelle - essentiellement maliennes. On rencontre aussi beaucoup de groupes de loisirs: l'association Loisir-Citoyen à Créteil, "Une journée de loisir en famille", vacances familiales, ou de groupes de femmes: Femmes dans les quartiers, Femme-relais; Maman-bébé.

Ce qui est nouveau dans cette politique, c'est d'abord l'idée de soutien. On se rend compte que le processus de parentification est fragile. Il ne suffit pas d'être parent biologiquement, il faut aussi l'être socialement: la condition de parent est l'une des moins enviables aujourd'hui et il ne faut pas le compliquer davantage. Cela témoigne d'un changement radical d'attitude de l'Etat à l'égard de la famille en général. Il ne s'agit plus de la culpabiliser comme dans le modèle du l9e, début du 20e siècle, il ne s'agit pas d'une substitution des institutions aux familles, comme dans le modèle de l'Etat-providence, mais plutôt d'un étayage. L'Etat, avec ses institutions, ne s'en sort pas et il préfère re-déléguer ses capacités instituantes à la famille.

Un document de la Maison de la Parentalité à Créteil dit qu'il faut repenser le partage entre l'espace public et les familles parce que (je n'ai pas précisé que derrière tout cela il y a la volonté de lutter contre la violence des mineurs.) les difficultés se posent majoritairement dans les temps morts ou dans les lieux intercalaires, c'est-à-dire dans les cages d'escalier d'immeubles, les stations de métro, tous les lieux où les adultes passent mais où les adolescents restent. Ces intervalles entre l'institution et la famille posent problème: il faut donc se repartager l'espace et maîtriser ces non-lieux, faire la chasse aux temps morts.

C'est un changement d'attitude radical par rapport à ce qui se passait encore il y a quelques années. La grande idée est que la parentalité est une compétence, une compétence qui s'acquiert et qui a besoin d'être soutenue. Plutôt que de culpabiliser, d'humilier ou d'incapaciter, il faut valoriser cette compétence. (Vous remarquez la parenté avec le vocabulaire de l'entreprise.). On peut lire dans un rapport de la C.A.F. "Les familles ont du potentiel en elles, il faut les aider à l'exprimer en leur accordant les moyens matériels et en donnant accès à un tiers extérieur. C'est-à-dire par exemple, accompagner les parents, soutenir leurs capacités parentales constitue un objectif central pour des actions permettant de répondre à différentes préoccupations, telles qu'apporter des réponses aux parents, qui avouent leur interrogation, voire leur impuissance, aider les parents en difficulté à retrouver leur dignité vis à vis de leurs enfants, à restaurer leur image, objectiver autant que faire se peut l'image des parents et l'image que les parents ont de leurs enfants".

Dans un autre texte, on lira qu'il faut " traquer " les ressources parentales et les positiver. Ces politiques ont pour but de changer le regard que les institutions portent sur les parents, de façon à ce que ce changement de regard change le regard que les parents portent sur leurs enfants et les enfants sur leurs parents. L'exclusion est aussi une affaire de dignité, en ce sens qu'elle engage l'image sociale. Ainsi se fait jour l'idée que le langage est le principal et le seul potentiel qu'ont les parents. Il faut donc travailler ce potentiel qu'ils ont en soi, d'où l'importance des groupes de parole. Dans ces groupes, dans ces maisons de la parentalité, on dispense de l'information, de l'accès au droit et on redonne la parole.

Le soutien à la parentalité est une autre manière de formuler le travail social et les pratiques éducatives. Certaines des initiatives que j'ai mentionnées ne sont pas nouvelles mais sont reformulées dans un autre langage. Cela indique la manière dont les intervenants sociaux voient leur travail.

Troisième grande idée, après le soutien des compétences parentales, celle d'une mutualisation des défis. Ces groupes se constituent comme des groupes de pairs dans lesquels les parents vont échanger leurs difficultés avec ce qui est appelé par les psychologues, une sorte d'identification circulaire. Le fait de voir que d'autres expriment des souffrances que soi-même l'on ressent permet de mettre à distance les sentiments que l'on éprouve, à commencer par le sentiment de honte. La parole doit mettre à distance les sentiments qu'éprouvent les parents et cette mise à distance permet de dominer la situation dans laquelle ils se trouvent. Il ne vous aura pas échappé que toutes les expériences dont je viens de parler sont très ciblées: parents sortant de prison, par exemple (s'il y a un domaine où la différence entre les hommes et les femmes est éclatante, c'est la prison qui comporte 90% d'hommes), les femmes maliennes ou les mères maghrébines. Ces groupes de soutien à la parentalité sont de plus en plus communautarisés parce qu'on a pris conscience qu'il y a des besoins spécifiques et qu'une réflexion doit être menée sur la distribution du rôle des pères et des mères. Dans Le Monde des livres du 18 février, vous avez vu comme moi une recension des livres sur la parentalité qui foisonnent en ce moment: "Hommes et femmes à la dure école des parents". Le même souci du travail social se retrouve dans les fictions. Les pères et les mères posent des questions différentes.

Quelle substance est donnée à la parentalité ? Essentiellement deux choses: (vous allez reconnaître des termes qui reviennent très souvent dans le débat actuel.): un nouvel âge de l'autorité, qui n'est plus une autorité appuyée sur l'Etat ou sur une norme sociale commune mais qui est plutôt le souci de la transmission dans le temps et le souci du respect d'une identité culturelle dans le rapport à l'espace. Par rapport à ce qui se passait il y a 20 ans, on a vu se décontracter le débat sur l'identité culturelle. A cette époque, on jugeait volontiers inadmissible qu'un père retire une jeune fille de 16 ans de l'école: aujourd'hui on est dans une attitude inverse. On a le souci de savoir comment intégrer la culture propre à la famille. Non pas pour s'en remettre à la culture - c'est une différence avec le communautarisme anglo-saxon - mais pour composer, négocier avec. J'en veux pour preuve la présence dans beaucoup de ces programmes d'une idée de médiation inter-culturelle comme les consultations à Paris ou à Bobigny.

On ne peut plus faire abstraction du traumatisme de l'exil, de l'émigration: il faut partir de cette condition des parents pour pouvoir les soutenir et renforcer leur rôle parental. On est donc loin des préventions à l'égard de la culture: on pense qu'il faut exploiter les ressources propres à la famille dans une sorte de stratégie du pouvoir politique et des politiques publiques pour échapper à un désastre préoccupant, que l'on voit surgir dans d'autres pays, celui de la violence, de l'errance des jeunes, qui commence de plus en plus tôt et qui est de plus en plus radical. I1 vaut mieux les fixer par des traditions, même si elles ne sont pas les nôtres, que de ne pas les fixer du tout. D'où une réflexion très importante sur la transmission (inutile d'insister sur la popularité que connaît ce terme).

J'en ai terminé. Après les deux modèles que j'ai appelés très rapidement, celui de la loi et celui du soin, on est entré dans une éthique du soi ou d'un soi éthique. On passe dans une société nécessairement plurielle, avec des références, des manières de vivre et des orientations différentes. On ne peut pas faire abstraction de tout cela, comme cherchait à le faire d'une certaine manière le modèle de l'Etat-providence et une sorte de normalisation par les sciences sociales. Aujourd'hui, c'est important, la politique de soutien à la parentalité serait le signe que l'on passe d'un modèle de la culpabilité à un modèle de la capacité. I1 faut réveiller les capacités internes, les compétences des familles, idée qu'on retrouve dans beaucoup d'autres domaines. Après l'idée du sujet moral, qui était liée à la citoyenneté et de l'individu déterminé des sciences humaines, à qui on ne reconnaissait aucune capacité de réflexivité, de distance à l'égard de lui-même, la notion de soi repose au contraire sur le pari d'une ressource interne et d'une capacité de réflexivité. Pour que les familles soit vraiment elles, et non pas de ce que voudrions qu'elles deviennent.

Source(s) : FPF;FEDERATION PROTESTANTE DE FRANCE;
Date de parution : 11 mars 2000


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