Mon intervention, ici, devant vous, anciens travailleurs de Moruroa, se situe bien évidemment dans une perspective partagée par bon nombre de français, qu’il faudra bien un jour que notre pays reconnaisse que, profitant d’une situation quasi coloniale, il a imposé au peuple tahitien des souffrances qu’il ne se serait jamais imposées à lui même. Il faudra bien un jour que notre pays reconnaisse qu’il doit pour cela réparation au peuple tahitien. Mais dans ce domaine, je n’ai compétence que pour parler en mon nom propre, comme simple citoyen français.
Par contre, c’est au nom des protestants de France, des 16 Eglises et quelque 600 associations réunies dans la Fédération protestante, que je dois vous dire notre peine et notre confusion de n’avoir pas su convaincre nos compatriotes et les gouvernements qui se sont succédés depuis 1963 d’éviter à votre peuple de subir les conséquences néfastes des essais nucléaires.
Ce n’est pas faute d’être intervenu en étroite concertation avec l’Eglise Evangélique, le Conseil des Eglises du Pacifique, ou le Conseil Oecuménique des Eglises. J’ai un dossier plein des déclarations des Synodes de l’Eglise Réformée de France, ou des Conseils et Assemblées de la Fédération protestante. Notre erreur a peut-être été de ne pas reconnaître que le nucléaire civil auquel nous ne souhaitions pas renoncer pour assurer notre développement économique et notre confort, était inéluctablement lié au développement du nucléaire militaire.
De notre incapacité à choisir et à faire entendre ce qu’est le bien de l’humanité, nous devons devant Dieu demander pardon.
Mais je souhaiterais que vous n’entendiez pas mes propos comme une manière de décharger ma conscience et m'étant lavé publiquement les mains de tourner la page d’une triste période. Il s’agit pour moi de vous dire l’engagement résolu qui est celui de la Fédération protestante aux côtés du peuple tahitien et de l’Eglise Evangélique. Et je voudrais dire les domaines essentiels pour cet engagement.
· Je l’ai déjà dit en d’autres lieux, je suis particulièrement sensible à l’angoisse d’une partie de la population tahitienne, et probablement du Pacifique, quant aux conséquences possibles des essais nucléaires. Je vous le dis d’emblée, je n’ai pas compétence pour trancher entre un expert ou un autre, une commission d’enquête ou une autre. Je sais seulement cette angoisse et je sais que l’on ne peut pas vivre et envisager l’avenir avec confiance si cette angoisse demeure. Il faut donc la lever.
Cela demande d'abord que l'on libère la parole : c'est de que permet votre association. Cela signifie aussi un processus d’études, de surveillance constante des lieux, de la chaîne alimentaire, des personnes directement ou indirectement liées aux essais ; cela veut dire des moyens dont le coût n’a aucune commune mesure avec ceux qui ont été développés pour les essais ; à tout cela le peuple tahitien doit être étroitement associé, des hommes et des femmes doivent être formés dans les meilleures universités pour assurer ce suivi.· Un domaine particulièrement sensible aussi est celui du suivi médical et de la consultation des dossiers médicaux. Sur ce point j’ai entre les mains une communication parfaitement claire de Madame Girardin, à l’époque conseiller à la Présidence de la République, aujourd’hui secrétaire d’Etat pour les Départements et Territoires d’Outre-mer. Elle écrivait au Vice président du Sénat, le 31 août 2000, : « chaque personne ayant travaillé sur le site peut avoir accès à son dossier médical par l’intermédiaire d’un médecin traitant qui demande la transmission des données médicales (dont les données dosimétriques) aux services médicaux du CEA ou du Ministère de la Défense. » et elle ajoutait « Ces archives médicales ne sont pas soumises au secret défense ». Depuis est intervenue la Loi du 4 mars 2002 qui donne accès direct au citoyen à son dossier médical sur simple demande. Vous pouvez compter sur moi, et la FPF, pour soutenir toute demande qui ne trouverait pas réponse.
· La question de la ‘présomption de maladies liées à l’irradiation’ qui est aujourd’hui reconnue par les Etats Unis d’Amérique, est une question délicate sur laquelle j’ai bien du mal à me faire une opinion. Je la considère comme une question ouverte, méritant toute notre attention. A vous de me donner toutes les indications qui permettraient à la Fédération protestante de vous soutenir dans ce dossier et militer pour que la proposition de loi donne l'occasion d'un débat à l'Assemblée nationale, débat d'autant plus important qu'il inciterait peut-être à l'étude épidémiologique des vétérans et de leur famille.
· Enfin et surtout quant aux conséquences désastreuses des essais nucléaire en Polynésie, il faut que notre engagement d’Eglises et de citoyens concerne la situation sociale et économique globale de la société polynésienne. Le rapport de mission internationale d’enquête conduite en février 2001 par la Fédération Internationale des droits de l’Homme, à l’invitation de L’Eglise Evangélique et de la Ligue des droits de l’homme en Polynésie, avec le soutien de la Communauté évangélique d’action apostolique, en est une forte démonstration. Nul ne peut ignorer que les apports financiers massifs lors de la présence du Centre d’essais du Pacifique, puis dans les années qui ont suivi l’arrêt des essais, s'ils ont permis le développement de la Polynésie française, ont en grande partie déstructuré la société polynésienne, et n’ont pas été orientés vers un développement durable. Tout cela en définitive au profit d'une minorité et aux dépends de la démocratie et de la justice sociale.
Je n’oublie pas la visite de délégations de l’Eglise Evangélique venues plaider en France pour une autre utilisation de la manne de l’après CEP.
Or c’est bien là, me semble-t-il, que nos Eglises de Polynésie et de France doivent aujourd’hui concentrer leur efforts :
Il nous faut tout d’abord imaginer des moyens de collaboration plus étroite. Il ne suffit pas que les présidents ou secrétaires généraux de nos institutions se rendent régulièrement visite. Il nous faut établir un plan de travail commun, pour une concertation plus développée, plus construite.
Il faut nous donner les moyens d’une parole publique commune plus régulière, fondée sur la compréhension que nous avons de la place des êtres humains dans la création que Dieu leur a confiée. Il faut particulièrement nous retrouver dans un engagement commun au service du développement durable.
Il nous faut prendre en compte les aspirations de la jeunesse en lui donnant les moyens de construire son avenir et d’espérer.Nous sommes engagés dans une responsabilité commune qui consiste à ne jamais laisser faiblir l'espérance.
Source(s) : FPF;FEDERATION PROTESTANTE DE FRANCE;
Date de parution : 20 juillet 2002
Fédération Protestante de France - http://www.protestants.org