Auteur(s) : CASPE;COMMISSION DES AFFAIRES SOCIALES ET POLITIQUES DES EGLISES PROTESTANTES D'ALSACE-MOSELLE
De l’hébergement d’urgence au logement social
La CASPE a entamé une réflexion sur le logement, de l’hébergement d’urgence au logement social, afin d’informer non seulement les responsables des Eglises, mais aussi les membres des paroisses, sur cette question. Il s’agit d’abord d’aider ces derniers dans leur analyse personnelle des situations qu’ils rencontrent sur le terrain et dans leur action. Il s’agit ensuite de préparer les prises de paroles publiques des Eglises et leur action dans ce domaine, au niveau régional ou local.
La CASPE se propose, si l’Assemblée Commune lui en donne le mandat, de produire un dossier sur ce sujet qui pourrait servir d’outil pour mener la réflexion dans toutes les paroisses.
De plus en plus de membres de nos Eglises sont en contact avec des situations d’hébergement d’urgence ou de problèmes de logement dans le parc locatif social : hausses des loyers, augmentation du chômage et de la précarité, pénurie de logement social, avec des listes d’attente pluriannuelles, tous ces facteurs semblent se combiner pour rendre la situation de plus en plus difficile sur le front du logement, de l’hébergement d’urgence au logement social.
« Un phénomène particulièrement visible en hiver »
L’augmentation du nombre de personnes « à la rue » est un phénomène particulièrement visible en hiver, lorsque les médias s’emparent de ce thème sensible dans l’opinion (peut-être en raison de la proximité de Noël). Depuis plusieurs années, le gouvernement répond à cette mise au jour de la situation, par la mise en place d’une « campagne hivernale » : des moyens considérables sont débloqués pour que « personne ne se retrouve à la rue dans le froid de l’hiver ». Mais les moyens fondent en même temps que la neige au sortir de l’hiver… Il y a quelques années, l’Etat a également mis en place le 115, un numéro d’appel téléphonique unique sur le territoire, pour le signalement des personnes qui sont sans toit. Enfin, à l’autre bout de la chaîne, des mesures ont été prises, dans le cadre du « plan Borloo », pour accélérer la construction de logements sociaux. Néanmoins, les mesures ne semblent pas être à la hauteur de la gravité de la situation. En même temps, nous sentons monter dans le pays une stigmatisation des réfugiés et des étrangers en situation irrégulière, sensés être de plus en plus nombreux et accusés d’être les responsables de la situation difficile dans le cadre du logement ainsi que sur le front de l’emploi.
1. La question de l’hébergement d’urgence
La commission a commencé son travail par la question de l’hébergement d’urgence, en rencontrant des acteurs du terrain : des représentants du 115 (déjà cité plus haut), du CASAS ( Collectif d ' accueil pour les solliciteurs d'asile à Strasbourg), du CSP (Centre Social Protestant) et de l’AAHJ (Association d’Accueil et d’Hébergement des Jeunes – spécialisée dans le logement d’urgence à Strasbourg). Leurs témoignages, souvent chargés d’émotion, ont montré un grand engagement professionnel face à la dure réalité sociale et à la montée des situations dramatiques. Ils nous ont aidés à distinguer les différents publics concernés par le logement d’urgence : accidentés de la vie, intermittents ou permanents de l’exclusion… Ces publics connaissent des situations diverses : chômage de longue durée, endettement, toxicomanie, maladies mentales... Ils nous ont également invités à bien distinguer dans ce public les « sans domicile fixe », des « demandeurs d’asile », qui ne constituent pas, loin s’en faut, la seule population en difficulté.
En effet, toutes les personnes rencontrées nous invitent à tordre le coup aux idées toutes faites sur les demandeurs d’asile. L’engorgement des dispositifs d’hébergement n’est pas la conséquence d’un afflux récent et grandissant de demandeurs d’asile. C’est plutôt l’engorgement du dispositif qui rend leur présence plus visible, tandis que la politique d’accueil de l’Etat s’est durcie : les décisions de ce dernier créent des situations de « sans droits » inacceptables. Le respect des Droits de l’Homme semble aujourd’hui peser peu face à la peur de créer un « appel d’air » pour de nouveau candidats à la demande d’asile.
En outre, les dispositifs d’hébergement sont souvent occupés par des personnes dont la place serait plutôt dans des hôpitaux ou cliniques psychiatriques, lesquels manquent de place, faute de crédits.
Nous avons perçu chez nos interlocuteurs des constats unanimes : une forte dégradation de la situation, surtout depuis 2001, et un engorgement des dispositifs d’accueil, lié au premier chef à la pénurie de logement social et à la hausse des loyers (mais aussi, en ce qui concerne les demandeurs d’asile, à la politique publique « implicite » de dissuasion). Les dispositifs d’hébergement temporaire, CHRS (Centres d’Hébergement et de Réinsertion Sociale), CADA (Centre d’accueil des Demandeurs d’Asile), et même « pré-CADA », ne peuvent fonctionner que si une sortie « par le haut » est possible.
De plus, des incohérences apparaissent parfois dans l’action des pouvoirs publics, les compétences (enfance, RMI, familles…) étant réparties entre des organismes différents, fonctionnant chacun dans sa propre logique.
Nous avons constaté une tension forte entre ces acteurs de terrain et les pouvoirs publics, tantôt rassurants (comme avec la publicité autour du 115 qui laisse à penser qu’il y a une solution pour chaque demande), tantôt inquiétants (comme avec le public des demandeurs d’asile). En particulier, l’intermittence de la campagne hivernale est vécue très douloureusement, non seulement par les publics concernés, mais aussi par les structures d’accueil.
En tout cas, les chiffres sont alarmants : le 115, dans le Bas-Rhin, fait face à 500 appels par jour en hiver, avec le signalement de 300 à 400 personnes nouvelles par mois ! En dehors de la campagne hivernale, une demande sur dix y trouve une réponse. Côté financement, les moyens stagnent, lorsqu’ils ne sont pas en baisse, alors même que les fonds sont parfois mal utilisés, avec de l’hébergement dans des hôtels ou des transports en taxi très onéreux. Pourtant, le problème étant structurel, une autre gestion ne serait-elle pas possible ?
2. Le problème du logement social
A l’échelle de notre pays, cela fait longtemps que l’on a abdiqué en matière de logement social. C’est de l’après-guerre que date le plus gros effort : on est passé de 70 000 logements neufs en 1948 à 320 000 dix ans plus tard. Ensuite, ce fut le début d’une longue stagnation : de 1958 à nos jours, n’ont été réalisés que 190 000 logements, les deux tiers ne faisant que remplacer ceux qu’on détruisait. La pénurie, visible dès le milieu des années 1970, a atteint le déficit record de 600 000 logements en 1995. Il existe aujourd’hui dans notre pays, près de 4 millions de logements sociaux, mais il en manque toujours près de 500 000. Dans le Bas-Rhin, sur 45 000 logements environ, il y a environ 17 500 demandes de rotation, dont 15 000 non satisfaites ! C’est à cette pénurie, que s’est attaqué Jean-Louis Borloo, en lançant au début de cette année, avec la « Loi de programmation pour la cohésion sociale » du 18/01/2005, un ambitieux programme de cinq ans.
Mais, à la différence des décennies passées, « l’exclusion du logement » résulte aujourd’hui d’une inadéquation qualitative entre l’offre et la demande de logements, plus que d’une insuffisance quantitative : il manque surtout des logements accessibles aux personnes à faibles revenus. Or, « l’insécurité sociale » touche un nombre croissant de personnes : plus de 3,5 millions vivent en France sous le seuil de pauvreté ; le taux de chômage avoisine 10% de la population active ; le nombre de bénéficiaires de minima sociaux ne cesse de croître ; et les salariés subissent le développement d’emplois précaires, insuffisamment rémunérés pour assurer l’accession au logement.
Les politiques successives d’éradication de l’habitat insalubre, ainsi que les investissements immobiliers des grands groupes financiers, ont considérablement réduit le parc privé de logements locatifs à bon marché, dans ses diverses formes, mais cette réduction des « logements de passage », dont la fonction était d’accueillir des personnes aux faibles ressources, n’a pas tari pour autant la demande. Se loger aujourd’hui, lorsqu’on dispose de peu de ressources, est devenu une véritable gageure.
Selon les approches qui cherchent à cerner le « mal-logement », les estimations les plus courantes parlent de 3 millions de personnes mal logées, soit 5 % de la population française. Mais ce chiffre recouvre des situations différentes, avec 1,3 million de personnes en situation de « surpeuplement critique », plus d’un million vivant dans des logements dépourvus du confort de base, 500 000 en « habitat provisoire » (meublés, hotels), 41 000 en « habitat de fortune » (cabanes, constructions provisoires), 86 500 sans-domicile. Ces chiffres, diffusés par la Fondation Abbé Pierre, peuvent prêter à discussion, mais ils donnent un ordre d’idée.
La Loi de « Cohésion sociale » comporte un important volet « logement », qui est destiné d’une part à pallier l’insuffisance de logements adaptés aux besoins et aux ressources de nombreux ménages, d’autre part à éviter l’exclusion de publics défavorisés qui se sont réfugiés dans l’habitat indigne ou dans des formules d’hébergement temporaire. Cette loi prévoit plusieurs dispositions visant à relancer la construction de logements sociaux (500 000 en cinq ans), à redynamiser l’hébergement d’urgence, et à favoriser la mise sur le marché d’une offre locative privée à loyer abordable. Mais, des intentions aux réalisations, la route est particulièrement sinueuse… Et l’on ne peut qu’espérer que le verdict de la Fondation Abbé Pierre ne se révèle trop pessimiste. Dans son rapport 2005 sur le mal-logement, celle-ci juge en effet : « Tout laisse à penser que le compte n’y sera pas ».
3. Des pistes d’action pour nos Eglises ?
Un certain nombre d’idées ont été énoncées par ces acteurs de terrain pour améliorer la situation :
Ce ne sont là que quelques idées formulées par les acteurs que la commission a rencontrés. D’autres idées ou expériences pourraient surgir d’un débat mené dans les paroisses. Celles-ci pourraient être partagées en Eglise et le débat pourrait aboutir à des actions concrètes qui seraient un témoignage de l’Eglise dans notre société en difficulté dans ce domaine de l’hébergement des personnes à faibles revenus.
CASPE, octobre 2005
Source(s) : Service communication des Eglises protestantes d'Alsace et de Lorraine;
Date de parution : 19 novembre 2005
Fédération Protestante de France - http://www.protestants.org