Intégrisme et fanatisme : chacun sa vérité

Auteur(s) : André DUMAS, Professeur de Théologie à Paris

Les intégristes et les fanatiques le sont toujours au regard des autres.

A leur propre regard ils sont des convaincus, qui n'ont pas peur d'affirmer que leur confession de foi religieuse ou leur militance politique contiennent l'intégralité de la vérité et qui osent donc confesser et non pas seulement être en recherche, proclamer et non pas seulement être à l'écoute, croire et non pas seulement contester. Méfions-nous donc de trop vite coller l'étiquette d'intégristes sur tous ceux que nous suspectons d'agir par peur extérieure et par insécurité intérieure. Car, en agissant ainsi nous éviterons la seule question véritablement intéressante : comment puis-je croire de tout mon coeur et de toute ma vie, sans que les autres ne me trouvent un fanatique, et sans non plus que, par crainte du fanatisme, je ne devienne tout simplement un sceptique, un désenchanté ? La question nous touche nous-mêmes. Elle ne doit pas nous servir seulement à dénoncer ceux que nous jugeons nos adversaires.

A l'heure actuelle le fanatisme a cessé d'être politique et idéologique pour devenir religieux et confessionnel. La raison m'en apparaît évidente. Nous vivons au lendemain des grandes révolutions qui promettaient non le Royaume de Dieu plus tard, mais le royaume de l'Homme demain, et qui le promettaient au nom d'un intégrisme idéologique et d'un fanatisme scientifique. Or, ce lendemain est arrivé et le Royaume de l'Homme ne s'est pas produit. D'où un profond désenchantement à l'égard d'une politique qui avait pris des couleurs religieuses. D'où aussi un retour vers la religion sous une triple forme : le "renouveau" fondamentaliste et charismatique qui sait ce que chaque chrétien devrait faire jour pour changer radicalement le monde ; la curiosité extrême-orientale et initiatique, qui propose une voie meilleure à l'Occident essoufflé et intellectualisé, enfin et surtout, la pureté islamique, qui s'affirme la véritable troisième alternative aux impérialismes de l'Ouest et de l'Est.

Sous ces trois formes qui se développent en même temps, même si elles ont des centres différents, on voit apparaître la revanche de la religion à l'égard de la politique qui l'avait si longtemps regardée de haut comme une vieillerie exténuée et somnolente. C'est désormais de la religion que des millions d'hommes désenchantés des prétentions et des manipulations de la politique, attendent l'espoir et le secours. Ce retournement est formidable qui fait désormais de la politique un refrain idéologique sans effet et de la religion une attente théologique puissante. Personnellement, je ne fais pas ici la petite bouche critique. Je m'en réjouis car il fallait humilier la suffisance politique, abusivement parée des prestiges de la science... Nous n'avons donc non plus tellement à dénoncer l'idolâtrie des pouvoirs et des partis, des grands timoniers ou des technocrates... Car nous les savons nus, destinés à être déboulonnés peu après leur mort, souvent même de leur vivant, usant de la force pour couvrir leurs erreurs et manoeuvrant dans l'incertitude pour dédramatiser ce qu'ils n'arrivent plus à maîtriser. Le temps ne me parait plus aux fanatismes politiques, mais au prix si douloureux qu'il faut payer pour l'échec de ces fanatismes, à améliorer les conditions réelles, économiques, culturelles, spirituelles de la vie humaine ; ceci au Cambodge comme en Ethiopie, en Argentine comme au Chili... Nous vivons les séquelles terribles des fanatismes séculiers, mais non pas leur apogée triomphaliste. Il n'en est pas de même pour la renaissance des fanatismes religieux qui se déploient avec fougue et qui ont la bouche pleine d'assurance et de jugement. C'est d'eux que je parle maintenant.

L'horreur du doute, la terreur sur autrui

Les intégristes et les fanatiques religieux se comprennent entre eux, comme disaient le faire autrefois les nationalistes et les communistes. Leur ennemi commun, c'est celui qui n'est pas intégralement: soit calviniste soit luthérien, soit catholique romain, soit juif pharisien, soit musulman chiite ou sunnite... Un intégriste se préoccupe peu que la vérité campe dans des confessions clairement opposées, pourvu que chacun soit assuré de la détenir entière. Il y a ainsi une internationale des intégristes qui se saluent réciproquement avec faveur par dessus les murs, pourvu que chacun lutte chez soi contre les déviants, les questionneurs, les clandestins, bref, contre tous ceux qui doutent que la perfection ait vraiment été atteinte une fois pour toute dans tel texte, telle confession, telle tradition... Je vois là deux caractéristiques principales de l'intégrisme a son horreur du doute, et la terreur qu'il exerce sur autrui pour l'englober dans une adhésion sans faille. Or, ni l'une ni l'autre ne me paraissent évangéliques, car croire c'est surmonter le doute, mais nullement le bannir, vivre c'est inviter, mais nullement contraindre.

La Bible raconte l'histoire de témoins qui ont toujours eu la foi comme horizon et le doute comme compagnon de leur marche. "Je crois ! Viens au secours de mon incrédulité !"(Marc 9/24) est non seulement le cri d'un père qui connaît son enfant malade depuis son premier jour et qui n'ose donc pas ratifier avec un enthousiasme fanatique l'étrange parole précédente de Jésus :"tout est possible à celui qui croit" (Marc 9/22). C'est une parole que l'on pourrait trouver chez tous les plus grands témoins de la foi. Abraham et Jacob, David et Job, Jérémie et Jonas, Pierre et Thomas, jusqu'à Jésus lui-même pour lequel, de la tentation à Gethsémané, la libre obéissance ne fut pas une route évidente, mais une clarté obscure. L'horreur du doute ne mène pas à la foi. Il transforme l'invitation que Dieu nous adresse en possession que nous aurions de Lui. L'intégrisme à mes yeux, n'est pas une fidélité coûteuse mais une sécurité satisfaisante.

C'est bien pourquoi, l'intégriste exerce une terreur envers ceux qui ne le soutiennent pas. C'est un fidèle qui a besoin d'infidèles pour exercer son jugement, oubliant le verset décisif :"ne vous posez pas en juge, afin de ne pas être jugé, car c'est de la façon que vous jugerez qu'on vous jugera..."(Matt. 7/1). La parole est d'autant plus décisive qu'elle vient d'un homme qui est mort jugé et qui a apporté au monde le jugement de Dieu en forme non d'indulgence ni de vengeance, mais de pardon. En jugeant les autres au Nom de Dieu, l'intégriste défigure Dieu Lui-même. Comment, en effet, reconnaître le Dieu ouvert des paraboles de l'invitation dans le Dieu clos des pratiques de la condamnation ? Je sais bien que ces paroles se terminent aussi par la colère amoureuse de Dieu, qui ferme la porte sur ceux qui ont refusé de venir et qui en invite d'autres ... inattendus. Mais l'intégriste court le risque de se prendre toujours lui-même pour Dieu et de savoir, avant l'heure de la grande surprise, qui sera parmi les premiers qui parmi les derniers. C'est un dépo¬sitaire plus qu'un serviteur de Dieu. Il a transformé son écoute en dépôt et en acquis. C'est l'inexorable d'une foi devenue sans amour, par peur du doute et par maniement du jugement.

Je crois donc j'écoute

Un fanatique n'écoute pas, sinon pour réfuter. Il se suffit à lui-même et il veut persuader les autres de le suivre. Quand il est fort, il écrase, quand il n'est pas fort, il est amer. Jamais ne lui vient l'idée que sa propre faiblesse pourrait lui être salutaire, tant il a confondu la vérité avec sa propre cause. C'est un homme fermé, une forteresse qui n'abaisse ses ponts-levis que pour envahir l'adversaire, jamais pour accepter la critique. C'est pourquoi il apparaît myope et sourd, inatteignable. S'il est dans le vrai, la façon qu'il a de l'affirmer rend le vrai lui-même insupportable. Et s'il est dans le faux, on désespère d'échapper à son autoritarisme sans autorité. C'est un homme qui décourage de croire, car sa foi, à la limite bannit la bonne foi, son assurance tue sa communication, son zèle étouffe sa cause.

Contre l'intégrisme qui a peur du doute et qui juge autrui, contre le fanatisme qui rend inabordable, je voudrais dire en terminant combien la foi vît d'écouter. La foi est une attente passionnée sans impatience. Elle tire sa force d'ailleurs que de son propre enthousiasme, Elle est reconnaissante quand les hommes sans foi font ce que demande la foi. Certes, elle sait parfaitement que le doute est son adversaire. Elle ne flirte pas avec les adversités, comme Jésus n'a flirté ni avec la tentation, ni avec la passion. Mais elle sait aussi que le doute est inévitable pour qui accepte d’être un vivant. Aussi la foi ne devient-elle jamais l'intolérance, qui interdit au doute d'exister, pour les autres comme pour soi. La foi est trop hautement intègre pour devenir hautainement intégriste. Elle écoute plus qu'elle ne réfute. Elle combat plus qu'elle ne juge. Elle vit plus qu'elle ne possède.

Ce serait un vrai malheur s'il n'existait plus que deux camps dans l'Eglise comme dans le monde : ceux qui doutent de tout sans rien confesser, et ceux qui affirment tout sans rien chercher ; en un mot, le clan de Pilate et le clan des pharisiens sous le choc conjugué desquels Jésus est mort. Ce serait un vrai malheur que nous nous partagions entre le scepticisme et intégrisme fanatique sans lieu pour la foi. D'ailleurs, y a-t-il jamais eu un lieu stable pour la foi, tout comme Jésus n'a pas trouvé de lieu pour reposer sa tête ? On peut dire ce que la foi n'est sûrement pas a ni le scepticisme, attristé ou ironique sur toute chose, ni l'intégrisme sourd et jugeant. Ce que la foi est, dépend de notre intensité de vie à chacun d'entre nous, quand il trouve bon, possible et réel d'écouter le Dieu qui parle et agit pour le Bien de tous les hommes.

Note de la rédaction du BIP : l'auteur a autorisé que des coupures soient faites dans son texte s'il est jugé trop long.

Source(s) : BIP-PRESSE REGIONALE n°48
Date de parution : MAI 1980


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