Regards protestants sur le divorce
Quand survient la rupture
Ça arrive à près d’un couple sur deux dans les grandes villes. Banalisé, le divorce reste pourtant une rupture dont il est difficile de se remettre. En marge de la conférence-débat que Le Messager organise avec la paroisse St-Pierre-le-Jeune de Strasbourg, le dimanche 25 novembre prochain, nous donnons dans ce dossier la paroleà des divorcés ou des parents de divorcés, ainsi qu’à un théologien qui propose un regard chrétien sur le divorce.
Aujourd’hui, en France, un mariage sur trois aboutit à un divorce, un sur deux dans les grandes villes. Le divorce est devenu un phénomène banal, presque anodin, au point d’occulter les dégâts qu’il occasionne, en termes de souffrances, de culpabilité, de duplicité, de rupture du lien social, notamment (mais pas uniquement) lorsque le couple a donné la vie à des enfants. Quel regard un chrétien peut-il porter sur le divorce ? Qu’en dit la Bible, et quelles seraient aujourd’hui la parole et l’attitude les plus ajustées ? Ni condamnation légaliste, ni laxisme hypocrite, l’Evangile libérateur ouvre un chemin de compassion et de responsabilité.
« L’homme quittera son père et sa mère, et s’attachera à sa femme, et ils deviendront une seule chair » (1). La Genèse donne une importance singulière à l’union conjugale, par laquelle l’homme et la femme connaissent la joie d’une certaine plénitude. En témoigne l’enthousiasme d’Adam en découvrant Eve : « Celle qui est os de mes os et chair de ma chair ! » (2). Quitter père et mère ne signifie pas rompre avec eux, mais devenir adulte, établir à l’égard de ses parents une juste distance. S’attacher à son conjoint ne veut pas dire fusionner, mais partager, communiquer, aimer, respecter. Devenir une seule chair, ce n’est pas se nier ni se renier soi-même, mais grandir avec l’autre. Comme tout organisme vivant, le couple naît et grandit : il croît en maturité et en profondeur, dans la communion d’une relation d’adulte à adulte. Et il traverse des tensions et des crises, qui ne peuvent être surmontées que par un surcroît d’amour, de dialogue et de pardon mutuel. Et pourtant, le couple se trouve parfois emporté par une crise majeure : c’est l’échec, la rupture, le naufrage de la vie conjugale.
La Bible n’idéalise pas le mariage
Si la Bible valorise le mariage, elle ne
l’idéalise pas. Par réalisme, la séparation
d’un couple est reconnue, non comme
une option à envisager de gaieté de coeur,
pour convenances personnelles, mais
comme un fait, certes douloureux, voire
insupportable pour celui ou celle qui se
sent trahi(e) et abandonné(e), mais un fait
indéniable qui ne peut pas toujours être évité, un fait par conséquent à regarder en
face. Lorsque les pharisiens lui demandent
s’il est permis à un homme de répudier sa
femme pour n’importe quel motif, Jésus
répond en citant le verset de la Genèse que
nous venons de relire. Et il ajoute : « Que
l’homme ne sépare donc pas ce que Dieu a
uni » (3). Il serait alors tentant de faire de
Jésus un législateur rigoriste, interdisant
tout divorce, plus inflexible que la Loi de
Moïse. Mais les pharisiens insistent, en
lui rappelant cette Loi qui autorisait le
divorce dans certains cas (4). Et Jésus leur
répond : « C’est à cause de la dureté de votre
coeur que Moïse vous a permis de répudier vos
femmes ; au commencement, il n’en était pas
ainsi. Mais je vous dis que celui qui répudie
sa femme, sauf pour infidélité, et qui enépouse une autre, commet un adultère » (5).
Le divorce est donc envisagé par Jésus, et
rattaché à la dureté du coeur des hommes :
c’est parce que nous ne savons pas aimer
que le divorce est toléré dans certains
cas. Cependant, ce n’est pas le divorce
qui est une transgression du Décalogue,
c’est l’adultère. Certains divorces sont des
adultères, mais non pas tous. Comment
comprendre ces paroles de Jésus pour
aujourd’hui ?
Le mariage inscrit le lien conjugal dans
la durée et dans l’ordre social. Mais ce
contrat juridique en vient à être rompu
lorsqu’il ne repose plus sur une relation
vivante de confiance, de tendresse,
de dialogue, de don de soi et d’accueil
réciproque de l’autre. Ce sont donc ces
conditions de la vie conjugale qui doiventêtre cultivées et soignées chaque jour.
Sans elles, le couple ne marche plus sur
un chemin de vie, mais sur un chemin
de mort : lorsque l’un des deux conjoints
est trompé, trahi, bafoué dans sa dignité,
réduit à un objet. Dans ce cas, il importe
de se souvenir que toute relation (même
conjugale) est relative, et ne doit donc
pas être idolâtrée. Les relations humaines
sont par nature ambivalentes, et peuvent
donc s’avérer mortifères. Seule la relation
au Dieu d’amour est absolue et toujours
vivifiante. Au-delà de ses paroles sur le
divorce, l’attitude concrète de Jésus face à des personnes de chair et de sang, blessées
par la vie, exprime toujours la miséricorde
et non le jugement, l’accueil inconditionnel
et non la condamnation : il les rejoint
dans leur détresse, et fait route avec elles.
Il leur permet de prendre des décisions
libres et responsables.
Ne pas ajouter de la souffrance à la souffrance
Dans la tradition protestante, le mariage
n’est pas un sacrement, parce qu’il n’a pas été explicitement institué par Jésus. Pour
le dire avec une note d’humour, Jésus n’a
pas déclaré : « Mariez-vous en mémoire de
moi… » Et pour cause ! Les Eglises protestantes
ne reconnaissent donc que deux
sacrements : le baptême et la cène. C’est
pourquoi le mariage n’est pas absolument
indissoluble. L’interdiction totale
du divorce, et a fortiori du remariage, ne
serait nullement le signe de la grâce de
Dieu, ce que veulent être les sacrements.
Si l’échec d’une union conjugale est bien
souvent une douleur indicible pour le
conjoint délaissé et pour les enfants, les
Eglises protestantes ne se sentent pas autoriséesà ajouter de la souffrance à la souffrance,
et une condamnation à la culpabilisation,
en jugeant ceux qui divorcent, en
refusant les remariages, et en excluant de
la Communion ceux qui tentent vaille que
vaille de se reconstruire avec un nouveau
conjoint. L’Eglise ne se substituera jamaisà la conscience du croyant.
L’attitude la plus ajustée est sans doute
alors l’accompagnement de ceux qui cheminent
dans la vie, à travers les épreuves,
les tensions et les ruptures, quelles qu’elles
soient. Suggérer à un couple en crise
de consulter un conseiller conjugal ou un
thérapeute de couple peut s’avérer décisif
et salutaire. Certains de ces professionnels
ont un remarquable savoir-faire. Chacun
rencontre aussi au cours de sa vie un certain
nombre de situations de deuil, et la
rupture conjugale peut être une situation
de ce type : cela n’arrive pas qu’aux autres…
L’accompagnement consistera alors à aider
au travail de deuil : avec compassion,
conduire le frère ou la soeur à dépasser la
culpabilité, à convertir celle-ci en responsabilité,à retrouver l’estime de soi, en s’appuyant
sur Celui qui accueille chacune et
chacun sans aucune condition.
Frédéric Rognon
(1) Gn 2, 24. (2) Gn 2, 23. (3) Mt 19, 6. (4) Dt 24,
1 ; Jr 3, 1+8. (5) Mt 19, 8-9.
Pour aller plus loin
• Eric Fuchs : « Le désir et la tendresse.
Pour une éthique chrétienne de la sexualité », Paris -
Genève, Albin Michel - Labor et Fides, 1999, 17,39 E.
• Olivier Abel : « Le mariage a-t-il encore un
avenir ? », Paris, Bayard (coll. « Le temps d’une
question »), 2005, 12,35 E.
Témoignage
Fracture de l’âme
Me voilà devant un formulaire administratif à remplir avec la case « divorcée» à cocher. Et chaque fois se bousculent
en moi paroles, émotions, images et souffrances.
La plaie que je croyais guérie s’ouvre de nouveau,
avec plus ou moins de force.
Comme les cicatrices de traumatismes, suivant
le temps et les événements, la douleur refait
surface.
L’image de ma fille pleurant durant des mois
croyant que son père ne l’aimait plus, puisqu’il était parti. Ses efforts de petite fille pour se faire
aimer absolument au risque de tout accepter,
et d’adolescente ensuite pour plaire parce
qu’elle a perdu confiance en elle. Le mutisme
de mon fils qui a vu basculer ses repères d’un
seul coup et ne veut plus entendre parler de
son père. Et moi qui essaie de ne pas couler,
secouée par les vagues du désespoir, de la
culpabilité, de l’échec. Cette fracture de l’âme
qui ne se voit pas à l’oeil nu, je la porte toujours
en moi. Il y aura toujours cette part manquante
dans ma vie, et il me faut continuer ma route.
Continuer avec ceux qui me disent que le
divorce est une chose banale de nos jours et
que bientôt je referai ma vie. Comme si ma vie était une copie que je pouvais déchirer et
recommencer. Continuer avec ceux qui me
chargent en culpabilité avec des petites phrases
assassines, alors que je suis en train de me battre
dans l’enfer de la culpabilité, et que je n’arrive
plus à discerner la vraie de la fausse. Mais
je sais que si j’ai besoin de reconnaître mon échec, c’est pour recevoir la grâce et le pardon,
non pour être plus écrasée encore.
Continuer ma vie avec ceux qui ne m’invitent
plus depuis que je suis seule, ayant peur pour
leur couple, ne supportant pas l’image de la
souffrance et de la fragilité dont je suis l’écho.
Et heureusement continuer de vivre avec ceux
qui se taisent, mais me disent simplement leur
affection, m’accueillent telle que je suis.
Non mon divorce n’est pas banal. Je suis descendue
aux enfers, j’ai marché des jours et des
nuits me demandant qui j’étais, cherchant un
lieu où enfouir la souffrance qui me broyait, me
demandant chaque matin si j’arriverais à me
lever. Mes enfants, la foi, la présence de mes
amis, ma révolte avec Dieu par cahier interposé,
m’ont permis peu à peu de me remettre debout
et d’emprunter le chemin du pardon.
Aujourd’hui je marche en claudiquant un peu,
mais je marche en confiance, portant en moi la
cicatrice d’un divorce pour lequel j’ai arrêté de
me poser la question : pourquoi ?
Gabrielle Maisonnat
Témoignage
Toute la famille
est concernée
Lorsque notre fils et son épouse ont
divorcé, il y a quelques années, des amis
nous demandaient : « Et ça se passe bien ?
Il n’y a pas trop de tiraillements ? »
Oui, ça se passait bien, mais il y avait plus que
des tiraillements. Il y avait des souffrances qui
rejaillissaient sur toute la famille. Sur les enfants
d’abord, bien sûr, avec la vie au quotidien que
l’on connaît, cinq jours ici, deux jours là. Des
affaires ici et le double là-bas... Mais les autres
membres des familles des deux époux subissent
aussi le contrecoup de cette séparation.
Nous avons reçu pour les vacances notre fils
et ses enfants. Mais notre belle-fille nous manquait.
Et il n’était pas très facile de demander
de ses nouvelles. Elle est venue quelques jours
plus tard avec les enfants quand notre fils était
parti. Et on sentait qu’il y avait quelques sujets
tabous qu’on n’a bien sûr pas abordés. Comme
dans de nombreuses familles, Noël est l’occasion
de se retrouver tous. Et peut-être plus qu’à un autre moment, nous avons senti que nous étions une famille amputée.
Bonne volonté et tact de part et d’autre ont
rendu le séjour acceptable. Mais il serait illusoire
et dangereux de croire qu’après un
divorce, même quand on pense que « ça se
passe bien », la vie continue comme avant. Il
faut pourtant à tout prix essayer de maintenir
un lien souterrain, c’est-à-dire discret et sans
hypocrisie ou mensonges, entre tous les membres
de cette situation recomposée.
D. Adelin
Paroles de divorcés remariés
« Nous avons choisi d’être heureux »
Lors des cérémonies de mariage de personnes divorcées, il y a parfois une sorte de gêne. On peut faire « comme si de rien n’était », ignorer le passé. On peut aussi dire une parole qui ne soit ni une confession, ni une revendication, mais une réponse à une attente des familles et des amis tout de même concernés par cet événement. Voici ce qui a été dit lors d’une bénédiction de mariage de deux personnes divorcées.
Pourquoi donc nous retrouvons-nous
devant vous ici, aujourd’hui ?
Sans doute parce que nous avons
choisi d’être heureux. La réponse
peut paraître d’une banalité convenue,éventuellement un peu affligeante, mais
cette banalité ne doit pas tromper. A la
vérité, elle cache un miracle ! C’est en effet
dans des vies depuis longtemps labourées
par la déchirure, la tristesse et la désillusion
que ce choix est survenu. Il est venu
dans un temps d’échec où le désir le plus
palpable était celui de la solitude : c’était,
semblait-il, à l’un comme à l’autre, le seul
recours disponible pour l’apaisement.
Que dans ce temps de nos vies puisse être
entendue l’invitation à retrouver une vraie
joie, c’est déjà étonnant ! Mais que l’on se
surprenne à répondre à cette invitation
avec une simplicité et une confiance presque
enfantines dont on se croyait à jamais incapables, c’est cela qui nous est arrivé.
Nous avons entendu la même invitation,
nous y avons répondu avec la même simplicité,
nous avons partagé le même étonnement.
Nous avons choisi d’être heureux avec le
sentiment de n’avoir rien à conquérir,
d’avoir juste à recevoir, et d’avoir été seulement
et mystérieusement disponibles pour
accueillir ce que nous n’attendions pas.
Nous sommes devant vous aujourd’hui
avec notre histoire, que vous connaissez.
Devant vous, nos enfants, vous qui avez été les premiers témoins de nos joies et de nos
peines, de nos espoirs et de nos désarrois.
C’est avec vous d’abord que nous voulons
entrer dans notre joie nouvelle.
Devant vous, nos familles, parents, frères
et soeurs, dont l’amour tellement nécessaire
n’a jamais fait défaut.
Devant vous nos amis, si nombreux et
pour certains témoins si proches, si fidèles,
si présents, si précieux.
Nous sommes devant vous aujourd’hui
dans ce temple parce que ce temple est le
lieu de la même parole partagée, dimanche
après dimanche, au sein d’une communauté tellement riche en fraternité !
C’est un lieu important pour nous et nous
sommes émus de vous y accueillir ce matin
pour partager ce culte que nous avons
voulu presque identique à celui que nous
partageons tous les dimanches en venantécouter la parole qui a traversé nos vies et
qui nous a appelés à croire, à croire à nouveau,à croire encore !
Sans vouloir être désobligeant à notre
propre égard (!), il faut bien reconnaître
que nous ne sommes plus d’une prime
jeunesse. Dieu seul sait le temps qu’il nous
sera donné de vivre ensemble. Mais pour
ce temps, voici ce à quoi nous nous engageons
ensemble aujourd’hui : à attendre
encore de sa grâce ce que nous avons déjà reçu : la libération qui vient du pardon, la
joie qui vient de l’espérance et la vérité de
l’amour.
Patrick et Yvonne O.
Afin de protéger la vie privée des personnes
concernées, les témoins de ce dossier ont écrit
sous un pseudonyme.
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