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Corinne
Akli
Citoyenneté
en banlieu
Corinne
Akli, pasteur à Aubervilliers, présidente du club de prévention
spécialisée "A travers La Ville" et ancienne secrétaire
nationale du Secours Populaire français chargée des zones
sensibles et du suivi de la loi contre l'exclusion
Depuis douze ans j'assume un ministère pastoral en zones urbaines
au nord de Paris, à 800 mètres du stade de France et 2km
du périphérique. Ce qu'on appelait autrefois "la petite
couronne" est devenu au fil des ans les faubourgs, la banlieue rouge,
les quartiers chauds, les zones sensibles et oui en effet les gens qui
vivent dans ces zones sont peut-être plus sensibles que les autres
à la détresse humaine, à l'injustice sociale, aux
questions de survie, de racisme, d'exclusion. Même s'il y a beaucoup
de souffrance, il vaut peut-être mieux vivre en zone sensible
qu'en zone insensible.
Les villes, les cités dans lesquelles nous osons nous risquer
n'ont pas bonne réputation, les bagarres, les injures, la manière
d'accueillir un étranger, la manière de s'intolérer
entre représentants de diverses confessions et dénominations,
la manière de se mépriser et de s'envoyer à tous
les diables et puis cette impression pesante d'être seul, d'être
en marge de la pensée générale et du comportement
général. Nous ne savons plus accueillir fraternellement
tous ces gens qui débarquent aux portes de la capitale ou de
nos agglomérations urbaines. Nous les traitons en étranger
ou en ennemi mais jamais comme un frère en humanité, un
frère qui souffre et qui ne sait comment exprimer sa détresse.
A Aubervilliers et dans les communes voisines, 45% pour cent
de la population est de nationalité étrangère.
70% de la population recensée ne vivait pas là il y a
10 ans. Entre chaque recensement 70% de la population est nouvelle.
D'où un vrai problème de transmission des valeurs, de
la mémoire, en particulier la mémoire ouvrière,
la mémoire de résistance au fascisme (qui se souvient
que Pierre Laval était maire d'Aubervilliers et que le Conseil
municipal a voté à l'unanimité la déportation
des enfants juifs !). Il y a des guerres entre pauvres pour un bout
de pain, pour une couleur de peau ou de passeport, pour une casquette,
un logement, il y a la tentation de l'extrême droite...
On ne peut taire la situation socio-économique toujours aussi
sombre dans ces quartiers de la banlieue; même si, sur le terreau
de la misère germent toujours aussi des graines d'espérance.
Et cette ville c'est le lieu idéal pour parler de délivrance,
d'amour et de service. Le Foyer Protestant d'Aubervilliers est depuis
75 ans un espace ouvert à tout public sans a priori, sans condition
préalable. C'est un lieu-sas où se disent et se vivent
ces migrations, ces mutations des familles, des cultures, c'est un lieu
de brassage où on essaie de ne pas stigmatiser les gens sur un
moment de leur parcours, mais d'accompagner leur propre évolution,
les aider à se repérer dans la ville, à trouver
des alliances.
Ce qui veut dire que depuis trois ou quatre générations
les gens les plus pauvres et les plus marginaux nous connaissent et
ont fait appel à nous pour eux-mêmes, pour leurs enfants
et pour leurs petits enfants.
Depuis 1978, avec l'action des éducateurs de rue nous
nous sommes beaucoup avancés en direction des jeunes les plus
en souffrance, ceux qui s'engagent dans des conduites à risque
: drogue, trafic, recel, violence, délinquance, rodéo-moto,
maltraitance, tentatives de suicide...
Qu'on s'occupe des plus petits, qu'on emmène des enfants en vacances,
qu'on offre une douche, un logement ou du pain aux mendiants, cela paraît
normal, mais qu'on se mette au service de nos agresseurs, qu'on dépense
du temps et de l'argent pour des "sauvageons" qui ne méritent
que la prison ou une bonne fessée, cela peut choquer. Pourtant,
à l'aube du 21e siècle, on ne peut plus faire la charité
comme au 18e siècle. Les pauvres ont changé de visage.
Ce n'est plus tant la famine, la tuberculose ou le saturnisme qui nous
posent problème -même si ces fléaux pèsent
encore lourd sur nos quartiers- actuellement, nous sommes confrontés
à la violence, la désespérance, la montée
du chômage, l'inutilité. Nous cottoyons des pauvres
qui ne disent plus merci. Devant ces phénomènes sociaux,
la bonne volonté et l'amour ne suffisent plus, d'où la
nécessité de s'entourer de professionnels capables de
s'insérer dans ces quartiers sensibles.
Les éducateurs de rue sont nos relais auprès de ces populations
en grande souffrance, dans une démarche d'autonomie, de respect
mutuel, de confiance :
chacun
a le droit à l'erreur, on peut toujours naître de nouveau,
repartir, essayer, se tromper, revenir... Dans le cadre de la convention
collective de l'enfance inadaptée, il s'agit d'entrer en relation
éducative et bienveillante avec des jeunes en rupture et en
grande détresse, qui menacent non seulement la paix sociale
mais leur avenir de citoyens, d'adultes, de parents responsables.
La lutte contre les fléaux sociaux passe par l'éducation,
l'alphabétisation, la formation professionnelle, l'accompagnement
scolaire, l'organisation de séjours de vacances ou de sorties
culturelles, la recherche de logements adaptés, l'accès
aux soins, l'attention aux plus fragiles, l'écoute tout simplement.
Nous avons, non loin d'ici, depuis plus de cinquante ans un centre
de vacances sur le plateau Vivarais-Lignon "La Chaumette" où
nous emmenons chaque année entre cent et 200 enfants de Seine
St Denis, St Etienne, Argenteuil, Amiens et une trentaine d'enfants
français binationaux résidant à l'Etranger. Cela
ne va peut-être pas changer le monde mais ça change leur
vie à eux : nouveaux repères, nouveaux modes de relations
entre enfants et adultes et entre enfants de milieux géographiques
et culturels différents. Là, nous reposons les bases
d'une société plus adaptée aux besoins de reconnaissance
et de développement de chacun. Là, les bagarres cessent,
plus de vitres à briser, ou de pneus à brûler,
plus de chahut, plus de stress. Ce sont des expériences
qui font grandir qui redonnent confiance en soi et en l'autre.
Ils découvrent un coin de paradis quelque part en France, où
il y a suffisamment à manger pour tous, trois fois par jour,
où on n'est pas coincé dans une tour ou une cage d'escalier,
un endroit où chacun peut vivre à son rythme et s'exprimer
sans peur de la répression. En fait, ces enfants ont besoin
de réapprendre les gestes simples de la vie. Ils ont besoin
d'attention et de respect mais aussi de limites, de repères
stables dans un monde qu'ils considèrent comme instable et
hostile.
C'est cela
aussi l'enfance inadaptée : ceux-là ne sont pas
en chaise roulante ils ne sont pas déficients mentaux ou sensoriels,
leur handicap c'est l'inaptitude à vivre en société,
l'inaptitude à grandir dans leur mode de relation au monde et
à la vie.
Ce que nous savons des enfants que nous fréquentons, c'est que
leur univers n'est pas particulièrement adapté à
leurs besoins d'espace, de découverte, d'initiative, de chaleur,
d'amitié.
Il nous faut, pour eux et avec eux, transformer ces zones de mal-vivre,
faire reculer les réflexes de peur et de haine, faire avancer
les notions de citoyenneté et de fraternité. C'est un
lent travail en profondeur. Un travail de fourmi que l'on nomme en langage
savant le "remaillage social". Il s'agit de restaurer un tissu humain
déchiré par les crises et les chômages, les détresses
familiales, les erreurs d'urbanisme, les errances économiques.
Restaurer le "maillage social" c'est faire du lien entre les
voisins d'un même quartier, pour qu'il ne soit plus possible de
tomber hors des mailles dans le néant de l'oubli et de l'isolement.
C'est aussi réhabiliter les parents qui ont été
licenciés et disqualifiés de la plupart des instances
éducatives ou socio-professionnelles. L'ascenseur social est
en panne les jeunes de 20-30 ans ont un statut social moins intéressant
que leurs parents, régression des salaires et des responsabilités,
RMI, chômage et beaucoup d'enfants n'ont vu que des parents au
chômage, ils perdent très vite confiance dans cette société
qui ne tient pas ses promesses.
Ce qui est sûr, c'est que si tout allait bien dans cette banlieue,
nous n'aurions pas besoin d'être là, de dépenser
toute notre énergie et notre temps pour organiser des activités
à des tarifs extrêmement bas pour des familles insolvables.
C'est bien justement parce qu'on vit mal par ici que notre présence
est importante, nécessaire. Ne pas abandonner un pouce de terrain
à la loi de la jungle, rester un lieu d'écoute et d'espérance
dans un monde qui perd ses repères et ses valeurs pour sombrer
dans la précarité et l'égoïsme.
Et si le Club de prévention est subventionné à
90% par le Conseil général du 93 ni la colonie de vacances
ni le Foyer ne bénéficient d'aide publique. Nous ne survivons
qu'à l'aide d'un réseau de donateurs motivés. Pour
les questions de peur, de délinquance, d'insécurité
il semble que la société soit prête à dépenser
beaucoup d'argent, mais pour le remaillage social, les loisirs éducatifs,
la découverte de la France, la santé physique et l'équilibre
psychique des mômes on est bien loin du compte.
Pour conclure, je pense à un poster de Snoopy il y a une vingtaine
d'années qui proclamait "Il vaut mieux être riche et en
bonne santé que pauvre et malade" en fait, personne ne désire
devenir pauvre : tomber dans la misère, le crédit, la
mendicité c'est le cauchemar pour tous. Tout le monde par contre
rêve d'être riche et en bonne santé. cf. l'émission
"Voulez-vous gagner des millions ?" croyez-vous qu'on réussirait
un tel audimat avec "Voulez-vous perdre vos derniers sous ?" Notre politique
jeunesse en France est bien faible. Il ne faudra pas s'étonner
de ce que feront ces enfants quand ils auront 18 ans, certains ces semaines-ci
d'autres dans 3 ou 4 ans, s'ils se servent de leur carte électorale
ce sera pour dire quoi à cette société qui les
a continuellement méprisés et marginalisés ? Cette
société à deux vitesses où les riches continuent
à s'enrichir avec arrogance et les pauvres continuent à
sombrer.
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