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Le
Christianisme Social
Un siècle d'histoire dans le protestantisme français
Le mouvement
de protestation personnelle et sociale contre l'injustice va naître
en plusieurs points de la dissémination protestante dans les années
qui suivent la Commune.
Si elles
gardent la mémoire des persécutions d'avant la Révolution,
et malgré les limitations du régime concordataire hérité
de l'Empire, les Eglises de la Réforme connaissent un réveil
spirituel qui les ouvrent au témoignage et au service.
La révolution
industrielle et commerciale du siècle sur le mode du libéralisme
économique a provoqué de telles misères dans l'Europe
d'alors, et surtout dans les quartiers ouvriers des villes, que des mouvements
sociaux et politiques se sont organisés en vue d'une nouvelle société.
C'est à la confluence des analyses d'expériences du socialisme
et de leurs réflexions et pratiques bibliques et théologiques
qu'une génération de pasteurs et de membres d'Église
vont vouloir mettre en oeuvre un christianisme appliqué à
la modernité, c'est-à-dire critique et prophétique.
La prédication
de l'Evangile doit s'adresser à tout l'homme, en tout homme, dès
maintenant et dans sa vie concrète, car la famille humaine est
promise à la liberté et à la responsabilité.
C'est dans
ce contexte historique que retentit à Paris, en 1878, la parole
du pasteur Tommy Fallot dont la famille d'industriels avait participé
à la vie d'une " Société des amis des pauvres
", comme on disait alors ! Pour lui, il s'agit d'aller au-delà
de l'assistance, même utile et nécessaire, par une pratique
sociale qui donne des signes du " Royaume de Dieu " et contribue
de la sorte à une véritable justice pour tous. Il parle
ainsi du haut de la chaire : " Le socialisme a emprunté à
l'Évangile une partie de son programme. Il veut constituer la société
sur les bases de la justice. L'Évangile le veut aussi. A cet égard,
blâmer le socialisme serait condamner l'Évangile et les prophètes
". Inutile de souligner que ses paroissiens ne furent pas tous gagnés
à cette manière de voir !
Encouragé
par des mouvements comparables en Angleterre, en Allemagne, en Suisse,
il fonde en 1882 le " Cercle socialiste de la libre pensée
chrétienne ". Le titre suscite de telles réactions
qu'il faudra le transformer en " Société d'aide fraternelle
et d'étude sociale " ! Ce qui ne va pas freiner le militantisme
des novateurs.
Au même moment, avec Edouard de Boyve, Charles Gide et Auguste Fabre,
se constitue "L'Ecole de Nîmes ", initiative du mouvement
coopératif.
En 1888, est créée dans la même ville, et en regroupement
de ces forces nouvelles, " l'Association protestante pour l'étude
pratique des questions sociales ".
En 1896 paraît " La Revue du Christianisme Social " qui
gardera ce titre jusqu'en 1972 pour devenir ensuite " Parole et Société
", puis, ces dernières années, " Autre Temps ".
Les relais
sont pris avec des pasteurs comme Elie Gounelle à Roubaix, Wilfred
Monod à Rouen qui oeuvrent dans des paroisses ouvrières
et des associations appelées " Solidarités ".
Chrétiens protestants ou catholiques, socialistes croyants ou agnostiques
s'y côtoient pour le débat, la réflexion et l'action.
Des périodiques naissent, " La Vie Nouvelle " puis "
L'Avant-Garde ".
Ainsi porté
par ces groupes où s'articulent et s'affrontent positivement chrétiens
sociaux ou socialistes, le Mouvement va traverser l'horrible fracture
de la guerre de 14-18 pour travailler dans deux directions de dimension
internationale : le " Pacifisme " qui veut désarmer les
nations et
" l'cuménisme " qui doit associer les Eglises protestantes,
anglicanes et orthodoxes à l'interpellation des sociétés,
au nom de la justice et de la paix.
Des objecteurs
de conscience le manifestent devant les tribunaux : Jacques Martin, Philo
Vernier, Henri Roser, ... D'autres dans l'ordre économique, Georges
Lasserre, ... dans l'ordre politique, André Philip, ... dans l'ordre
philosophique, Paul Ricoeur. Et combien d'autres dans les luttes sociales
du pays au coude à coude avec d'autres militances.
La défaite
militaire, l'occupation étrangère et le régime de
Vichy vont obliger au retrait, au secret et à l'émergence
de nouvelles formes de témoignage et de résistance. En particulier
pour la défense des juifs, le soutien des internés dans
les camps, l'aide à la traversée des frontières.
Dans l'après-guerre, le mouvement renaît et aborde dans ses
groupes et carrefours, sa revue et son nouveau périodique "
Cité Nouvelle ", tous les problèmes d'un monde en mutation.
Ce qui nous
a façonnés, nous en particulier qui arrivions au protestantisme
de l'après-guerre, au sortir d'une jeunesse marquée de catéchismes
contradictoires, ce fut d'expérimenter qu'on pouvait vivre heureusement
la tension entre le " dedans " d'une Eglise à l'écoute
d'une Parole jaillissant de la Bible et le " dehors " d'un monde
où d'autres hommes et femmes travaillaient à transformer
l'ordre des choses, ou son désordre.
Y voisinaient
la théologie libérale et critique et la prédication
dialectique de Karl Barth. S'y exprimait un socialisme chrétien
plus ou moins en phase avec l'amorce d'une nouvelle gauche politique.
La référence au Royaume de Dieu se nourrissait des témoins
de l'Ancienne Alliance comme du ministère eschatologique du Jésus
des Evangiles.
Et l'actualité
était prise à partie. On dénonçait la torture
ici et là. On s'attaquait aux tares ou aux disparités sociales
de notre démocratie. On abordait le débat Est-Ouest et la
construction européenne avec les contradictions mêmes de
la société française. On intervenait, d'une année
à l'autre et avec passion, dans le difficile processus de la décolonisation.
On provoquait la rencontre entre patrons, cadres et syndicalistes (dans
le groupe dit de Tassin) pour entrevoir ce que pourrait être un
autre traitement du travail et un nouvel ordre économique.
Mais il est
vrai qu'à le veille des années 70 un nouveau souffle était
sans doute nécessaire pour réamorcer le passage d'une génération
à l'autre, repenser et réarticuler la prédication
du Royaume à l'espace et au temps d'une histoire qu'il fallait
continuer de décrypter avec l'aide des sciences sociales.
Pouvait-on
éviter la dérive dite révolutionnaire du " tout
politique " et l'attrait charismatique de fortes personnalités
en prise avec l'événement ? D'autant plus que l'air du temps
poussait les militants à ouvrir leurs églises sur la rue
ou à les déserter, pour de nouvelles présences au
quartier ou à la cause qu'on se choisit, au près comme au
loin.
Les groupes
locaux s'étaient délités. Seule la Revue du Mouvement
poursuivait son service de réflexion et d'interpellation. Et dans
l'intervalle les Synodes des Eglises de la Réforme ou les Assemblées
de la Fédération protestante se saisissaient en partie des
dossiers les plus brûlants, tels le nucléaire et le tiers-monde.
De même, des mouvements plus spécialisés, la Cimade,
la Mission dans l'industrie, les Equipes ouvrières ... s'étaient
investis contre les formes nouvelles de l'exclusion.
Depuis lors
et tel quel, comme réseau de militants engagés ici ou là,
et comme revue, le Mouvement poursuit une action concertée et conjuguée
avec d'autres pour tenter d'y faire entendre cette même Parole qui
appelle les hommes et les femmes de ce temps au bonheur de vivre ensemble.
Pasteur Bernard CHARLES
Président du Mouvement français du Christianisme Social
Extrait
du panneau " Christianisme social "
Exposition sur le Protestantisme
Fête de l'Humanité 1994
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