Colloque
   Foi chrétienne & extrême droite

29 janvier au 1er février 2004 à Strasbourg

 

 

André Gounelle
professeur honoraire de dogmatique à la Faculté de théologie protestante de Montpellier

André Gounelle
Statut d'une confession de foi


STATUT D'UNE CONFESSION DE FOI,  André Gounelle,
professeur émérite de théologie à l'Institut de Théologie Protestante de Montpellier, auteur de nombreux ouvrages parmi lesquels : le Baptême, La Cène, sacrement de la discorde, Après la mort de Dieu, Parler de Dieu, qui restent dans toutes les mémoires .....

Il est le maître d'oeuvre de la traduction en français de quelques théologiens américains (Paul Tillich, John Hick, etc...)

STATUT D'UNE CONFESSION DE FOI

À plusieurs reprises, depuis un demi-siècle, des militants et des responsables chrétiens se sont demandé si l'Église n'entrait pas ou n'allait pas entrer dans un status confessionis, c'est-à-dire dans une situation qui exige une confession de foi, dans un temps où l'Église doit prendre publiquement une position nette et tranchée, faute de quoi elle ne serait plus l'Église. Qu'elle trahisse peu ou prou sa mission, en un sens, cela fait presque partie de sa nature. Elle n'est jamais à la hauteur de l'évangile, ce que rappelle la confession de péché. Toutefois, des défaillances sont une chose, l'apostasie en est une autre : on ne peut pas assimiler des manquements à l'évangile avec un rejet du Christ et de son message, quand bien même on s'en réclame. Il y a status confessionis quand nos actes, nos paroles, nos comportements décident si, oui ou non, nous sommes disciples, même défectueux, du Christ et si, oui ou non, nos communautés sont encore, bien qu'imparfaitement, l'Église du Christ.

Ce sentiment de vivre un processus confessionis a, par exemple, été explicitement formulé en avril 2003 à Buenos Aires au cours du forum Sud-Sud de l'Alliance réformée mondiale. À partir d'une analyse de la situation créée par le développement d'une économie libérale mondiale, ce forum a rédigé une déclaration de foi, suivie d'un engagement et d'une prière qu'examinent actuellement les diverses Églises réformées rattachées à l'A.R.M. La montée de diverses extrêmes droites en Europe et particulièrement en France n'appelle-t-elle pas une réponse de ce type, étant bien entendu que s'il importe de réagir c'est parce qu'on a affaire à un extrémisme déviant et pas parce qu'il se situe à droite.

Nous faut-il aujourd'hui en France mettre en route un processus confessionis pour faire face à la nocivité extrémiste ? Répondre à cette question implique un double travail. D'une part, une analyse aussi précise que possible de la situation pour discerner ce qu'elle met en jeu et les périls qu'elle comporte. D'autre part, une réflexion sur la signification et la portée exactes en protestantisme d'une confession de foi.
Mon intervention s'inscrit dans ce deuxième volet. Je vous propose un parcours en trois étapes.

La première apportera des précisions sur ce qu'il faut entendre par « confession de foi ».

La deuxième portera sur l'autorité des confessions de foi au moment de la Réforme et dans le protestantisme classique.

La troisième s'arrêtera sur l'exemple toujours cité, le précédent auquel on se réfère constamment, celui du synode confessant et de la déclaration de foi de Barmen en 1934 face au pouvoir nazi. Je m'éloigne donc et vous éloigne de l'actualité, non pas pour l'oublier ou en détourner, mais pour tenter de l'éclairer et pour chercher dans le passé quelques repères susceptibles de nous aider dans le présent.

Définitions

Qu'appelle-t-on « confession de foi » ?

Le mot « confession » dérive du verbe latin confiteri qui appartient au vocabulaire juridique. Il signifie : premièrement, reconnaître ou décliner son identité devant un tribunal, dire qui on est; deuxièmement, raconter aux magistrats ce qu'on a fait, rendre compte de ses actions (et pas seulement ni principalement de ce qu'on a vu ou constaté). Il s'agit donc d'un aveu, d'un témoignage ou d'une déclaration qui concerne et met en cause celui qui l'exprime; il n'y parle pas d'un autre ou d'autre chose mais bien de lui-même.

Les chrétiens ont très tôt appelé « confesseurs » ceux qui affirmaient, souvent au prix de leur vie, leur foi devant les autorités de l'Empire romain ou devant la foule, ceux qui ne cachaient pas leur appartenance à l'Église, qui n'avaient pas honte ni peur d'affirmer que Jésus le Christ était leur seigneur. Par extension, le terme de confession a été étendu à toute déclaration, proclamation ou explication publique de la foi. Les confessions de foi se rangent en deux grandes catégories. D'une part, les liturgiques ou doxologiques par lesquelles le croyant exprime sa confiance, sa louange, et sa consécration à Dieu. Elles peuvent être très simples à l'exemple de Marie Madeleine qui au matin de Pâques dit simplement au ressuscité, Rabbouni, mon maître. La confession de foi s'adresse ici à Dieu; elle exprime l'élan du fidèle qui répond à son amour. Elle s'insère souvent dans le cours d'un culte. D'autre part, nous avons des confessions de foi dogmatiques, qui ont pour but d'exposer les croyances que l'on tient pour fondamentales. Elles apparaissent le plus souvent dans des moments de troubles, de discussions, de luttes dans les Églises entre des gens qui ont des compréhensions différentes, voire opposées du message évangélique. Ainsi, on a écrit plusieurs confessions de foi dans les premiers siècles de l'Église au moment des grandes controverses sur la trinité ou sur la christologie. Des conciles comme ceux de Nicée Constantinople ou de Chalcédoine (quatrième et cinquième siècles) ont adopté des formules qu'il fallait accepter pour n'être pas excommunié, c'est-à-dire expulsé de l'Église.

Au seizième siècle, période de grands affrontements religieux, on a produit de nombreuses confessions de foi. En 1530, la diète d'Augsbourg entraîne la rédaction de l'Augustana par Melanchthon, de la Fidei ratio par Zwingli et de la Tétrapolitaine par Bucer. Dans les années qui suivent viendront les écrits symboliques luthériens, et, du côté réformé, la Confession de La Rochelle, la Confession helvétique postérieure, le Catéchisme de Heidelberg, pour s'en tenir aux textes les plus connus, ainsi que, du côté anglican, les XXXIX articles. On pourrait facilement allonger cette liste. Ces différents textes indiquent les principes essentiels et les doctrines caractéristiques de chaque courant (qu'on appelle, à cause de cela, des « confessions »). Une « confession de foi » est, ici, un résumé doctrinal qui énonce ce que tel ou tel groupe tient pour vrai, ce qu'il pense être l'essence ou l'essentiel de la foi chrétienne. Elle s'adresse à deux publics différents. D'abord, à ceux de l'extérieur, en particulier au seizième siècle aux autorités; on veut leur faire savoir qui on est et ce qu'on croit pour obtenir sinon une adhésion du moins une reconnaissance. Ensuite, aux membres du groupe pour vérifier ou clarifier leur accord et assurer leur communion. La confession de foi a une visée interne et externe; elle implique, de ce fait, qu'il n'existe pas un enseignement ésotérique qui différerait de l'exotérique.

Confession et déclaration de foi

Depuis un siècle et demi, le protestantisme parle dans certains cas plutôt de « déclaration » que de « confession » de foi. Le synode de Barmen en 1934 adopte une « déclaration » et non « une confession » de foi. L'Église Réformée de France, en 1938, intitule « déclaration » sa base doctrinale. De même le forum de Buenos-Aires auquel j'ai déjà fait allusion propose une déclaration de foi. Pourquoi ce mot, et quelle différence entre une confession et une déclaration de foi ? À cette question, j'ai repéré deux réponses.
  • La première l'emporte dans les milieux réformés. La distinction ne tient pas tant, pour eux, à la nature du texte qu'à la situation de ceux qui y adhèrent et les adoptent. Quand ils le font au péril de leur vie, on parle de « confession », dans les autres cas de « déclaration ». Se réclamer de la Confession de la Rochelle dans la France du seizième siècle entraînait le risque d'emprisonnement ou d'exécution. Signer en 1938 la déclaration de foi de l'Eglise Réformée de France ne comporte aucun danger de ce genre. En fait, la distinction reste relative. À Genève en 1537, c'est de ne pas signer la confession de foi qui aurait été dangereux et dans le cas de Barmen des sanctions plus ou moins lourdes étaient bel et bien envisageables.
  • La deuxième réponse domine dans les milieux luthériens. Elle considère que la différence entre confession et déclaration de foi réside dans la nature même des textes. La confession de foi pose les principes fondamentaux qui valent à toute époque et dans toute situation. La déclaration indique comment à une époque et dans un pays donnés ces principes s'appliquent, ce qu'ils signifient concrètement. Ainsi la confession de foi dit que les êtres humains sont tous enfants de Dieu quelles que soient leurs origines ethniques, et dans l'Allemagne de 1934, la déclaration de foi en tire la conséquence que les mesures anti-sémites sont contraires à la foi chrétienne. Autre exemple, des déclarations de foi s'appuient sur la confession du Dieu créateur pour souligner qu'à notre époque de pollution grandissante et inquiétante, la fidélité évangélique implique le respect de la nature. La déclaration de foi n'a pas une importance moindre que la confession, mais elle se situe dans le cadre d'une situation précise et en dépend, alors que la confession, plus générale, vaut en toutes circonstances.
Que l'on adopte la première ou la deuxième réponse, il me semble que si notre situation actuelle en France demande une proclamation, il serait préférable de la qualifier de déclaration plutôt que de confession de foi.

Autorité des confessions de foi en protestantisme
Après ces définitions dont le caractère scolaire ou scolastique ne m'a pas échappé, même si je les ai jugées incontournables, je passe à ma deuxième partie.

Le Sola Scriptura

Pour les protestants, les confessions de foi ecclésiastiques posent un problème délicat. En effet, ils soulignent beaucoup l'autorité de la seule Écriture à laquelle ils soumettent et subordonnent les textes ecclésiastiques. Alors que le catholicisme classique a tendance à considérer que l'enseignement de la Bible et celui de l'Église forment un bloc homogène et indissociable, les réformés les différencient nettement; l'adjectif sola dans l'expression sola scriptura entend bel et bien nier tout caractère normatif aux textes ecclésiastiques. D'où le problème : en adoptant des confessions de foi, des déclarations de principes, auxquelles on demande ou exige adhésion, les protestants ne restituent-ils pas à leurs instances ecclésiastiques le rôle qu'ils ont refusé à celles du catholicisme ?

Calvin fournit un exemple frappant des décalages voire des contradictions entre les règles affirmées et la pratique concrète. En 1537, un de ses adversaires, Caroli, alors pasteur à Lausanne, le somme de signer les symboles d'Athanase et de Nicée Constantinople. Calvin s'y refuse, non pas qu'il serait en désaccord avec ces symboles (encore qu'il ne cache pas qu'il les trouve mal composés et rédigés), mais parce qu'il ne veut pas, écrit-il, « introduire dans l'Église cet exemple de tyrannie : que soit tenu pour hérétique quiconque n'aurait pas répété les formules établies par un autre ». Très belle phrase et principe admirable. Malheureusement, en 1537, la même année, Calvin et Farel imposent à tous les habitants de Genève, sous peine d'expulsion, la signature de la confession de foi qu'ils ont rédigée.

Norma normans et norma normata

En fait, plusieurs des textes symboliques du protestantisme essaient d'éviter des inconséquences de ce genre en relativisant leurs énoncés, en soulignant qu'ils sont imparfaits et amendables, en limitant par conséquent leur autorité. J'en donne deux exemples parmi beaucoup d'autres.
  • La Confession écossaise de 1560, rédigée par John Knox, déclare :
« Quiconque découvrira dans notre confession un article quelconque ' qui [contredirait] à la sainte Parole de Dieu, qu'il veuille bien nous le signaler par écrit. Nous lui promettons ' soit réfutation ' par la parole de Dieu soit correction de ce dont il nous aura prouvé la fausseté ».   
  •  L'épitomé de la Formule de Concorde de 1577-1580 précise très nettement les choses :
« La sainte Écriture reste la seule règle et la seule norme; elle a seule l'autorité de juger ' Quant aux symboles ' ils n'ont point comme l'Écriture Sainte, l'autorité de juger; ils ne sont que des témoignages et des déclarations de foi. »
L'Écriture juge, les symboles témoignent. On leur assigne une fonction plus indicative qu'impérative. Ils constituent une règle subordonnée et révisable, ce que souligne très nettement en 1688 le genevois François Turretini, en distinguant la norma normans de la Bible, norme suprême et la norma normata des textes ecclésiastiques, norme dérivée.

« L'autorité [des confessions publiques de l'Église] doit être grande...; elle reste cependant inférieure à l'autorité de l'Écriture ' Celle-ci est la règle, celle-là la chose réglée... D'où il apparaît clairement que pèchent par excès ceux qui posent ces confessions en normes de la vérité et les égalent à la Parole de Dieu. »

Barth va dans le même sens quand il traite de la confession de foi de l'Église dans un sous paragraphe de la Dogmatique intitulé « l'autorité soumise à la Parole ».

Il y a un contraste tranché entre cet assentiment conditionnel des protestants aux confessions ou déclarations de foi et la position qu'exprime le Concile de Trente dans sa quatrième session (avril 1546) :

« Personne ' ne doit, en se fiant à son jugement, oser détourner l'Écriture sainte vers son sens personnel, contrairement au sens qu'a tenu et que tient notre mère, la sainte Église, à qui il appartient de juger du sens et de l'interprétation véritables des saintes Écritures.

Malgré la netteté de cette différence, on constate que dans bien des cas, les protestants ont eu tendance à faire ce qu'ils reprochaient au catholicisme : imposer et condamner, établir leur instances ecclésiales en juges du vrai et du faux. Quand ils déclarent le status confessionis, n'entendent-ils précisément conférer à leurs positions et à leurs déclarations l'autorité de l'évangile lui-même ? On trouve cette tendance dans certains propos des partisans de l'Église confessante, par exemple chez Bonhoeffer. On peut, certes, la justifier en parlant de situation exceptionnelle, d'urgence et d'exigences extraordinaires, ce qu'entend précisément indiquer l'expression status confessionis. On peut, au contraire, estimer que dans de telles situations plus que dans tout autre il importe de maintenir et d'appliquer très fortement les principes, de ne pas consentir à des entorses. Quand on fait appel au status confessionis pour donner un plus grand poids à ses prises de positons, pour mieux frapper les esprits et mobiliser les communautés, même avec des intentions parfaitement respectables et en dépit de la force supplémentaire qu'elles revêtent alors, ne prend-on pas le risque de se trahir soi-même ? En disant cela je pense tout autant au forum de Buenos-Aires qu'à notre situation française. Un appel pressant me paraît préférable au recours à une voie d'autorité, dont d'ailleurs l'efficacité n'est pas évidente. Je n'aimerais pas que les Églises donnent l'impression d'égaler à l'évangile la lecture qu'elles en font ni ne tentent d'imposer un texte contraignant à leurs fidèles.
   

La confession de foi selon Barth

Le synode de Barmen

La troisième et dernière partie de mon exposé va porter sur la déclaration de Barmen et plus précisément sur le commentaire qu'en donne Barth dans le volume 5, édition française, de sa Dogmatique. En effet, quand aujourd'hui on parle de status confessionis, explicitement ou implicitement on se réfère à ce synode qui a acquis une dimension d'exemple, de modèle, de paradigme, voire d'histoire sainte. Dans l'image que nous en avons, il y a des simplifications et une partie de légende ou de mythe, mais aussi beaucoup de vérité. Nous avons découvert qu'on a occulté ou disqualifié à tort ce qui n'en relevait pas (par exemple l'action d'un Tillich ou la résistance des protestants libéraux). Nous savons aujourd'hui que les événements, les positions et les personnalités ont été plus complexes et plus équivoques qu'on ne l'a longtemps dit. Néanmoins, et à juste titre, cette image d'une Église confessante à la fois héroïque et prophétique continue à nous habiter. Elle nous a inculqué la hantise, probablement plus vive dans ma génération et celle qui l'a précédée que chez les plus jeunes, de n'être pas à la hauteur de ce qui a été dit et fait alors. Nous avons redouté qu'un manque de lucidité et de courage nous fasse passer à côté des exigences d'un status confessionis qui pourrait se présenter à nous. D'un côté, cette crainte nous a stimulés et a entraîné une vigilance probablement supérieure à celle qui existait dans les années 30; d'un autre côté, n'a-t-elle pas aussi paralysé en poussant à répéter un modèle plutôt qu'à en inventer un nouveau, plus adapté à des situations différentes ?

En tout cas, je n'entends nullement substituer à une image éclatante un tableau plus sombre et terne. J'indique seulement qu'ombres et lumières se mélangent, comme toujours dans l'histoire en général et dans celle de l'Église en particulier. Je ne vais d'ailleurs pas m'attarder sur le synode de Barmen lui-même, en dépit de l'intérêt qu'il présente, mais plutôt reprendre ce que Barth dit de la confession de foi et du status confessionis. S'il en traite de manière générale, au-delà des circonstances particulières, ce qu'il a vécu en 1934 nourrit implicitement ou explicitement ses thèses et analyses. Dans ses propos, je vais relever quelques éléments qui me semblent utiles pour notre propre recherche.

Définition de la confession de foi selon Barth.
Dans le volume 5, traduction française, de la Dogmatique, Barth donne la définition suivante : « Au sens strict du mot, une confession de foi est une formulation et une proclamation, faites sur la base d'une consultation et d'une décision communes, de l'intelligence, accordée à l'Église située dans un certain cadre, de la révélation attestée par l'Écriture sainte. » (p. 167). Je souligne quatre points de cette définition, dense et précise.

1. Je commence par les derniers mots : la révélation attestée par l'Écriture sainte. Les textes du seizième siècle cités dans la partie précédente ne font aucune distinction, n'établissent aucune distance entre la Parole ou la révélation de Dieu et l'Écriture sainte. Si Barth souligne très fortement que la confession de foi ne doit se fonder sur rien d'autre que sur la révélation biblique, il invite à voir dans l'Écriture non pas la révélation elle-même mais son attestation, le témoignage autorisé ou fiable qui lui est rendu. Sans amoindrir si peu que ce soit l'autorité de la Bible, il rejette implicitement un fondamentalisme ou un littéralisme strict qui, pour prendre un exemple un peu caricatural, interdirait de dire quoi que ce soit contre le nazisme sous prétexte que l'Ancien et le Nouveau Testament ne le mentionnent pas. Si nous n'avons pas d'autre accès à la révélation que l'Écriture, il n'en demeure pas moins que la révélation qu'elle atteste en déborde la lettre. Si la confession de foi ne doit faire rien d'autre « qu'expliquer, commenter et appliquer l'Écriture ' », toutefois « elle ne saurait se borner à répéter certains textes bibliques ». Autrement dit, elle a le droit de parler de ce dont la Bible ne parle pas directement et d'utiliser un autre langage qu'elle, à condition de le faire à partir et en fonction de ce qu'elle dit. Elle transpose son message dans la culture de notre époque où l'on vit, et indique ce que ce message signifie, implique et entraîne dans notre situation actuelle. La confession de foi n'est pas tenue à employer les mêmes mots, les mêmes termes, les mêmes expressions que la Bible. Par contre, elle n'a pas à délivrer un autre message ni à le compléter et encore moins à le modifier. Ainsi la plupart des confessions de foi de la Réforme précisent après chaque article les textes sur lesquels elles le fondent, excellente pratique, à condition que les références ne soient pas, si j'ose dire, tirées par les cheveux, ce qui est trop souvent le cas autrefois aussi bien qu'aujourd'hui. Contre nos principes, nous manquons de rigueur dans notre utilisation des textes.
On ne peut donc pas ériger la confession en juge absolu ou en critère dernier du vrai christianisme ou de l'évangile authentique. Elle renvoie à une révélation; elle dit comment elle la comprend et reçoit, mais ne s'identifie pas avec elle. On retrouve la problématique que ma partie précédente a dégagée.

2. Mon deuxième point porte sur l'expression qui précède celle que je viens de commenter, à savoir : l'intelligence accordée à l'Église située dans un certain cadre. Si l'Église a bien une intelligence, si elle n'est pas passive dans son analyse des situations et dans son interprétation de l'Écriture, néanmoins, cette intelligence ne vient pas d'elle, elle lui est « accordée », et ceci « dans un certain cadre ». Pour Barth, l'Église ne décide pas d'elle-même qu'elle doit confesser sa foi ni ne décrète le contenu de sa confession. Elle y est, en quelque sorte, contrainte par des événements extérieurs et par la pression de la parole de Dieu face à ces événements. « Que l'Église ne se force pas à être confessante » écrit Barth (Eglise,p.168). Il ne faut pas vouloir à tout prix adopter et proclamer une confession de foi. Ce serait artificiel et faux. Barth se sépare nettement de l'opinion courante selon laquelle la confession de foi est le texte de base et de référence d'une Église, le texte qui en définit l'enseignement, en expose les principes et assure sa cohérence. La prédication, la catéchèse et le témoignage font partie des tâches ordinaires de l'Église, qu'elle doit remplir en tout temps. La confession de foi, en tout cas « au sens strict » relève, au contraire, selon Barth, d'une situation exceptionnelle. Elle ne se formule pas n'importe quand ni n'importe où. Elle naît d'un péril ou d'une détresse. Selon Barth, le cadre dans lequel l'Église est appelée ou, plus exactement poussée, à confesser sa foi a deux aspects :

D'abord, il est géographique et historique. Une confession de foi ne vaut pas partout et toujours; elle s'inscrit dans un temps et un lieu bien délimités. Cela ne diminue en rien son autorité. Elle cherche à dire ce qu'implique nécessairement l'évangile, ce que entraîne obligatoirement le fait d'être chrétien dans une situation déterminée. Elle montre comment se traduit, s'incarne, se concrétise la fidélité à la parole dans un cas précis.
Ensuite, le cadre de la confession de foi se caractérise toujours par un combat ou une tension dramatique. Elle est une défense, une réaction contre un adversaire qui menace la foi chrétienne. Je souligne cette dernière indication; vous savez qu'on a reproché au synode de Barmen d'avoir plus réagi au danger que le nazisme représentait pour l'Église qu'aux périls qu'il faisait peser sur les juifs, sur le peuple allemand ou sur la paix européenne. Ce synode aurait été plus ecclésiastique que civique, alors que la foi chrétienne était aussi attaquée sur d'autres terrains. Mais même si la confession de foi a des préoccupations et un horizon plus larges (c'est le cas de celle proposée par le Forum Sud Sud), sa formulation et son orientation, les points sur lesquels elle insiste, sa manière de les exprimer dépendent du danger auquel elle fait face. Elle ne doit pas chercher à tout dire; elle n'a pas à être, je cite, « une somme théologique en miniature ». Elle n'est pas un résumé de l'essentiel de la doctrine chrétienne, mais une affirmation militante sur un ou plusieurs points précis. Qu'elle soit liée à une situation de conflit entraîne deux conséquences.
En premier lieu, elle se présente toujours comme une réaction. Elle surgit après l'erreur et l'attaque. En ce sens, écrit Barth, « une confession de foi arrive toujours trop tard », c'est-à-dire quand le mal est déjà fait. Elle ne prévient pas, elle remédie. Peut-être Barth répond-il ici indirectement aux chrétiens socialistes qui lui reprochaient d'avoir été peu militant durant les années 20, et d'avoir alors contribué à détourner bien des fidèles de l'engagement sociopolitique.
Seconde conséquence, une confession de foi implique nécessairement des anathèmes, des rejets souvent aussi importants et décisifs que ses affirmations. En 1934, tous les chrétiens confessent que Jésus est le Seigneur; mais tous ne reconnaissent pas qu'en conséquence Hitler est un faux seigneur, qu'on ne doit pas le reconnaître comme führer. « Le oui que proclame la confession de foi, écrit Barth, se traduit toujours également par un non ». Le non précise et clarifie le oui, en manifeste le sens et la portée. La confession de foi ne doit pas craindre de condamner non pas des personnes (aux personnes, il faut annoncer la grâce et le pardon), mais des doctrines. On ne dit vraiment ce que l'on croit que lorsqu'on désigne explicitement ce que l'on rejette. Par nature, une confession de foi est exclusive; elle dénonce l'inadmissible et l'inacceptable.

 

3. Troisième point, Barth estime nécessaires une consultation et ' une décision communes. Cette indication, bien qu'importante, ne demande qu'un bref commentaire. Barth souligne le caractère communautaire, ecclésial d'une confession de foi. Son sujet doit être un pluriel, et non un singulier; elle ne dit pas "je crois", mais "nous croyons". Même si une seule personne la rédige, elle ne cherche pas à faire entendre sa voix, mais celle de l'Eglise. Un texte ne devient confession de foi que si s'opère un ralliement autour de lui, s'il rassemble des croyants. Une véritable confession de foi ne peut pas rester l'acte prophétique d'une personne isolée; elle doit avoir ou prendre une dimension communautaire. Elle implique une collaboration et un accord.


4. Je souligne un quatrième point : la confession de foi n'est pas seulement une formulation mais aussi une « proclamation ». Elle n'est pas un acte intime et secret, elle a un caractère public, elle se veut un événement qui fait parler de lui. Une confession qui passe inaperçue ne remplit son rôle; elle est un échec. Proclamation implique publication et publicité.


Qu'une confession de foi soit une proclamation entraîne quatre obligations. Premièrement, elle doit porter sur des points essentiels ou d'intérêt général et ne pas traiter de questions secondaires ni exprimer des opinions particulières. Deuxièmement, elle doit faire apparaître nettement, explicitement ce qui la fonde, c'est-à-dire la fidélité à la parole de Dieu, attestée dans la Bible. Troisièmement, pour qu'elle atteigne le public, on doit la rédiger de manière simple, claire et concise, en évitant le jargon des spécialistes, en écartant les termes théologiques techniques. Quatrièmement, elle doit être provocante, non pas choquante, mais interpellante de manière à susciter des réponse, des prises de position. Elle combat et débusque la neutralité ou l'indifférence. Elle oblige à s'engager et à se mobiliser.

Je m'en suis tenu à quelques-unes des grandes lignes de l'analyse de Barth. En relisant ces pages de la Dogmatique, je me suis demandé si elles ne s'appliquaient pas autant sinon plus à la prédication de l'Église qu'à sa confession, même si ce développement se trouve dans le chapitre sur l'Écriture et non dans celui sur la prédication qui le suit. Du coup, je me suis demandé, sans pouvoir répondre, si nous avions raison de nous interroger sur la confession de foi plutôt que sur notre prédication et notre enseignement.

Conclusion

Il me faut maintenant conclure. À travers les trois étapes de mon exposé, j'ai essayé de dégager le statut des confessions de foi en protestantisme et les conditions qu'elles doivent remplir. Bien entendu, on peut ne pas être d'accord avec les positions des réformateurs et du protestantisme classique, et on peut contester les thèses et analyses de Barth. Par contre, on aurait tort de les ignorer, elles apportent des éléments peut-être discutables mais indispensables à notre réflexion. J'ai beaucoup insisté sur les exigences et conditions auxquelles doit répondre une confession de foi. J'ai, par contre, laissé entièrement ouverte la question de sa nécessité aujourd'hui et de son élaboration. Devons-nous nous engager dans un processus confessionis, et, si oui, comme le mener, quelle forme et quel contenu donner à notre proclamation ? Un discernement à la fois spirituel et intellectuel s'impose. Qu'est-ce qui, pour reprendre les thèmes de Barth, nous est donné et demandé ? Il nous appartient d'y réfléchir et de nous demander si les déclarations du style de Barmen ou du Forum Sud-Sud de l'Alliance Réformée mondiales sont la meilleure réponse aux exigences de l'heure. Je ne l'exclus ni ne l'affirme; je me contente de poser la question. 

André Gounelle