Colloque
   Foi chrétienne & extrême droite

29 janvier au 1er février 2004 à Strasbourg

 

 

Isabelle Grellier
maître de conférence en théologie pratique à la Faculté de théologie protestante de Strasbourg

Foi chrétienne et extrême droite
31 janvier 2004

Synthèse


Mener un travail de mémoire : cette exigence a été très présente au cours de nos travaux, et c'est - déjà - ce que je vais essayer de faire ici, pour nous aider à repasser dans notre cœur tout ce que nous avons reçu, et nous inciter à utiliser tous ces talents pour construire, dans la confiance, notre présent, et notre futur. Sans cacher que tout travail de mémoire est toujours une ré-interprétation personnelle; je ne prétends pas écraser ici la multiplicité des mémoires nécessaire, mais simplement proposer la mienne pour stimuler les vôtres.
Je pense cependant ne trahir la pensée de personne si j'affirme que nous avons vécu trois journées très riches; plus encore, qu'il s'est passé ici des choses importantes. Ce qui me frappe, c'est la qualité de l'écoute, et celle des débats, avec d'une part une vraie volonté de comprendre, d'autre part un engagement profond de chacun; nous sentons bien que nous touchons à des questions fondamentales pour notre société et pour nous-mêmes. Merci à Pierre Kopp et à l'association " Comprendre et s'engager " qui ont senti que ce colloque était nécessaire et qui nous ont stimulés à le mettre en œuvre.

Ce qui me frappe aussi, c'est la multiplicité des thèmes que nous avons évoqués. Nous avons touché à l'intégrisme islamique et au nationalisme, aux questions économiques et aux différences culturelles, nous nous sommes promenés dans les villages si paisibles d'Alsace comme dans les grands ensembles à la périphérie de nos villes, et du Rwanda en Haïti… Peut-être est-ce parce que nous avons besoin, nous aussi, de lieux pour parler, pour dire nos peurs et nos espoirs, pour refaire le monde… Mais c'est surtout parce que le vote extrême droite n'est pas un corps chimique pur qu'on pourrait isoler, il est le résultat d'un ensemble très complexe de facteurs divers, imbriqués les uns aux autres. Ce qui explique le nécessaire recours à une approche interdisciplinaire. Le risque, c'est que tout soit confondu, comme dans la tête des paroissiens qu'évoquait Ove Ullestad ce matin; l'enjeu, c'est d'essayer de mettre de l'ordre dans tous ces phénomènes qui se bousculent en nous, pour ne pas nous laisser noyer, pour pouvoir rester acteurs; sans oublier pourtant que le souci d'ordre peut aboutir parfois à tuer la vie.
Je vais essayer de mettre un peu d'ordre sans tuer la vie, en tirant quelques fils de cet écheveau complexe. Je le ferai en deux temps, cela ne vous étonnera pas : d'abord bien sûr comprendre, ou au moins essayer d'analyser l'état de notre société et pourquoi elle sécrète des votes si contraires à l'Evangile; puis dans un 2ème temps, analyser sur quelles bases et avec quels bagages nous pouvons nous engager dans le débat et dans l'action en tant que chrétiens. Le risque d'un tel plan serait de donner à croire que les chrétiens disposent de toutes les réponses; la première intervention de Fritz Lienhard nous a bien armés contre une telle prétention et j'essaierai de ne pas tomber dans ce piège.

1/ Comprendre

Notre démarche nous a donné un certain nombre d'éléments pour tenter de comprendre notre société et la façon dont elle peut favoriser un vote à l'extrême droite. Je vais essayer d'en souligner quelques-uns en déroulant trois fils qui ont été sous-jacents à nos réflexions : notre façon de nous situer dans le temps, notre rapport à l'espace, et enfin notre rapport à l'autre et à l'Autre. Choisissant ces trois fils pour guider mon effort de synthèse, je me donne quelques chances de pouvoir englober l'essentiel des réalités évoquées, puisqu'il s'agit des éléments fondamentaux qui structurent le cadre de toute existence humaine… J'ai été pourtant frappée de leur importance pour comprendre le succès de l'extrême droite aujourd'hui.

a) le rapport au temps

Vient bien sûr en premier le rapport au temps, qui a été central dans nos débats. Nous sentons bien que le recours à l'extrême droite est pour beaucoup de nos contemporains l'effet d'un rapport au temps - sans doute très fréquent aujourd'hui - qui nous paraît plus ou moins faussé.
Le rapport au temps, c'est d'abord, en l'occurrence, le rapport au passé. Gabriel Schoettel citait Nelson Mandéla : " les nations qui ne s'occupent pas de leur passé sont hantées par lui pendant des générations ". Ou, comme le dit Robert Castel : " Le présent n'est pas seulement le contemporain : il est aussi un effet d'héritage et la mémoire de cet héritage nous est nécessaire pour comprendre et agir aujourd'hui "[1].
Nous sommes tous conscients de la nécessité de ce travail de mémoire pour construire le présent; un travail de mémoire, nous a alertés Olivier Abel, qui doit pourtant rester dans un juste usage de la mémoire. Attention, nous a-t-il dit, à l'excès de mémoire qui ne laisse plus aux jeunes générations l'espace nécessaire pour construire et attention à l'excès d'oubli qui ne permet plus de reconnaître les héritages et qui laisse les jeunes sans repères; attention encore aux manipulations de la mémoire, surtout quand elles ne laissent pas de place au conflit des mémoires.
Notre société oscille souvent entre ces différents pièges : soit qu'elle se laisse envahir par la mémoire au point de s'absenter du présent, soit qu'elle mythifie le passé pour mieux dénigrer le présent, soit qu'elle l'oublie pour ne valoriser que le présent, un présent sans racines et sans avenir.
Le rapport au passé, pour nous en Europe, c'est bien sûr la mémoire de la guerre de 39-45 et il était intéressant de constater avec Frédéric Hartweg le traitement si différent de cette mémoire de chaque côté du Rhin; c'est aussi la mémoire coloniale que nous avons mentionnée à plusieurs reprises sans nous donner les moyens de travailler en profondeur dessus; c'est encore pour les jeunes beurs leur rapport difficile à leur culture d'origine; Olivier Roy nous a donné un exemple d'une utilisation de l'excès d'oubli, avec ces mouvements salafistes qui font une apologie de la déculturation, pour mieux (il ne l'a pas dit ainsi mais je m'autorise à le faire) prendre autorité sur les jeunes beurs.

En même temps qu'elle vit ce rapport difficile au passé, notre société fait bien peu de place à l'avenir… L'avenir a été moins présent dans nos réflexions, en tout cas moins explicitement, mais il était souvent là en filigrane. Ou du moins, ce qui était là, c'était la difficulté de notre société à penser l'avenir, la difficulté à le préparer. Nous avons changé, dit François Hartog[2], de régime d'historicité et nous vivons dans un " présentisme ", un présent qui n'a d'autre horizon que lui-même. Pourquoi ? sans doute à cause de l'individualisme dominant qui devient si facilement de l'égoïsme et à cause de l'indifférence; mais surtout, probablement, à cause de cette impression que nous sommes incapables de maîtriser l'avenir, du fait de la complexité du présent et de cette accélération de l'histoire qui nous empêche d'imaginer l'avenir. Notre société vit dans la peur devant un avenir dont elle sent bien qu'il sera très différent de ce que nous connaissons et sans doute pas meilleur puisque nous ne croyons plus au progrès. Il ne reste qu'à se résigner : " après moi, le déluge … " Et beaucoup se replient sur un passé idéalisé, attitude fréquente parmi les sympathisants de l'extrême droite.
Ce manque d'une vision d'avenir oblitère, j'y reviendrai, notre vision du monde.

b) le rapport à l'espace

Nous vivons dans une société de sédentaires dont le mode de vie est remis en question par des nomades. Je trouve stimulantes - même si elles sont sans doute un peu caricaturales, assez contestables - les réflexions de Jacques Attali[3] qui, opposant sédentaires et nomades, analyse l'histoire comme un jeu entre ces deux catégories.
Avec la mondialisation, le nomadisme est de retour, sous de multiples formes : nomadisme des riches touristes qui vont chercher une bouffée d'exotisme à l'autre bout de la terre, nomadisme des grands commis du capitalisme mondial qui parcourent le monde pour acquérir des marchés, nomadisme des entreprises, délocalisées dans des pays où la main d'œuvre coûte moins cher, nomadisme des pauvres qui cherchent un travail dans les pays riches, nomadisme des réfugiés politiques, des peuples chassés par les guerres qui cherchent un lieu où vivre dans un minimum de sécurité. Coexistent quelques hypernomades et beaucoup d'infranomades, pour reprendre ses catégories.
Je ne sais si ce nomadisme est - comme semble le penser J.Attali - porteur d'une capacité d'invention nouvelle; mais je sais qu'il nous effraye, en venant nous tirer de la sécurité de notre vie sédentaire à l'abri de nos frontières. Les habitants de nos pays riches sont nombreux à vivre avec la crainte fantasmagorique de hordes de ces infranomades venant envahir notre douce France, comme jadis les Goths ou les Vikings; et même les hypernomades inquiètent, eux qui détiennent en leurs mains le sort de tant de sédentaires - en particulier à travers les délocalisations d'entreprises.
Ces migrations de population ont été présentes à plusieurs reprises dans nos travaux, elles sont une des raisons - réelles ou fantasmées - du vote extrême droite. On n'est plus chez nous, disent, devant l'arrivée de populations asiatiques, les beurs cités par Bertrand Vergniol. L'étranger est dans nos murs - et encore plus dans nos têtes - comme une cristallisation de toutes ces menaces que nous savons si mal formuler.

D'autant plus que derrière ce rapport à l'espace se profilent les enjeux économiques que nous n'avons pas abordés de front, mais dont nous savons bien qu'ils sont très importants. Nous avons évoqué le désarroi social et économique dans lequel sont tant de familles, tant de quartiers de nos villes, tant de villages. La mobilité n'est pas seulement géographique, elle est aussi sociale; mais elle se joue en descente, parfois en dégringolade même, autant ou plus qu'en ascension. Les deux formes de mobilité, géographique et économique, sont d'ailleurs liées : l'histoire nous montre comment la paupérisation de populations entraîne souvent leur nomadisation.

c) le rapport à l'autre et à soi-même

Si la trame et la chaîne sont toutes deux endommagées, il n'est guère surprenant que le tissu social s'effiloche… Peur et méfiance dominent et contribuent à développer encore l'individualisme régnant. L'autre est a priori considéré comme un ennemi plutôt que comme un frère, surtout quand il s'agit d'un plus pauvre que soi.. " Une nouvelle logique travaille le cœur des villes et œuvre à la séparation de ses composantes sociales à raison du préjudice économique, scolaire et sécuritaire que représente la proximité avec plus pauvre que soi " note Jacques Donzelot[4].
Derrière cette peur de l'autre se profile un questionnement sur sa propre identité, comme le soulignait Jean-François Collange; incertitude sur nos identités personnelles quand l'identité professionnelle est malmenée par les évolutions industrielles et par le chômage, et quand les familles se déchirent; incertitude sur l'identité collective quand l'Europe vient bousculer nos mentalités, quand le métissage - qui est de tous temps, Jean-François Collange a eu raison de le rappeler - se fait plus visible.
L'étranger devant nous - et surtout quand il est fantasmé - renvoie à ce qu'il y a d'étranger en nous, il nous rend étrangers à nous-mêmes; sa rencontre suscite une remise en question de nous-mêmes dont nous aurions tellement aimé faire l'économie…

Plus globalement, nous a dit en particulier Olivier Abel, ce que révèle ce nouveau paysage des rapports à l'autre, au temps, à l'espace, c'est le manque, aujourd'hui, de grands récits épiques qui nous aident à situer notre présent comme la résultante d'un passé et sous l'horizon d'un avenir qui lui donnent sens. La chute des idéologies laisse notre monde orphelin. Ce qu'Erwann Lecoeur a dit plutôt en termes de vision du monde, de religion; le rôle attendu d'une religion dans toute société, nous a-t-il rappelé, c'est de donner du sens et de créer du lien social. Et le succès du Front National, nous a-t-il expliqué, est lié en bonne part au fait qu'il vient suppléer la perte de vitesse des religions institutionnelles, en fournissant cette vision du monde que beaucoup ne trouvent pas ailleurs, en leur fournissant cette communauté chaleureuse dont nous avons tous plus ou moins besoin, en ouvrant une certaine espérance. Ces affirmations qui nous ont tous fortement marqués interpellent très particulièrement les chrétiens et les Eglises.


2/ Le regard de la foi chrétienne

Je passe donc à un deuxième temps de la réflexion pour essayer de comprendre en quoi ces analyses interrogent la foi chrétienne et quel peut être son apport dans ce contexte.
Je reprendrai les trois catégories qui m'ont guidée dans la première étape, mais il me faut d'abord préciser le statut théologique de ces quelques réflexions, en m'appuyant en particulier sur les réflexions introductives de F.Lienhard.

A/ positionnement théologique

Nous l'avons souligné à plusieurs reprises : cette société que nous venons de décrire est pleinement la nôtre et nous participons tous plus ou moins de ses caractéristiques, même si nous sommes conscients de la nécessité de résister à certaines de ses évolutions. " Nous comprenons et nous partageons ", dit notre confession de foi. Ce sentiment d'impuissance devant l'avenir est le nôtre. La situation des réfugiés ou celle des SDF nous bouleversent sans doute, mais cela ne nous empêche pas d'être si souvent habités par la méfiance : que me veut-il ce quémandeur ? faut-il vraiment l'accueillir cet étranger dont je n'arrive pas à savoir s'il me dit la vérité ? Et surtout la peur est en nous autant que chez les autres : peur devant cet avenir qui nous semble impossible à maîtriser, peur devant le risque de paupérisation pour nous ou pour nos enfants, peur devant la violence qui nous atteint tous et qui pénètre insidieusement en nous. S'y ajoute une peur de plus, la peur devant cette montée d'un mouvement qui fait place à la haine.

Devant l'avenir, les chrétiens n'ont aucun savoir particulier, nous a rappelé Fritz Lienhard; Nous ne pouvons pas légitimer nos options politiques au nom d'une révélation divine; plus encore, il y a danger, nous disait-il, dès lors que l'espérance se transforme en savoir prétendument révélé au sujet de l'avenir. Le totalitarisme ne serait alors pas loin et l'histoire nous montre qu'un totalitarisme chrétien ne vaut nullement mieux qu'un autre. Et si l'espérance du Royaume de Dieu, royaume de justice et de paix, nous pousse comme elle a poussé nos prédécesseurs, fondateurs du christianisme social, à vivre pleinement la solidarité, cette solidarité, Dieu merci, ne nous appartient pas en propre; et nous n'en maîtrisons pas les voies…
" L'écrivain ne sait pas ", nous a dit à plusieurs reprises Gabriel Schoettel; ce non savoir qui est le statut de l'écrivain est aussi celui du chrétien. Le chrétien ne sait rien, en tout cas pas plus que les autres; il croit simplement, et sa confession de foi reste subordonnée, relative. Ce non-savoir est précieux s'il aide à déconstruire les regards qui prétendent trop savoir pour les inciter à s'ouvrir à l'inattendu de Dieu. La confiance dans le Dieu de l'avenir nous donne la possibilité d'avancer sans savoir, et de nous engager simplement dans notre responsabilité de citoyens pour participer avec d'autres qui se réfèrent à d'autres fois à la construction d'un monde moins injuste.

Mais les analyses d'Olivier Roy nous interpellent : dire cela, n'est-ce pas trop entrer dans le jeu de ceux qui opposent valorisent l'enthousiasme au détriment de la raison, n'est-ce pas donner trop de cartes à tous ces " born again " (je reprends là son terme) qui dissocient la foi de toute démarche intellectuelle - et par là même occasion de toute démarche institutionnelle - ? Au risque, on le sait bien, de se laisser récupérer par tous ceux qui voient dans ces personnes désinstitutionnalisées une proie facile pour augmenter leur propre pouvoir… Nous ne sommes pas là pour faire l'apologie de l'ignorance - ce serait pour moi scier la branche sur laquelle je suis assise ! -, et ce n'est pas pour rien que Fritz Lienhard nous a appelés au début de ce colloque à entrer dans une démarche intellectuelle exigeante - quitte à mettre de côté pour un temps nos militances. Nous avons besoin, bien sûr, de savoir ce qui nous précède et d'analyser notre présent pour vérifier nos itinéraires, nous avons besoin de travailler sur nos textes fondateurs et même de réfléchir sur la façon dont nous les utilisons, comme nous l'avons fait cet après-midi, pour éviter les pièges de l'immédiateté. Nous ne savons pas, mais notre travail est d'essayer de comprendre. En même temps, il nous faut toujours nous souvenir que, malgré tout notre savoir, nous ne savons rien de l'essentiel, car Dieu n'est plus Dieu quand on en fait un objet de savoir.
Tenir ensemble l'enthousiasme et la raison, tenir ensemble le travail intellectuel et la militance, sans jamais enfermer Dieu dans nos savoirs, qu'ils soient celui de la science ou celui de la conviction, tel est le défi qui nous est adressé.

B/ Je voudrais maintenant reprendre rapidement les différents champs ouverts précédemment :

a) Le rapport au temps :
Ni effacement du passé, ni écrasement par lui. La confession des péchés nous ouvre la possibilité de relire le passé à la lumière d'un pardon offert pour ne pas être enfermés dans la répétition. " Va et ne pêche plus ", " va et tu ne pêcheras plus ", cet ordre qui est en même temps une promesse est un appui très précieux pour entamer ce travail de mémoire, un appui à partager avec tous ceux qui sont écrasés par un passé dit ou caché.
De même la confession de foi qui se fonde sur le passé pour rappeler l'avenir promis et déjà ouvert par Dieu nous aide à vivre de façon saine un présent qui ne prenne pas toute la place. En nous resituant dans la confiance en celui qui est le maître de l'avenir, notre confession de foi nous permet de ne pas faire du Royaume une idéologie qui enferme, mais une utopie qui met en mouvement vers une espérance qui concerne toute l'humanité.

b) Le rapport à l'espace :
" Etrangers et voyageurs sur la terre ", c'est notre vocation, une vocation à redécouvrir pour donner sa juste place à notre attachement à nos territoires. La terre est à partager et si nous avons plaisir à découvrir d'autres espaces, nous serions malvenus à fermer complètement notre pays aux autres. En nous rappelant, comme nous l' expliqué Jean-Marc Dupeux à propos du travail de la Cimade, que la venue en France de quelques travailleurs émigrés africains permet à des villages entiers de ne pas être obligés à l'émigration.
La foi chrétienne nous incite à poser un regard attentif sur notre environnement proche, mais son universalisme nous interdit de limiter notre regard à cet horizon. Il ne faut pas trop embellir la réalité de l'universalité de l'Eglise, on sait qu'elle reste difficile, marquée par des hiérarchies et des incompréhensions, par mille ambiguïtés; mais nous sommes pourtant appelés à la vivre au quotidien, l'Eglise ne pouvant se réduire à un petit groupe de plus ou moins semblables.
Concrètement, cela peut signifier un appel à ce que notre tourisme de riches soit l'occasion de rencontres avec des frères chrétiens qui constituent comme une porte d'entrée vers d'autres cultures;
que l'infranomadisme des pauvres soit une interpellation à l'accueil : l'accueil, parfois difficile, dans nos communautés ecclésiales des chrétiens venant d'Afrique ou d'ailleurs; mais aussi l'accueil à travers le dialogue inter religieux de personnes qui se réfèrent à d'autres fois. [(Nous avons beaucoup parlé de la menace que représente le réveil d'un Islam identitaire est un danger s'il se définit en opposition il peut être aussi une chance (exposé de Olestadt) ]]]

c) Le rapport à soi-même et à l'autre
La volonté de ségrégation, de séparer ce qui est différent peut se réclamer aussi de la Bible. On sait bien que deux logiques parcourent l'AT : celle de l'accueil des étrangers, mais aussi celle de la séparation d'avec ces étrangers qui risqueraient de pervertir notre culture et/ou notre religion. On sait que le christianisme a pu être utilisé en ce sens; il est important que nous travaillions là-dessus lucidement, et que nous nous rappelions que, pris à la lettre, l'idéal de pureté qui guide certains textes peut être dangereux.
Le mot essentiel qui doit guider notre approche de l'autre - Jean-François Collange nous l'a rappelé après d'autres-, c'est à mon sens le mot reconnaissance. La confiance en un Dieu qui nous reconnaît tels que nous sommes peut nous aider à marquer à notre tour cette reconnaissance dont nous avons tous tant besoin. " Tu as raison d'exister, tu as des raisons d'exister, car moi le Seigneur je t'accueille tel que tu es; je t'accueille avec tes souffrances dont j'entends et je reconnais les raisons objectives, je t'accueille aussi avec tes insuffisances, avec tes amertumes, avec tes haines, même. Et cette reconnaissance peut t'aider à sortir d'une identité figée qui se définit en opposition, pour te remettre en mouvement et découvrir des raisons d'espérer ". Telle est pour moi aujourd'hui la traduction de l'affirmation de la justification par la grâce. Nous pouvons d'ailleurs, je crois, ajouter tranquillement à nos interlocuteurs : " d'ailleurs, nous avons besoin de toi "; le Front National le fait et c'est sûrement une de ses forces. C'est à mon sens le message prioritaire dont nous sommes invités à être porteurs au quotidien, en paroles bien sûr, mais aussi en actes. Ce que dit Rebecca, la pastourelle de Gabriel Schoettel : " ces hommes, ces femmes ci avaient droit à autant de compassion " que les damnés de la terre parmi lesquels elle avait travaillé auparavant.
Cela exige d'abord de nous que nous sortions de la peur et du jugement pour pouvoir rencontrer et accompagner les autres, sans faire de tri. C'est la mission que se sont fixée bien des lieux dont nous avons parlé ici, la Mission populaire, la Cimade; je suis particulièrement sensible à cette volonté qu'a toujours montrée la Cimade d'être présente auprès de tous ceux qui sont enfermés dans des camps, quelles que soient les raisons qui les y ont conduits. Cela exige aussi, dans notre quotidien, que nous apprenions à prendre le temps et que nous retrouvions le plaisir de la rencontre gratuite dans un monde où ne compte que la rentabilité.

Tout ceci pose quand même une question qui n'a pas été débattue ici - nous ne pouvions pas tout faire - et dont je crois important qu'elle soit au moins formulée. Il y a à mon sens deux conceptions possibles de notre engagement :
- une option qui privilégie l'engagement contre les causes objectives de ces souffrances, qu'il s'agisse du chômage ou de l'analphabétisme par exemple; on est plutôt sur le terrain socio-économique;
- une autre option privilégie plutôt la rencontre, le débat, la parole qui circule, le partage de notre espérance…; c'est le terrain de la relation interpersonnelle.
Je crois profondément qu'il ne faut pas dévaloriser une approche au profit de l'autre. Le chômage est un excellent terreau pour les idées d'extrême droite, et il est très important de le combattre, mais Bertrand Vergniol nous a bien rendus attentifs au fait que cela ne suffisait pas. Il est essentiel aussi de faire place à ce travail de rencontre qui permet la reconnaissance des personnes, et peut-être est-ce un des talents que les chrétiens ont particulièrement à développer. Mais surtout il faut garder à l'esprit la complémentarité et l'interpellation nécessaires entre ces deux approches - que bien des initiatives évoquées ici combinent d'ailleurs - pour rencontrer l'humain dans toutes ses dimensions, action et parole, besoins matériels et demandes relationnelles.

d) la dimension plus spécifiquement religieuse
Il me faut ajouter ici une quatrième dimension, qui constitue notre responsabilité propre, et que plusieurs interventions ont soulignée, la dimension religieuse.
Seuls, sans doute, des récits religieux peuvent porter pleinement cette triple dimension de l'existence, épique, tragique et comique, qu'Olivier Abel nous a aidés à discerner. Elles sont toutes trois nécessaires pour nous aider à structurer notre vision du monde, à représenter ce qui nous paraît incompréhensible, à mettre un peu de sel et de légèreté là où on risquerait de se laisser submerger par le tragique. Mettant en scène nos existences humaines sous le regard d'un Dieu bienveillant qui ouvre un avenir, la foi chrétienne leur donne sens.
Mais Olivier Abel a beaucoup insisté sur la richesse que représente la multiplicité des mémoires. Et je suis renvoyée à l'exposé d'André Gounelle qui nous a montré les chances mais aussi les dangers d'une confession de foi : chance, en ce qu'elles aident à discerner, dans des situations difficiles, les choix nécessaires, mais danger quand elles figent une parole d'autorité qui ne laisse plus de place à la multiplicité nécessaire des interprétations, danger quand elles prétendent s'imposer comme seule vérité. Beaucoup de nos contemporains ont besoin de paroles d'autorité, Bertrand Vergniol nous l'a bien rappelé, mais il nous faut veiller à ce que cette parole d'autorité ne devienne pas une nouvelle idole, mais qu'elle reste simplement un guide.

Il y a pourtant des moments où il faut savoir s'engager dans une parole forte, et c'est le choix que nous avons fait. Il faut savoir s'engager en vérité dans ce qu'on croit, parce que c'est notre identité même qui est en jeu. J'ai trouvé important le rappel qu'André Gounelle a fait de l'étymologie du mot confesser : dire qui on est, comme une forme de fidélité à soi-même - et à l'évangile.
Ce qui me conduit à une dernière remarque : dans la relation avec l'autre, comme dans l'expression de notre foi, nous sommes sans doute amenés aujourd'hui à trouver un nouvel équilibre entre l'écoute et la compréhension d'une part, et le refus d'un certain nombre de positions d'autre part; entre la confiance et la lucidité; entre l'amour et le combat; ou, pour reprendre la dialectique barthienne, entre le oui de Dieu à l'homme et le non qu'Il lui adresse - le non qu'il adresse à la prétention humaine à remplacer Dieu. Nous avons beaucoup, ces dernières décennies, souligné la tendresse de Dieu; elle doit rester centrale dans notre confession de foi, mais sans occulter " le prix de la grâce "[5]. " Nous croyons … et nous refusons ", avons-nous dit dans notre confession de foi. Il y a de l'intolérable, que notre volonté de comprendre et d'accueillir ne doit pas se cacher.

Quelques perspectives en guise de conclusion :

Beaucoup de perspectives ont été ouvertes à travers le partage de nos expériences et réflexions. Je n'en ouvrirai pas d'autres, me contentant de me faire l'écho de la richesse des initiatives qui nous ont été présentées tout au long de ces journées. Il était en particulier significatif qu'il y ait vendredi soir, dans la même table ronde - et se sentant profondément solidaires les uns des autres - des gens qui travaillent auprès de ces étrangers qui font peur et d'autres qui agissent auprès de ceux qui ont peur. Riches aussi toutes ces expériences qui, chacune à sa façon, essayent de rétablir la possibilité et la réalité d'un dialogue : à travers le travail inter religieux fait en Alsace, à travers l'action sociale de longue haleine menée à Aubervilliers, à travers cette fête des peuples à la Meinau, qui met chacun dans la situation d'acteur susceptible de donner et de recevoir à la fois, à travers cette rencontre des électeurs de l'extrême droite sans jugement et sans compromis suscitée par " Comprendre et s'engager ", à travers la volonté de la Cimade d'accompagner ses partenaires ici et là-bas et d'être dans les camps avec tous ceux qui y sont enfermés, quels qu'ils soient. Pour tout cela merci !

Je voudrais, pour terminer, nommer encore trois perspectives qui s'ouvrent devant nous dans l'immédiat, trois réalités très banales qui constituent pourtant à mon sens la grammaire de tout engagement chrétien :
- La première, c'est notre fête de ce soir : chrétiens sérieux, il y a là une réalité que nous négligeons trop souvent, alors que la fête est le lieu par excellence de la rencontre gratuite. Alors que tant de nos contemporains ne comprennent la fête qu'en termes d'abus d'alcool et de drogue, il nous faut faire vivre, dans nos villes et nos villages, des fêtes qui ne soient pas des fuites
- La deuxième perspective, c'est celle du culte qui nous réunira demain matin - et bien sûr de tous les cultes que nous continuerons à célébrer, ici et ailleurs. N'oublions pas que le culte n'est pas seulement une façon d'entretenir notre spiritualité, c'est aussi (les deux dimensions heureusement ne se contredisent pas) un " service public ", selon l'étymologie du mot 'liturgie'; il nous faut faire vivre davantage cette dimension de service public.
- La troisième perspective, c'est tout simplement de dire merci : merci à tous pour ce colloque - et très particulièrement à Bernard Saettler et à son équipe qui ont porté à bout de bras une organisation matérielle impeccable -; il s'agit de vivre au quotidien, et tout simplement, cette dimension de la reconnaissance qui est essentielle pour entretenir l'espérance.

Trois réalités très banales qui peuvent aider à ce que nous arrêtions de nous entretuer, pour apprendre à nous " entrevivre ", selon le très belle formule de Prévert que Corinne Akli a évoquée.

[1] Les métamorphoses de la question sociale, Fayard, 1995, p.12
[2] Régimes d'historicité, Seuil
[3] L'homme nomade, Fayard, 2003
[4]" La nouvelle question urbaine ", Esprit, nov. 1999, p.108
[5] selon le titre d'un ouvrage de D.Bonhoeffer.