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Foi
chrétienne et extrême droite
31 janvier 2004
Synthèse
Mener un travail de mémoire : cette exigence a été
très présente au cours de nos travaux, et c'est - déjà
- ce que je vais essayer de faire ici, pour nous aider à repasser
dans notre cur tout ce que nous avons reçu, et nous inciter
à utiliser tous ces talents pour construire, dans la confiance,
notre présent, et notre futur. Sans cacher que tout travail de
mémoire est toujours une ré-interprétation personnelle;
je ne prétends pas écraser ici la multiplicité
des mémoires nécessaire, mais simplement proposer la mienne
pour stimuler les vôtres.
Je pense cependant ne trahir la pensée de personne si j'affirme
que nous avons vécu trois journées très riches;
plus encore, qu'il s'est passé ici des choses importantes. Ce
qui me frappe, c'est la qualité de l'écoute, et celle
des débats, avec d'une part une vraie volonté de comprendre,
d'autre part un engagement profond de chacun; nous sentons bien que
nous touchons à des questions fondamentales pour notre société
et pour nous-mêmes. Merci à Pierre Kopp et à l'association
" Comprendre et s'engager " qui ont senti que ce colloque
était nécessaire et qui nous ont stimulés à
le mettre en uvre.
Ce qui
me frappe aussi, c'est la multiplicité des thèmes que
nous avons évoqués. Nous avons touché à
l'intégrisme islamique et au nationalisme, aux questions économiques
et aux différences culturelles, nous nous sommes promenés
dans les villages si paisibles d'Alsace comme dans les grands ensembles
à la périphérie de nos villes, et du Rwanda en
Haïti
Peut-être est-ce parce que nous avons besoin,
nous aussi, de lieux pour parler, pour dire nos peurs et nos espoirs,
pour refaire le monde
Mais c'est surtout parce que le vote extrême
droite n'est pas un corps chimique pur qu'on pourrait isoler, il est
le résultat d'un ensemble très complexe de facteurs divers,
imbriqués les uns aux autres. Ce qui explique le nécessaire
recours à une approche interdisciplinaire. Le risque, c'est que
tout soit confondu, comme dans la tête des paroissiens qu'évoquait
Ove Ullestad ce matin; l'enjeu, c'est d'essayer de mettre de l'ordre
dans tous ces phénomènes qui se bousculent en nous, pour
ne pas nous laisser noyer, pour pouvoir rester acteurs; sans oublier
pourtant que le souci d'ordre peut aboutir parfois à tuer la
vie.
Je vais essayer de mettre un peu d'ordre sans tuer la vie, en tirant
quelques fils de cet écheveau complexe. Je le ferai en deux temps,
cela ne vous étonnera pas : d'abord bien sûr comprendre,
ou au moins essayer d'analyser l'état de notre société
et pourquoi elle sécrète des votes si contraires à
l'Evangile; puis dans un 2ème temps, analyser sur quelles bases
et avec quels bagages nous pouvons nous engager dans le débat
et dans l'action en tant que chrétiens. Le risque d'un tel plan
serait de donner à croire que les chrétiens disposent
de toutes les réponses; la première intervention de Fritz
Lienhard nous a bien armés contre une telle prétention
et j'essaierai de ne pas tomber dans ce piège.
1/ Comprendre
Notre
démarche nous a donné un certain nombre d'éléments
pour tenter de comprendre notre société et la façon
dont elle peut favoriser un vote à l'extrême droite. Je
vais essayer d'en souligner quelques-uns en déroulant trois fils
qui ont été sous-jacents à nos réflexions
: notre façon de nous situer dans le temps, notre rapport à
l'espace, et enfin notre rapport à l'autre et à l'Autre.
Choisissant ces trois fils pour guider mon effort de synthèse,
je me donne quelques chances de pouvoir englober l'essentiel des réalités
évoquées, puisqu'il s'agit des éléments
fondamentaux qui structurent le cadre de toute existence humaine
J'ai été pourtant frappée de leur importance pour
comprendre le succès de l'extrême droite aujourd'hui.
a) le
rapport au temps
Vient bien
sûr en premier le rapport au temps, qui a été central
dans nos débats. Nous sentons bien que le recours à l'extrême
droite est pour beaucoup de nos contemporains l'effet d'un rapport au
temps - sans doute très fréquent aujourd'hui - qui nous
paraît plus ou moins faussé.
Le rapport au temps, c'est d'abord, en l'occurrence, le rapport au passé.
Gabriel Schoettel citait Nelson Mandéla : " les nations
qui ne s'occupent pas de leur passé sont hantées par lui
pendant des générations ". Ou, comme le dit Robert
Castel : " Le présent n'est pas seulement le contemporain
: il est aussi un effet d'héritage et la mémoire de cet
héritage nous est nécessaire pour comprendre et agir aujourd'hui
"[1].
Nous sommes tous conscients de la nécessité de ce travail
de mémoire pour construire le présent; un travail de mémoire,
nous a alertés Olivier Abel, qui doit pourtant rester dans un
juste usage de la mémoire. Attention, nous a-t-il dit, à
l'excès de mémoire qui ne laisse plus aux jeunes générations
l'espace nécessaire pour construire et attention à l'excès
d'oubli qui ne permet plus de reconnaître les héritages
et qui laisse les jeunes sans repères; attention encore aux manipulations
de la mémoire, surtout quand elles ne laissent pas de place au
conflit des mémoires.
Notre société oscille souvent entre ces différents
pièges : soit qu'elle se laisse envahir par la mémoire
au point de s'absenter du présent, soit qu'elle mythifie le passé
pour mieux dénigrer le présent, soit qu'elle l'oublie
pour ne valoriser que le présent, un présent sans racines
et sans avenir.
Le rapport au passé, pour nous en Europe, c'est bien sûr
la mémoire de la guerre de 39-45 et il était intéressant
de constater avec Frédéric Hartweg le traitement si différent
de cette mémoire de chaque côté du Rhin; c'est aussi
la mémoire coloniale que nous avons mentionnée à
plusieurs reprises sans nous donner les moyens de travailler en profondeur
dessus; c'est encore pour les jeunes beurs leur rapport difficile à
leur culture d'origine; Olivier Roy nous a donné un exemple d'une
utilisation de l'excès d'oubli, avec ces mouvements salafistes
qui font une apologie de la déculturation, pour mieux (il ne
l'a pas dit ainsi mais je m'autorise à le faire) prendre autorité
sur les jeunes beurs.
En même
temps qu'elle vit ce rapport difficile au passé, notre société
fait bien peu de place à l'avenir
L'avenir a été
moins présent dans nos réflexions, en tout cas moins explicitement,
mais il était souvent là en filigrane. Ou du moins, ce
qui était là, c'était la difficulté de notre
société à penser l'avenir, la difficulté
à le préparer. Nous avons changé, dit François
Hartog[2], de régime d'historicité et nous vivons dans
un " présentisme ", un présent qui n'a d'autre
horizon que lui-même. Pourquoi ? sans doute à cause de
l'individualisme dominant qui devient si facilement de l'égoïsme
et à cause de l'indifférence; mais surtout, probablement,
à cause de cette impression que nous sommes incapables de maîtriser
l'avenir, du fait de la complexité du présent et de cette
accélération de l'histoire qui nous empêche d'imaginer
l'avenir. Notre société vit dans la peur devant un avenir
dont elle sent bien qu'il sera très différent de ce que
nous connaissons et sans doute pas meilleur puisque nous ne croyons
plus au progrès. Il ne reste qu'à se résigner :
" après moi, le déluge
" Et beaucoup
se replient sur un passé idéalisé, attitude fréquente
parmi les sympathisants de l'extrême droite.
Ce manque d'une vision d'avenir oblitère, j'y reviendrai, notre
vision du monde.
b) le
rapport à l'espace
Nous vivons
dans une société de sédentaires dont le mode de
vie est remis en question par des nomades. Je trouve stimulantes - même
si elles sont sans doute un peu caricaturales, assez contestables -
les réflexions de Jacques Attali[3] qui, opposant sédentaires
et nomades, analyse l'histoire comme un jeu entre ces deux catégories.
Avec la mondialisation, le nomadisme est de retour, sous de multiples
formes : nomadisme des riches touristes qui vont chercher une bouffée
d'exotisme à l'autre bout de la terre, nomadisme des grands commis
du capitalisme mondial qui parcourent le monde pour acquérir
des marchés, nomadisme des entreprises, délocalisées
dans des pays où la main d'uvre coûte moins cher,
nomadisme des pauvres qui cherchent un travail dans les pays riches,
nomadisme des réfugiés politiques, des peuples chassés
par les guerres qui cherchent un lieu où vivre dans un minimum
de sécurité. Coexistent quelques hypernomades et beaucoup
d'infranomades, pour reprendre ses catégories.
Je ne sais si ce nomadisme est - comme semble le penser J.Attali - porteur
d'une capacité d'invention nouvelle; mais je sais qu'il nous
effraye, en venant nous tirer de la sécurité de notre
vie sédentaire à l'abri de nos frontières. Les
habitants de nos pays riches sont nombreux à vivre avec la crainte
fantasmagorique de hordes de ces infranomades venant envahir notre douce
France, comme jadis les Goths ou les Vikings; et même les hypernomades
inquiètent, eux qui détiennent en leurs mains le sort
de tant de sédentaires - en particulier à travers les
délocalisations d'entreprises.
Ces migrations de population ont été présentes
à plusieurs reprises dans nos travaux, elles sont une des raisons
- réelles ou fantasmées - du vote extrême droite.
On n'est plus chez nous, disent, devant l'arrivée de populations
asiatiques, les beurs cités par Bertrand Vergniol. L'étranger
est dans nos murs - et encore plus dans nos têtes - comme une
cristallisation de toutes ces menaces que nous savons si mal formuler.
D'autant
plus que derrière ce rapport à l'espace se profilent les
enjeux économiques que nous n'avons pas abordés de front,
mais dont nous savons bien qu'ils sont très importants. Nous
avons évoqué le désarroi social et économique
dans lequel sont tant de familles, tant de quartiers de nos villes,
tant de villages. La mobilité n'est pas seulement géographique,
elle est aussi sociale; mais elle se joue en descente, parfois en dégringolade
même, autant ou plus qu'en ascension. Les deux formes de mobilité,
géographique et économique, sont d'ailleurs liées
: l'histoire nous montre comment la paupérisation de populations
entraîne souvent leur nomadisation.
c) le
rapport à l'autre et à soi-même
Si la trame
et la chaîne sont toutes deux endommagées, il n'est guère
surprenant que le tissu social s'effiloche
Peur et méfiance
dominent et contribuent à développer encore l'individualisme
régnant. L'autre est a priori considéré comme un
ennemi plutôt que comme un frère, surtout quand il s'agit
d'un plus pauvre que soi.. " Une nouvelle logique travaille le
cur des villes et uvre à la séparation de
ses composantes sociales à raison du préjudice économique,
scolaire et sécuritaire que représente la proximité
avec plus pauvre que soi " note Jacques Donzelot[4].
Derrière cette peur de l'autre se profile un questionnement sur
sa propre identité, comme le soulignait Jean-François
Collange; incertitude sur nos identités personnelles quand l'identité
professionnelle est malmenée par les évolutions industrielles
et par le chômage, et quand les familles se déchirent;
incertitude sur l'identité collective quand l'Europe vient bousculer
nos mentalités, quand le métissage - qui est de tous temps,
Jean-François Collange a eu raison de le rappeler - se fait plus
visible.
L'étranger devant nous - et surtout quand il est fantasmé
- renvoie à ce qu'il y a d'étranger en nous, il nous rend
étrangers à nous-mêmes; sa rencontre suscite une
remise en question de nous-mêmes dont nous aurions tellement aimé
faire l'économie
Plus globalement,
nous a dit en particulier Olivier Abel, ce que révèle
ce nouveau paysage des rapports à l'autre, au temps, à
l'espace, c'est le manque, aujourd'hui, de grands récits épiques
qui nous aident à situer notre présent comme la résultante
d'un passé et sous l'horizon d'un avenir qui lui donnent sens.
La chute des idéologies laisse notre monde orphelin. Ce qu'Erwann
Lecoeur a dit plutôt en termes de vision du monde, de religion;
le rôle attendu d'une religion dans toute société,
nous a-t-il rappelé, c'est de donner du sens et de créer
du lien social. Et le succès du Front National, nous a-t-il expliqué,
est lié en bonne part au fait qu'il vient suppléer la
perte de vitesse des religions institutionnelles, en fournissant cette
vision du monde que beaucoup ne trouvent pas ailleurs, en leur fournissant
cette communauté chaleureuse dont nous avons tous plus ou moins
besoin, en ouvrant une certaine espérance. Ces affirmations qui
nous ont tous fortement marqués interpellent très particulièrement
les chrétiens et les Eglises.
2/ Le regard de la foi chrétienne
Je passe
donc à un deuxième temps de la réflexion pour essayer
de comprendre en quoi ces analyses interrogent la foi chrétienne
et quel peut être son apport dans ce contexte.
Je reprendrai les trois catégories qui m'ont guidée dans
la première étape, mais il me faut d'abord préciser
le statut théologique de ces quelques réflexions, en m'appuyant
en particulier sur les réflexions introductives de F.Lienhard.
A/ positionnement
théologique
Nous l'avons
souligné à plusieurs reprises : cette société
que nous venons de décrire est pleinement la nôtre et nous
participons tous plus ou moins de ses caractéristiques, même
si nous sommes conscients de la nécessité de résister
à certaines de ses évolutions. " Nous comprenons
et nous partageons ", dit notre confession de foi. Ce sentiment
d'impuissance devant l'avenir est le nôtre. La situation des réfugiés
ou celle des SDF nous bouleversent sans doute, mais cela ne nous empêche
pas d'être si souvent habités par la méfiance :
que me veut-il ce quémandeur ? faut-il vraiment l'accueillir
cet étranger dont je n'arrive pas à savoir s'il me dit
la vérité ? Et surtout la peur est en nous autant que
chez les autres : peur devant cet avenir qui nous semble impossible
à maîtriser, peur devant le risque de paupérisation
pour nous ou pour nos enfants, peur devant la violence qui nous atteint
tous et qui pénètre insidieusement en nous. S'y ajoute
une peur de plus, la peur devant cette montée d'un mouvement
qui fait place à la haine.
Devant
l'avenir, les chrétiens n'ont aucun savoir particulier, nous
a rappelé Fritz Lienhard; Nous ne pouvons pas légitimer
nos options politiques au nom d'une révélation divine;
plus encore, il y a danger, nous disait-il, dès lors que l'espérance
se transforme en savoir prétendument révélé
au sujet de l'avenir. Le totalitarisme ne serait alors pas loin et l'histoire
nous montre qu'un totalitarisme chrétien ne vaut nullement mieux
qu'un autre. Et si l'espérance du Royaume de Dieu, royaume de
justice et de paix, nous pousse comme elle a poussé nos prédécesseurs,
fondateurs du christianisme social, à vivre pleinement la solidarité,
cette solidarité, Dieu merci, ne nous appartient pas en propre;
et nous n'en maîtrisons pas les voies
" L'écrivain ne sait pas ", nous a dit à plusieurs
reprises Gabriel Schoettel; ce non savoir qui est le statut de l'écrivain
est aussi celui du chrétien. Le chrétien ne sait rien,
en tout cas pas plus que les autres; il croit simplement, et sa confession
de foi reste subordonnée, relative. Ce non-savoir est précieux
s'il aide à déconstruire les regards qui prétendent
trop savoir pour les inciter à s'ouvrir à l'inattendu
de Dieu. La confiance dans le Dieu de l'avenir nous donne la possibilité
d'avancer sans savoir, et de nous engager simplement dans notre responsabilité
de citoyens pour participer avec d'autres qui se réfèrent
à d'autres fois à la construction d'un monde moins injuste.
Mais les
analyses d'Olivier Roy nous interpellent : dire cela, n'est-ce pas trop
entrer dans le jeu de ceux qui opposent valorisent l'enthousiasme au
détriment de la raison, n'est-ce pas donner trop de cartes à
tous ces " born again " (je reprends là son terme)
qui dissocient la foi de toute démarche intellectuelle - et par
là même occasion de toute démarche institutionnelle
- ? Au risque, on le sait bien, de se laisser récupérer
par tous ceux qui voient dans ces personnes désinstitutionnalisées
une proie facile pour augmenter leur propre pouvoir
Nous ne sommes
pas là pour faire l'apologie de l'ignorance - ce serait pour
moi scier la branche sur laquelle je suis assise ! -, et ce n'est pas
pour rien que Fritz Lienhard nous a appelés au début de
ce colloque à entrer dans une démarche intellectuelle
exigeante - quitte à mettre de côté pour un temps
nos militances. Nous avons besoin, bien sûr, de savoir ce qui
nous précède et d'analyser notre présent pour vérifier
nos itinéraires, nous avons besoin de travailler sur nos textes
fondateurs et même de réfléchir sur la façon
dont nous les utilisons, comme nous l'avons fait cet après-midi,
pour éviter les pièges de l'immédiateté.
Nous ne savons pas, mais notre travail est d'essayer de comprendre.
En même temps, il nous faut toujours nous souvenir que, malgré
tout notre savoir, nous ne savons rien de l'essentiel, car Dieu n'est
plus Dieu quand on en fait un objet de savoir.
Tenir ensemble l'enthousiasme et la raison, tenir ensemble le travail
intellectuel et la militance, sans jamais enfermer Dieu dans nos savoirs,
qu'ils soient celui de la science ou celui de la conviction, tel est
le défi qui nous est adressé.
B/ Je voudrais maintenant reprendre rapidement les différents
champs ouverts précédemment :
a) Le rapport au temps :
Ni effacement du passé, ni écrasement par lui. La confession
des péchés nous ouvre la possibilité de relire
le passé à la lumière d'un pardon offert pour ne
pas être enfermés dans la répétition. "
Va et ne pêche plus ", " va et tu ne pêcheras
plus ", cet ordre qui est en même temps une promesse est
un appui très précieux pour entamer ce travail de mémoire,
un appui à partager avec tous ceux qui sont écrasés
par un passé dit ou caché.
De même la confession de foi qui se fonde sur le passé
pour rappeler l'avenir promis et déjà ouvert par Dieu
nous aide à vivre de façon saine un présent qui
ne prenne pas toute la place. En nous resituant dans la confiance en
celui qui est le maître de l'avenir, notre confession de foi nous
permet de ne pas faire du Royaume une idéologie qui enferme,
mais une utopie qui met en mouvement vers une espérance qui concerne
toute l'humanité.
b) Le rapport à l'espace :
" Etrangers et voyageurs sur la terre ", c'est notre vocation,
une vocation à redécouvrir pour donner sa juste place
à notre attachement à nos territoires. La terre est à
partager et si nous avons plaisir à découvrir d'autres
espaces, nous serions malvenus à fermer complètement notre
pays aux autres. En nous rappelant, comme nous l' expliqué Jean-Marc
Dupeux à propos du travail de la Cimade, que la venue en France
de quelques travailleurs émigrés africains permet à
des villages entiers de ne pas être obligés à l'émigration.
La foi chrétienne nous incite à poser un regard attentif
sur notre environnement proche, mais son universalisme nous interdit
de limiter notre regard à cet horizon. Il ne faut pas trop embellir
la réalité de l'universalité de l'Eglise, on sait
qu'elle reste difficile, marquée par des hiérarchies et
des incompréhensions, par mille ambiguïtés; mais
nous sommes pourtant appelés à la vivre au quotidien,
l'Eglise ne pouvant se réduire à un petit groupe de plus
ou moins semblables.
Concrètement, cela peut signifier un appel à ce que notre
tourisme de riches soit l'occasion de rencontres avec des frères
chrétiens qui constituent comme une porte d'entrée vers
d'autres cultures;
que l'infranomadisme des pauvres soit une interpellation à l'accueil
: l'accueil, parfois difficile, dans nos communautés ecclésiales
des chrétiens venant d'Afrique ou d'ailleurs; mais aussi l'accueil
à travers le dialogue inter religieux de personnes qui se réfèrent
à d'autres fois. [(Nous avons beaucoup parlé de la menace
que représente le réveil d'un Islam identitaire est un
danger s'il se définit en opposition il peut être aussi
une chance (exposé de Olestadt) ]]]
c) Le
rapport à soi-même et à l'autre
La volonté de ségrégation, de séparer ce
qui est différent peut se réclamer aussi de la Bible.
On sait bien que deux logiques parcourent l'AT : celle de l'accueil
des étrangers, mais aussi celle de la séparation d'avec
ces étrangers qui risqueraient de pervertir notre culture et/ou
notre religion. On sait que le christianisme a pu être utilisé
en ce sens; il est important que nous travaillions là-dessus
lucidement, et que nous nous rappelions que, pris à la lettre,
l'idéal de pureté qui guide certains textes peut être
dangereux.
Le mot essentiel qui doit guider notre approche de l'autre - Jean-François
Collange nous l'a rappelé après d'autres-, c'est à
mon sens le mot reconnaissance. La confiance en un Dieu qui nous reconnaît
tels que nous sommes peut nous aider à marquer à notre
tour cette reconnaissance dont nous avons tous tant besoin. " Tu
as raison d'exister, tu as des raisons d'exister, car moi le Seigneur
je t'accueille tel que tu es; je t'accueille avec tes souffrances dont
j'entends et je reconnais les raisons objectives, je t'accueille aussi
avec tes insuffisances, avec tes amertumes, avec tes haines, même.
Et cette reconnaissance peut t'aider à sortir d'une identité
figée qui se définit en opposition, pour te remettre en
mouvement et découvrir des raisons d'espérer ". Telle
est pour moi aujourd'hui la traduction de l'affirmation de la justification
par la grâce. Nous pouvons d'ailleurs, je crois, ajouter tranquillement
à nos interlocuteurs : " d'ailleurs, nous avons besoin de
toi "; le Front National le fait et c'est sûrement une de
ses forces. C'est à mon sens le message prioritaire dont nous
sommes invités à être porteurs au quotidien, en
paroles bien sûr, mais aussi en actes. Ce que dit Rebecca, la
pastourelle de Gabriel Schoettel : " ces hommes, ces femmes ci
avaient droit à autant de compassion " que les damnés
de la terre parmi lesquels elle avait travaillé auparavant.
Cela exige d'abord de nous que nous sortions de la peur et du jugement
pour pouvoir rencontrer et accompagner les autres, sans faire de tri.
C'est la mission que se sont fixée bien des lieux dont nous avons
parlé ici, la Mission populaire, la Cimade; je suis particulièrement
sensible à cette volonté qu'a toujours montrée
la Cimade d'être présente auprès de tous ceux qui
sont enfermés dans des camps, quelles que soient les raisons
qui les y ont conduits. Cela exige aussi, dans notre quotidien, que
nous apprenions à prendre le temps et que nous retrouvions le
plaisir de la rencontre gratuite dans un monde où ne compte que
la rentabilité.
Tout ceci
pose quand même une question qui n'a pas été débattue
ici - nous ne pouvions pas tout faire - et dont je crois important qu'elle
soit au moins formulée. Il y a à mon sens deux conceptions
possibles de notre engagement :
- une option qui privilégie l'engagement contre les causes objectives
de ces souffrances, qu'il s'agisse du chômage ou de l'analphabétisme
par exemple; on est plutôt sur le terrain socio-économique;
- une autre option privilégie plutôt la rencontre, le débat,
la parole qui circule, le partage de notre espérance
; c'est
le terrain de la relation interpersonnelle.
Je crois profondément qu'il ne faut pas dévaloriser une
approche au profit de l'autre. Le chômage est un excellent terreau
pour les idées d'extrême droite, et il est très
important de le combattre, mais Bertrand Vergniol nous a bien rendus
attentifs au fait que cela ne suffisait pas. Il est essentiel aussi
de faire place à ce travail de rencontre qui permet la reconnaissance
des personnes, et peut-être est-ce un des talents que les chrétiens
ont particulièrement à développer. Mais surtout
il faut garder à l'esprit la complémentarité et
l'interpellation nécessaires entre ces deux approches - que bien
des initiatives évoquées ici combinent d'ailleurs - pour
rencontrer l'humain dans toutes ses dimensions, action et parole, besoins
matériels et demandes relationnelles.
d) la
dimension plus spécifiquement religieuse
Il me faut ajouter ici une quatrième dimension, qui constitue
notre responsabilité propre, et que plusieurs interventions ont
soulignée, la dimension religieuse.
Seuls, sans doute, des récits religieux peuvent porter pleinement
cette triple dimension de l'existence, épique, tragique et comique,
qu'Olivier Abel nous a aidés à discerner. Elles sont toutes
trois nécessaires pour nous aider à structurer notre vision
du monde, à représenter ce qui nous paraît incompréhensible,
à mettre un peu de sel et de légèreté là
où on risquerait de se laisser submerger par le tragique. Mettant
en scène nos existences humaines sous le regard d'un Dieu bienveillant
qui ouvre un avenir, la foi chrétienne leur donne sens.
Mais Olivier Abel a beaucoup insisté sur la richesse que représente
la multiplicité des mémoires. Et je suis renvoyée
à l'exposé d'André Gounelle qui nous a montré
les chances mais aussi les dangers d'une confession de foi : chance,
en ce qu'elles aident à discerner, dans des situations difficiles,
les choix nécessaires, mais danger quand elles figent une parole
d'autorité qui ne laisse plus de place à la multiplicité
nécessaire des interprétations, danger quand elles prétendent
s'imposer comme seule vérité. Beaucoup de nos contemporains
ont besoin de paroles d'autorité, Bertrand Vergniol nous l'a
bien rappelé, mais il nous faut veiller à ce que cette
parole d'autorité ne devienne pas une nouvelle idole, mais qu'elle
reste simplement un guide.
Il y a
pourtant des moments où il faut savoir s'engager dans une parole
forte, et c'est le choix que nous avons fait. Il faut savoir s'engager
en vérité dans ce qu'on croit, parce que c'est notre identité
même qui est en jeu. J'ai trouvé important le rappel qu'André
Gounelle a fait de l'étymologie du mot confesser : dire qui on
est, comme une forme de fidélité à soi-même
- et à l'évangile.
Ce qui me conduit à une dernière remarque : dans la relation
avec l'autre, comme dans l'expression de notre foi, nous sommes sans
doute amenés aujourd'hui à trouver un nouvel équilibre
entre l'écoute et la compréhension d'une part, et le refus
d'un certain nombre de positions d'autre part; entre la confiance et
la lucidité; entre l'amour et le combat; ou, pour reprendre la
dialectique barthienne, entre le oui de Dieu à l'homme et le
non qu'Il lui adresse - le non qu'il adresse à la prétention
humaine à remplacer Dieu. Nous avons beaucoup, ces dernières
décennies, souligné la tendresse de Dieu; elle doit rester
centrale dans notre confession de foi, mais sans occulter " le
prix de la grâce "[5]. " Nous croyons
et nous
refusons ", avons-nous dit dans notre confession de foi. Il y a
de l'intolérable, que notre volonté de comprendre et d'accueillir
ne doit pas se cacher.
Quelques
perspectives en guise de conclusion :
Beaucoup
de perspectives ont été ouvertes à travers le partage
de nos expériences et réflexions. Je n'en ouvrirai pas
d'autres, me contentant de me faire l'écho de la richesse des
initiatives qui nous ont été présentées
tout au long de ces journées. Il était en particulier
significatif qu'il y ait vendredi soir, dans la même table ronde
- et se sentant profondément solidaires les uns des autres -
des gens qui travaillent auprès de ces étrangers qui font
peur et d'autres qui agissent auprès de ceux qui ont peur. Riches
aussi toutes ces expériences qui, chacune à sa façon,
essayent de rétablir la possibilité et la réalité
d'un dialogue : à travers le travail inter religieux fait en
Alsace, à travers l'action sociale de longue haleine menée
à Aubervilliers, à travers cette fête des peuples
à la Meinau, qui met chacun dans la situation d'acteur susceptible
de donner et de recevoir à la fois, à travers cette rencontre
des électeurs de l'extrême droite sans jugement et sans
compromis suscitée par " Comprendre et s'engager ",
à travers la volonté de la Cimade d'accompagner ses partenaires
ici et là-bas et d'être dans les camps avec tous ceux qui
y sont enfermés, quels qu'ils soient. Pour tout cela merci !
Je voudrais,
pour terminer, nommer encore trois perspectives qui s'ouvrent devant
nous dans l'immédiat, trois réalités très
banales qui constituent pourtant à mon sens la grammaire de tout
engagement chrétien :
- La première, c'est notre fête de ce soir : chrétiens
sérieux, il y a là une réalité que nous
négligeons trop souvent, alors que la fête est le lieu
par excellence de la rencontre gratuite. Alors que tant de nos contemporains
ne comprennent la fête qu'en termes d'abus d'alcool et de drogue,
il nous faut faire vivre, dans nos villes et nos villages, des fêtes
qui ne soient pas des fuites
- La deuxième perspective, c'est celle du culte qui nous réunira
demain matin - et bien sûr de tous les cultes que nous continuerons
à célébrer, ici et ailleurs. N'oublions pas que
le culte n'est pas seulement une façon d'entretenir notre spiritualité,
c'est aussi (les deux dimensions heureusement ne se contredisent pas)
un " service public ", selon l'étymologie du mot 'liturgie';
il nous faut faire vivre davantage cette dimension de service public.
- La troisième perspective, c'est tout simplement de dire merci
: merci à tous pour ce colloque - et très particulièrement
à Bernard Saettler et à son équipe qui ont porté
à bout de bras une organisation matérielle impeccable
-; il s'agit de vivre au quotidien, et tout simplement, cette dimension
de la reconnaissance qui est essentielle pour entretenir l'espérance.
Trois réalités
très banales qui peuvent aider à ce que nous arrêtions
de nous entretuer, pour apprendre à nous " entrevivre ",
selon le très belle formule de Prévert que Corinne Akli
a évoquée.
[1] Les métamorphoses de la question sociale, Fayard,
1995, p.12
[2] Régimes d'historicité, Seuil
[3] L'homme nomade, Fayard, 2003
[4]" La nouvelle question urbaine ", Esprit, nov. 1999,
p.108
[5] selon le titre d'un ouvrage de D.Bonhoeffer.
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