Colloque
   Foi chrétienne & extrême droite

29 janvier au 1er février 2004 à Strasbourg

 

 

Sybille Stohrer
Le Messager, hebdomadaire régional protestant

Colloque foi chrétienne et extrême-droite
Le travail sur la mémoire (Vergangenheitsbewältigung) en Allemagne : qu'en est-il en France ?
Frédéric HARTWEG, Professeur des Universités à Strasbourg

Face au désastre humain du régime national-socialiste, découvert en Allemagne à partir de l'été 1945 et devant l'effondrement général du pays, s'est d'abord fait ressentir une volonté d'échapper à l'indicible.

Ne pas prendre position par rapport à l'inadmissible qui s'était produit et qui a provoqué la mort de dizaines de millions de vies humaines. Recommencer la restructuration politique, économique, social et éthique à partir d'une " Stunde null " (heure zéro) était une illusion qui permettait pour un temps d'échapper aux interrogations pourtant incontournables.

Songeur laisse la déclaration de Fulda, émise par l'Eglise catholique en août 1945 qui, par une sorte d'auto-examen, tente de se déculpabiliser en se réfugiant dans sa soi-disante passivité durant le régime du troisième Reich.

La déclaration de Stuttgart en octobre 1945 par contre, initiée et inspirée par les alliés, reconnaît une responsabilité collective de la culpabilité et propose que cette dernière soit assumée de façon solidaire par la société allemande dans son ensemble.

Après les années adenaueriennes, après-guerre, qui correspond dans l'histoire allemande a une période de restauration économique et sociale avant tout, apparaissent dans les années 60 deux questions déterminantes : Was haben wir gewusst ? und Was haben wir getan ? (Qu'est-ce que nous avons su et qu'est-ce que nous avons fait ?)

Ces deux questions qui interrogent de façon incisive sur la connaissance des circonstances réelles sous le régime nazie et sur les actions de résistance réelles, travailleront la conscience collective allemande durant les décennies suivantes et préparent les générations naissantes à assumer ce volet sombre de l'histoire de leur pays, auquel elles n'ont pas assisté directement. Les divers procès juridiques (Nuremberg, Francfort, etc) y apporteront évidemment un éclairage plus précis.

Ce travail de mémoire se fera de façon intense, tant au niveau culturel, scolaire et politique. Le geste de Willy Brandt, en 1969, de s'agenouiller devant le monument du ghetto de Warsovie est une initiative personnelle, mais détient un impact considérable de par la position politique du personnage.

Apparaît peu à peu la conscience que, bien qu'ayant été les " bourreaux ", les allemands ont été en même tant les victimes d'un extrémisme politique qui a nuit gravement au pays et à l'humanité entière.

Dans l'ancienne RDA, entre 1945 et 1989, la résistance communiste a été héroïsée. Le pays s'est auto-fabriqué une sorte " d'immaculée conception antifasciste " et s'est enfoui dans une diabolisation de l'Ouest où se trouveraient tous les anciens nazis.

L'Autriche s'est également attribuée une " absolution " générale en se présentant comme la première victime du nazisme à travers le " Anschluss " (annexion).

L'Alsace, annexée de fait entre 1940 et 1945, s'est vu imposée un travail de mémoire préparé de toute pièces par la France, qu'elle a réintégrée en 1945. Le prix de cette réintégration au territoire français a été une forme subtile d'amnésie historique ainsi que l'abandon de certains particularismes culturels régionaux (langue etc).

La France, comme voisin direct de l'Allemagne et comme 4e puissance alliée, a adopté le rôle de vouloir " rééduquer l'Allemagne, après avoir essayé de la punir ", pour entrer beaucoup plus tard seulement, dans le processus de l'amitié franco-allemande qui se poursuit jusqu'à ce jour.

En matière de travail de mémoire, la France accuse un retard considérable, avec seulement un peu d'avance par rapport à la Hongrie par exemple.

Longtemps, jusqu'en 1995, avec les quelques déclarations du président de la République, elle s'est dérobée en se targuant du titre de " patrie des droits de l'homme " ou en proférant un discours essentialiste et universaliste bien pensant et bien pensé.

Le travail de mémoire est un véritable effort individuel et collectif, marqué par la volonté de faire face aux réalités incontournables du passé. Il va dans trois directions : le passé de par la mémoire, le présent de par la responsabilité assumée et le futur de par l'espérance qu'il engendre. Le travail de mémoire comporte une dimension éminemment politique, puisque prendre sur soi une responsabilité est un geste épique qui fait " bouger le monde ".

Sybille Stohrer