![]() |
Colloque 29 janvier au 1er février 2004 à Strasbourg
|
|
|
||
| Texte exposant
les principaux axes que l'intervenant a développés à
loral. Le Front national en France Un " néo-populisme ", comme recours à la " crise du sens "
On parle,
depuis des années, du sentiment de perte des grandes appartenances
(militantes, religieuses, professionnelles, etc.)[1], de l'effacement
des grandes institutions et des regroupements qui conféraient
du collectif ; dans la famille, les quartiers, mais aussi dans les syndicats
et les partis, les corporations, et jusqu'à l'Etat-nation que
ne vient pas remplacer une Europe qui souffre de visibilité et
de consistance, pour le citoyen ordinaire. Une crise des identités Par sa diffusion et son extension au fil des années, on peut observer que le vote pour le Front national n'est plus seulement un vote idéologique (qui ne concernerait que quelques franges extrémistes de la droite), auquel s'ajouterait une composante plus " populaire " (le vote ouvrier, apparu au fil des années 90)[5]. S'il devient difficile de le cantonner à un vote protestataire, il n'est pas pour autant devenu globalement un vote d'adhésion aux idées développées par le parti nationaliste. Une autre piste serait de l'appréhender comme une façon de sortir de l'indétermination, d'un malaise généré par la " crise " et la perte d'identité qui en résulte. Un moteur de ce vote serait alors de générer une forme d'appartenance collective, en rupture avec le " système ", perçu comme en décomposition, en " décadence ". La " crise du sens " dont il est question met en jeu la perception de soi et du monde. Elle trouve son aliment dans le manque actuel de ces explications qui s'appuyaient sur de grands récits (religieux, idéologiques, voire scientifiques) : des idéologies, mues par des visions du monde. Ces besoins de sens sont nécessaires à toutes les sociétés ; ils réapparaissent plus fortement en période de troubles, de mutations. La crise fait apparaître le besoin de larges pans de la population de renouer avec une " estime de soi ", un sentiment d'appartenance à un ensemble collectif, qui donnerait du sens à l'existence individuelle et au contrat social mis à mal par les dirigeants eux-mêmes, impuissants à régler les problèmes, voire soupçonnés de profiter de leurs positions pour en tirer des profits (corruption, affaires, etc.). C'est la
force du Front national (et d'autres groupes similaires, en Europe)
que d'avoir construit un discours qui pouvait sembler répondre
à ces besoins : en même temps qu'il dénonce le "
système " et ses dérives sur un mode martial, il
semble pouvoir construire une certaine représentation d'une identité
collective et d'un ordre symbolique structurant, qui puisent à
l'ethnique et au religieux (" ethnico-religieux ")[6] leurs
modes de construction et leur efficacité[7]. Sous cet angle,
le vote FN peut être envisagé avant tout comme " identitaire
", en ce qu'il exprimerait le besoin de retrouver une place (simple,
mais lisible) dans un ensemble collectif stable, un " être-ensemble
" qui procure sécurité et identité. Ces individus,
qui ont perdu les clés de déchiffrement du social, semblent
vouloir retrouver une identité collective (" Français,
de souche ") pour se situer dans le jeu social. Des votes " d'alarme " La crise
de la représentation politique se mesure dans les chiffres, mais
plonge ses racines dans le hiatus apparent entre la complexité
du monde et l'inaptitude apparente des dirigeants à se hisser
à cette hauteur. Alors que la société semble traversée
de convulsions qui engagent de plus en plus la préservation de
l'avenir (montée des intégrismes et des identitarismes
guerriers, globalisation des marchés, financiarisation effrénée,
accélération des migrations, risques environnementaux,
de conflits armés, etc.) les dirigeants politiques adoptent un
langage aseptisé, plat, gestionnaire, qui donnerait à
voir des clivages qui s'estompent et l'évitement des conflits
entre projets concurrents. C'est à ce décalage que se
mesure, pour l'électeur lambda, la " plaisanterie "
du jeu politique contemporain et la rupture du pacte de la démocratie
représentative. La gestion raisonnée et les alternances
ne donnent pas à rêver, elles ne rassurent même plus.
Le vote sanction du 21 avril 2002 en France est venu aussi marquer ce
fait : au-delà d'un clivage qui s'efface, les partis institutionnels
de gauche et de droite ne rassemblent plus qu'une minorité de
l'opinion. Et puisque les partis et les candidats se ressemblent de
plus en plus, puisque tout est joué d'avance, il ne sert à
rien de voter
Sauf pour s'opposer, ou tirer l'alarme. Une parole prophétique Par la
provocation, l'outrance et une dose d'humour (parfois malsain, mais
vecteur de connivence), le Front national a créé un espace
particulier dans le champ politique, pour y développer ses thèmes
en les liant à une façon de parler, d'apparaître.
Cette posture, c'est celle d'une " minorité active "[11],
une forme d'influence sociale qui est au cur des changements (innovation)
et se nourrit du conflit qui traverse toutes les sociétés
affrontés à des crises. Aux clivages sociaux (possédants/possédés) ou politiques (gauche/droite), s'est substitué au fil des ans un clivage qui semble remiser tous les partis dans un camp anti-frontiste. C'est le piège du " front républicain ". Cette façon de combattre le FN - bien que nécessaire, sous certaines conditions - a fini de poser le parti d'extrême droite comme l'unique alternative à toutes les autres forces en présence, renvoyées indifféremment dans le même " système ". Le leader d'extrême droite, ou ses successeurs, ont alors beau jeu de marteler que le FN est le seul à faire peur à tous ceux que le système arrange (puisqu'ils en bénéficient). On retrouve, ici encore, la posture de la minorité active et de son efficacité. L'alternative qui se pose se résume en une phrase : le FN ou le reste du monde ; la geste du Sauveur, ou les difficiles compromis d'une démocratie qui doit se réinventer et poser la question de la désaffection du politique. Car, à force de chercher les meilleures façons de passer outre les " votes d'alarme " ou les errances d'un " peuple de gauche ", on oublie qu'ils peuvent être le signe de la fin d'une façon de considérer le politique. Ils peuvent aussi annoncer le passage de la crise à l'appel à l'homme providentiel Qui pourrait aussi être une femme, qui ressemble beaucoup à Jean-Marie Le Pen ; sa fille Marine qui s'est révélée au grand public à la suite de la surprise du 21 avril 2002 et dispose de nombreux atouts pour élargir encore la base sociale des électeurs du Front national, auprès des femmes et des jeunes, notamment. C'est à ce scénario - un nouveau 21 avril - que semble déjà se préparer une partie du monde politique et médiatique, pour les prochaines élections (régionales, cantonales et européennes) de mars et juin 2004. Une nouvelle génération de jeunes cadres (issus de " Générations le Pen ", en partie) tentera de profiter de l'ambiance morose qui plane encore sur le pays (et de nombreux sujets sur lesquels le FN semble en bonne posture pour récupérer les mécontentements : hausse du tabac, amendes, etc.), ou récupérer ceux que les débats identitaires (sur le voile, notamment) ont pu déstabiliser encore d'avantage. Le chef historique se présente, pour sa part, comme tête de liste dans le Sud-Est (région PACA) et sa fille en Ile-de-France. Dans les deux cas, ils auront tout à gagner d'une progression de leurs scores qui n'aboutira sans doute qu'à une crise frappant les autres grandes formations en lice : droite gouvernementale ou gauche d'alternance, semblant toutes deux sans projet de société à proposer pour sortir de cette " crise ". [1] Cf. Jean VIARD
: Aux sources du populisme nationaliste. éd. de l'Aube,
1996. Et, plus récemment, les contributions à l'ouvrage
collectif dirigé par Pascal Perrineau (dir.) : Les croisés
de la société fermée : l'Europe des extrêmes
droites. éd. de l'Aube. Paris, 2001. |
||