Colloque
   Foi chrétienne & extrême droite

29 janvier au 1er février 2004 à Strasbourg

 

 

Erwan Lecoeur
Docteur en Sociologie, auteur de Un néo-populisme à la française. Trente ans de Front national. éd. La Découverte, mars 2003.

Texte exposant les principaux axes que l'intervenant a développés à l’oral.

Le Front national en France
Un " néo-populisme ", comme recours à la " crise du sens "

 

On parle, depuis des années, du sentiment de perte des grandes appartenances (militantes, religieuses, professionnelles, etc.)[1], de l'effacement des grandes institutions et des regroupements qui conféraient du collectif ; dans la famille, les quartiers, mais aussi dans les syndicats et les partis, les corporations, et jusqu'à l'Etat-nation que ne vient pas remplacer une Europe qui souffre de visibilité et de consistance, pour le citoyen ordinaire.
Cette mutation multiforme viendrait composer un faisceau de facteurs assemblés dans le terme de " crise "[2], qui n'est plus seulement économique, mais sociale et même culturelle, jusqu'à recouvrir une " crise du sens "[3], au plan de la représentation symbolique. Une perte de repères qui pousse nombre d'électeurs à se réfugier dans un refus du vote, qui fondait le compromis de la démocratie représentative entre gouvernants et gouvernés. Cette défiance peut passer par l'abstention, ou par des votes dits " de protestation ", que nous appellerons d'ailleurs plutôt votes des " d'alarme " (leur objectif étant plutôt de tirer le signal de la fin d'un pacte républicain, d'un mode de représentation ou d'une défiance à l'égard des élite), qui peuvent s'orienter vers une forme d'adhésion aux principales idées développées par des partis " populistes " ou " néo-populistes "[4]. C'est le cas du vote pour le Front national, en France, qui a ressurgi brusquement lors du scrutin présidentiel du 21 avril 2002. Contre toute attente, le leader du parti d'extrême droite, Jean-Marie Le Pen, est arrivé en seconde position, juste derrière le président sortant Jacques Chirac et éliminant le challenger socialiste, Lionel Jospin. Cet événement a reposé la question de l'urgence d'une compréhension de ce vote, que les commentateurs politiques avaient cru pouvoir oublier, suite à la scission qui avait semblé affaiblir le FN à la fin de l'année 1998.

Une crise des identités

Par sa diffusion et son extension au fil des années, on peut observer que le vote pour le Front national n'est plus seulement un vote idéologique (qui ne concernerait que quelques franges extrémistes de la droite), auquel s'ajouterait une composante plus " populaire " (le vote ouvrier, apparu au fil des années 90)[5]. S'il devient difficile de le cantonner à un vote protestataire, il n'est pas pour autant devenu globalement un vote d'adhésion aux idées développées par le parti nationaliste. Une autre piste serait de l'appréhender comme une façon de sortir de l'indétermination, d'un malaise généré par la " crise " et la perte d'identité qui en résulte. Un moteur de ce vote serait alors de générer une forme d'appartenance collective, en rupture avec le " système ", perçu comme en décomposition, en " décadence ".

La " crise du sens " dont il est question met en jeu la perception de soi et du monde. Elle trouve son aliment dans le manque actuel de ces explications qui s'appuyaient sur de grands récits (religieux, idéologiques, voire scientifiques) : des idéologies, mues par des visions du monde. Ces besoins de sens sont nécessaires à toutes les sociétés ; ils réapparaissent plus fortement en période de troubles, de mutations. La crise fait apparaître le besoin de larges pans de la population de renouer avec une " estime de soi ", un sentiment d'appartenance à un ensemble collectif, qui donnerait du sens à l'existence individuelle et au contrat social mis à mal par les dirigeants eux-mêmes, impuissants à régler les problèmes, voire soupçonnés de profiter de leurs positions pour en tirer des profits (corruption, affaires, etc.).

C'est la force du Front national (et d'autres groupes similaires, en Europe) que d'avoir construit un discours qui pouvait sembler répondre à ces besoins : en même temps qu'il dénonce le " système " et ses dérives sur un mode martial, il semble pouvoir construire une certaine représentation d'une identité collective et d'un ordre symbolique structurant, qui puisent à l'ethnique et au religieux (" ethnico-religieux ")[6] leurs modes de construction et leur efficacité[7]. Sous cet angle, le vote FN peut être envisagé avant tout comme " identitaire ", en ce qu'il exprimerait le besoin de retrouver une place (simple, mais lisible) dans un ensemble collectif stable, un " être-ensemble " qui procure sécurité et identité. Ces individus, qui ont perdu les clés de déchiffrement du social, semblent vouloir retrouver une identité collective (" Français, de souche ") pour se situer dans le jeu social.
En termes de construction politique, c'est d'une forme de propagande qu'il s'agit[8]. Elle utilise la figure du tribun, qui mène ses troupes au combat, mais aussi la symbolique et les images de Jeanne d'Arc et Clovis, la flamme (purificatrice) et les messes en latin (en ouverture des fêtes Bleu-blanc-rouge)… L'utilisation de symboles en tous genres (emblèmes, défilés, figures historiques, etc.) va plus loin qu'un folklore - fut-il agréable aux thuriféraires des courants qui composent l'aréopage de ce " compromis nationaliste " au sein du " camp national "[9]. Elle donne aussi un parfum d'éternité, de tradition - et donc, de vérité révélée - à la parole frontiste.

Des votes " d'alarme "

La crise de la représentation politique se mesure dans les chiffres, mais plonge ses racines dans le hiatus apparent entre la complexité du monde et l'inaptitude apparente des dirigeants à se hisser à cette hauteur. Alors que la société semble traversée de convulsions qui engagent de plus en plus la préservation de l'avenir (montée des intégrismes et des identitarismes guerriers, globalisation des marchés, financiarisation effrénée, accélération des migrations, risques environnementaux, de conflits armés, etc.) les dirigeants politiques adoptent un langage aseptisé, plat, gestionnaire, qui donnerait à voir des clivages qui s'estompent et l'évitement des conflits entre projets concurrents. C'est à ce décalage que se mesure, pour l'électeur lambda, la " plaisanterie " du jeu politique contemporain et la rupture du pacte de la démocratie représentative. La gestion raisonnée et les alternances ne donnent pas à rêver, elles ne rassurent même plus. Le vote sanction du 21 avril 2002 en France est venu aussi marquer ce fait : au-delà d'un clivage qui s'efface, les partis institutionnels de gauche et de droite ne rassemblent plus qu'une minorité de l'opinion. Et puisque les partis et les candidats se ressemblent de plus en plus, puisque tout est joué d'avance, il ne sert à rien de voter… Sauf pour s'opposer, ou tirer l'alarme.
Par sa capacité à indigner les tenants du " système ", le vote FN est en fait devenu une arme que brandissent des individus en manque de repères ; plus que la haine de l'immigré, il pose le besoin de d'une " estime de soi " et la fatigue de l'insignifiance[10]. Il permet de renouer avec une forme d'identité collective, qui se situe en rupture. La posture frontiste lui donne un parfum de combat (contre le système, érigé en ennemi), mené par un groupe d'hommes et de femmes, guidé par un tribun aux accents prophétiques.

Une parole prophétique

Par la provocation, l'outrance et une dose d'humour (parfois malsain, mais vecteur de connivence), le Front national a créé un espace particulier dans le champ politique, pour y développer ses thèmes en les liant à une façon de parler, d'apparaître. Cette posture, c'est celle d'une " minorité active "[11], une forme d'influence sociale qui est au cœur des changements (innovation) et se nourrit du conflit qui traverse toutes les sociétés affrontés à des crises.
Jean-Marie Le Pen porte une parole " prophétique " ; cette particularité explique sa longévité à la tête du parti (depuis 1972), mais aussi l'avantage récent qu'il a su prendre sur son ancien lieutenant, Bruno Mégret. Entre le " prophète " et le " bureaucrate "[12], le 21 avril a donné son verdict. Jean-Marie Le Pen est à nouveau le chef de l'extrême droite et le FN est devenu la troisième force politique du pays, talonnant les deux premières et les dépassant à l'occasion, dès qu'elles ne se rassemblent pas suffisamment.

Aux clivages sociaux (possédants/possédés) ou politiques (gauche/droite), s'est substitué au fil des ans un clivage qui semble remiser tous les partis dans un camp anti-frontiste. C'est le piège du " front républicain ". Cette façon de combattre le FN - bien que nécessaire, sous certaines conditions - a fini de poser le parti d'extrême droite comme l'unique alternative à toutes les autres forces en présence, renvoyées indifféremment dans le même " système ". Le leader d'extrême droite, ou ses successeurs, ont alors beau jeu de marteler que le FN est le seul à faire peur à tous ceux que le système arrange (puisqu'ils en bénéficient). On retrouve, ici encore, la posture de la minorité active et de son efficacité. L'alternative qui se pose se résume en une phrase : le FN ou le reste du monde ; la geste du Sauveur, ou les difficiles compromis d'une démocratie qui doit se réinventer et poser la question de la désaffection du politique. Car, à force de chercher les meilleures façons de passer outre les " votes d'alarme " ou les errances d'un " peuple de gauche ", on oublie qu'ils peuvent être le signe de la fin d'une façon de considérer le politique. Ils peuvent aussi annoncer le passage de la crise à l'appel à l'homme providentiel… Qui pourrait aussi être une femme, qui ressemble beaucoup à Jean-Marie Le Pen ; sa fille Marine qui s'est révélée au grand public à la suite de la surprise du 21 avril 2002 et dispose de nombreux atouts pour élargir encore la base sociale des électeurs du Front national, auprès des femmes et des jeunes, notamment.

C'est à ce scénario - un nouveau 21 avril - que semble déjà se préparer une partie du monde politique et médiatique, pour les prochaines élections (régionales, cantonales et européennes) de mars et juin 2004. Une nouvelle génération de jeunes cadres (issus de " Générations le Pen ", en partie) tentera de profiter de l'ambiance morose qui plane encore sur le pays (et de nombreux sujets sur lesquels le FN semble en bonne posture pour récupérer les mécontentements : hausse du tabac, amendes, etc.), ou récupérer ceux que les débats identitaires (sur le voile, notamment) ont pu déstabiliser encore d'avantage. Le chef historique se présente, pour sa part, comme tête de liste dans le Sud-Est (région PACA) et sa fille en Ile-de-France. Dans les deux cas, ils auront tout à gagner d'une progression de leurs scores qui n'aboutira sans doute qu'à une crise frappant les autres grandes formations en lice : droite gouvernementale ou gauche d'alternance, semblant toutes deux sans projet de société à proposer pour sortir de cette " crise ".

[1] Cf. Jean VIARD : Aux sources du populisme nationaliste. éd. de l'Aube, 1996. Et, plus récemment, les contributions à l'ouvrage collectif dirigé par Pascal Perrineau (dir.) : Les croisés de la société fermée : l'Europe des extrêmes droites. éd. de l'Aube. Paris, 2001.
[2] Une succession qui amène Edgar MORIN à souhaiter étudier la " crisologie ", in Sociologie. éd. Seuil, Paris, 1992.
[3] Sur la " crise du sens ", cf. Alain BIHR : Pour en finir avec le FN. éd. Syros, Paris, 1993, qui parle aussi de " crise culturelle ".
[4] Sur l'utilisation du terme " néo-populisme ", cf. E. LECOEUR : Un néo-populisme à la française. Trente ans de Front national. éd. La Découverte, 2003. Sur la notion de populisme et ses diverses utilisations, cf. Pierre-André TAGUIEFF : " Le populisme et la science politique. Du mirage conceptuel aux vrais problèmes ", in Vingtième siècle. n° 56. 1997. Il reprend cette notion dans ses écrits plus récents sur le sujet : cf : " Populisme, nationalisme, national-populisme. Réflexions critiques sur les approches, les usages et les modèles. " in G. DELANNOI et P.-A. TAGUIEFF (dir.) : Nationalismes en perspective. éd. Berg International, Paris, 2001. p. 303 et s. On pourra consulter aussi sur le sujet, Yves MENY et Yves SUREL : Par le peuple, pour le peuple. Le populisme et les démocraties. éd. Fayard. Paris, 2000. Et Guy HERMET : Les populismes dans le monde. Une histoire sociologique, XIXe-XXe siècle . éd . Fayard, Paris, 2001.
[5] Cf. P. PERRINEAU : Le symptôme Le Pen. Radiographie des électeurs du Front national. éd. Fayard, Paris, 1997.
[6) Le concept d'" ethnicité ", tel que nous l'utilisons, est une construction sociale utilisant des " frontières symboliques ", qui peuvent puiser au religieux. Voir, sur ce point le texte de Frederik BARTH : Les groupes ethniques et leurs frontières. 1969, in Ph. POUTIGNAT et J. STREIFF-FENART : Théories de l'ethnicité. éd. PUF, Paris, mars 1995. 270 p. Sur l'" ethnico-religieux ", cf.
[7] Ces éléments forment l'argument de notre thèse de doctorat, E. Lecoeur : Front national : sens et symboles. La construction d'un repli identitaire " ethnico-religieux " dans la France de la fin du XXe siècle. Tours, mai 2002. 586 p.
[8] Le terme lui-même est utilisé par le seul FN aujourd'hui (il a créé un " atelier de propagande " et des brochures ad hoc pour ses militants) ; à l'heure de la publicité-reine, les techniques de manipulation des masses sont souterraines, mais plus efficaces que jamais.
[9] Jean-Yves CAMUS : " La structure du "camp national" en France : la périphérie militante et organisationnelle du Front national et du Mouvement national républicain ". in P. Perrineau : Les croisés de la société fermée : L'Europe des extrêmes droites. éd. de l'Aube. Paris, 2001. pp. 199-223.
[10] La formule est empruntée à Cornélius CASTORIADIS : Postcriptum sur l'insignifiance. éd. de l'Aube. 1998.
[11] Serge MOSCOVICI : Psychologie des minorités actives. éd. PUF, 1979. Une application au cas du FN a été faite par Birgitta ORFALI : L'adhésion au Front national. De la minorité active au mouvement social. éd. Kimé, Paris, 1990.
[12] Shmuel TRIGANO : " FN : le "prophète" et le "bureaucrate", in Le Monde, 1er janvier 1999.