Colloque
   Foi chrétienne & extrême droite

29 janvier au 1er février 2004 à Strasbourg

 

 

Fritz Lienhard
professeur de théologie pratique à la Faculté de théologie protestante de Montpellier




Fritz Lienhard
Esprit et méthode d'un travail théologique à propos de l'extrême-droite

 

Mesdames et messieurs, s'il y a parmi nous des élus, des militants, des sympathisants ou des électeurs de partis de l'extrême-droite, je leur souhaite la bienvenue. Si je les accueille de la sorte, ce n'est pas que je les considère comme des électeurs au même titre que les autres, et que j'aurais besoin de leurs voix pour briguer un mandat électoral quelconque. Ce n'est pas non plus que je souhaite banaliser les thèses de l'extrême-droite, en les considérant comme des opinions parmi d'autres, à respecter comme telles.

Si je leur souhaite la bienvenue, c'est tout simplement parce que je pense que la prise en considération des personnes ayant des opinions différentes de celles du locuteur fait partie de " l'esprit et de la méthode d'un travail théologique à propos de l'extrême-droite ". Je souhaite évidemment aussi la bienvenue à tous les autres, à ceux qui partagent d'autres options politiques, y compris les miennes.

Cet esprit et cette méthode sont à préciser, en particulier en spécifiant le statut du discours politique des théologiens et des Églises. De la sorte, au passage, nous pourrons préciser certaines règles du jeu qui en découlent. Dans un second temps, je parlerai des présupposés de méthode théologique qui ont orienté l'élaboration de ce colloque. Enfin, je redirai les axes de notre travail commun pendant ces quelques jours en précisant la manière de les concrétiser dans le déroulement de notre colloque. C'est donc une introduction générale au colloque que je vous propose à présent.

A. À PROPOS DE THEOLOGIE POLITIQUE

Faut-il le redire ? notre colloque représente un exercice de théologie. Il en a l'exigence, et ressemble, par son amplitude, à un séminaire plutôt qu'à un colloque.

Effort intellectuel

Il en découle une conséquence importante, qu'il y a lieu de signaler dès maintenant. Il est demandé à tous de participer à l'effort requis par la réflexion. La théologie se distingue de la proclamation de l'Évangile par sa distance réflexive, elle est en quelque sorte un discours au sujet du discours, marqué par un recul critique. Ce recul ne signifie pas succomber à l'illusion de la neutralité, mais faire l'effort d'étudier les phénomènes dont il s'agit de parler, de scruter les textes avec méthode sans leur faire dire ce que l'on souhaite qu'ils disent, pour élaborer enfin à des projets d'action. Le projet de ce colloque est né d'un souhait de Pierre Kopp, l'un des créateurs du mouvement " comprendre et s'engager " dont nous aurons l'occasion de reparler. Il s'est adressé à des universitaires, en leur disant " nous avons besoin d'une réflexion fondamentale ". Celle-ci signifie, au moins en partie, mettre entre parenthèses nos militances, pour nous consacrer à l'étude.

Théologie politique

Mais s'il s'agit de théologie, la question surgit facilement de la légitimité d'une réflexion politique de sa part. Cette question s'origine dans la logique de la spécialisation telle qu'elle se présente dans notre société, logique qui confie les questions spirituelles aux pasteurs et aux théologiens, et les questions de politique à ceux qui ont une formation pour s'en charger. Mais la question trouve aussi sa source dans la tradition protestante de la distinction des deux règnes, telle qu'elle se trouve tant chez Luther que chez Calvin. Dans sa forme commune, elle s'exprime par le réflexe consistant à dire " pas de politique dans l'Église ". Il importe de discuter avec cette tradition, en reprenant les formes de théologie politique qui se sont présentées au cours des dernières décennies, pour en éviter certaines ornières.

I. LES CARACTERISTIQUES D'UN DISCOURS POLITIQUE

Rappelons quelques caractéristiques du discours politique en usage dans le monde francophone et œcuménique au cours des dernières décennies. On sait que généralement, la théologie politique est passée de mode [1]. Rappelons que l'expression date de Carl Schmitt, dans les années 30 du XXe siècle en Allemagne. En l'occurrence, la démarche consiste à faire d'enjeux politiques une clé de lecture des textes et des thèmes théologiques, pour, à l'inverse, légitimer une option politique au nom d'une révélation de Dieu lui-même. En l'occurrence, c'était l'option politique du nazisme que cet auteur cherchait à justifier. Cette formule est réapparue dans les années 60 et 70, cette fois sous la forme d'une mise en rapport de la théologie avec une pensée politique de gauche.

Les enjeux historiques de la théologie politique

Critique de la "charité individuelle"

Le premier constat à effectuer en abordant la théologie politique, c'est que ses formes les plus pertinentes sont nées de la confrontation à une forme de détresse particulière. Tant le christianisme social au XIXe siècle que la théologie de la libération au XXe émergent d'une fréquentation quotidienne de la pauvreté. Or ce travail n'a pas pu, à la longue, faire l'impasse sur la question des structures. Ainsi a surgi la critique de l'assistance qui occultait les vrais problèmes en refusant de considérer la pauvreté comme un effet de l'injustice [2]. La diaconie ne peut s'empêcher d'être conflictuelle en attaquant les intérêts de ceux qui profitent de la misère d'autrui. Elle conduit à dénoncer les obstacles politiques, sociaux, économiques à son action en faveur des pauvres, et si ses acteurs ne veulent pas être traités avec raison de "chiens muets" et de serviteurs des puissants[3], elle est contrainte d'élever la voix au profit de ceux qui sont réduits au silence par l'humiliation et l'oppression. Dans cette entrée dans le champ politique et conflictuel, la réflexion théologique des chrétiens sociaux est évidemment requise, au même titre que leur engagement concret. Quels sont les conceptions qui ont été développées dans ce contexte ?

[1] Il est frappant de voir que l'encyclopédie du protestantisme parle de toute sorte de formes particulières de la théologie, depuis la théologie africaine jusqu'à la théologie féministe, mais ne mentionne pas la théologie politique… la même encyclopédie parue vingt ans auparavant n'aurait pu se dispenser de cette entrée.
[2] Boff-Pixley, op. cit., p. 121 et 212.
[3] Barth, op. cit., p. 1023s.

Structures et Royaume

L'élargissement de la perspective a requis une réflexion au sujet de l'objectif de l'action. Celle-ci ne pouvait se contenter d'une insertion des marginaux dans une société considérée comme immuable, ni de la volonté de transformer les bénéficiaires en bons chrétiens, voire en protestants cotisants. Il importait de développer une vision générale de la société et de son avenir. Cette requête devenait d'autant plus pressante que les représentants du Christianisme social étaient soumis à la pression du marxisme, avec son espérance de la société sans classe et donc son orientation vers le futur.

Cette nécessité de penser la société dans sa globalité et en rapport avec son avenir a conduit tout naturellement à la référence au thème néo-testamentaire du Règne de Dieu. Celui-ci serait à anticiper par l'action des chrétiens, soit dans leur action globale en faveur d'un changement de la société, soit en créant des oasis de monde nouveau au cœur de la société présente. Ainsi, pour l'éthicien genevois A. Biéler, par exemple, représentatif avec d'autres de tout un mouvement de pensée qui s'origine dans le christianisme social et se retrouve largement dans le mouvement œcuménique contemporain, les chrétiens disposent en Christ de " l'accomplissement parfait de l'humanisme plénier correspondant au dessein de Dieu ". Ils constituent " une ébauche de cette humanité nouvelle, un début de sa réalisation, en attendant son plein accomplissement dans la consommation des temps. " La continuité entre le monde et le Royaume est évidemment supposée par ce type de pensée[4].

La société et son avenir

L'intérêt de cette perspective qui a beaucoup de souffle, c'est de sortir de l'action individuel et du cercle étroit de l'Église, pour aborder des questions globales, posées par la société dans son ensemble. De même, dans une société qui a du mal à se doter de " grands projets " pour se contenter de " gérer ", éclairer le présent par une perspective d'avenir peut rester pertinent. En période de crise écologique, la question du futur est même vitale.

Pourtant, un recul critique s'impose. En effet, l'histoire du marxisme, que ce mouvement de pensée a largement cherché à rejoindre, a montré qu'il y a danger dès lors que l'espérance se transforme en savoir prétendument révélé au sujet de l'avenir, qu'il suffirait d'appliquer à la société actuelle. La différence entre les marxistes et les chrétiens, c'est que les premiers croient savoir, alors que les seconds savent qu'ils croient. Il importe de dire que nul ne sait le projet de Dieu pour le monde. C'est pourquoi personne ne peut constituer un projet d'avenir en absolu, en sacrifiant les générations présentes aux générations futures. L'avenir est à Dieu, et aucune instance n'est appelée à être l'instrument d'une maîtrise collective du destin. Certes, il s'agit de développer une perspective à moyenne et à longue échéance dans la réflexion politique, mais cet avenir relatif et incertain ne s'identifie pas à l'espérance ultime, celle qui correspond au Royaume dans le Nouveau Testament.

[4] A. Biéler, Une Politique de l'espérance, De la foi aux combats pour un monde nouveau, LF, Centurion, 1970, respectivement p. 96, 110, 112, 138.

Absolutisation

Ainsi le risque lié à ce prétendu savoir au sujet de l'avenir est d'absolutiser l'action humaine en pensant qu'elle peut " hâter l'avènement du Royaume ". L'autre manière d'anticiper le Royaume est également sujette à question. On sait qu'Élie Gounelle disait que " la solidarité est une traduction laïque et contemporaine de la vieille expression hébraïque et biblique du Royaume de Dieu [5]". Or la solidarité était le nom des institutions créées par le christianisme social. Ainsi, il existe l'idée que les croyants peuvent créer dès maintenant des fragments du Royaume, qui se distingueraient essentiellement du monde, en représentant une réalité ultime.

Il importe également de critiquer une telle perspective. Cette absolutisation idolâtrique conduit également à faire des sacrifices qui ne se justifieraient pas dans la conscience de la relativité des projets humains. Chercher à anticiper, même ponctuellement, le Royaume de Dieu conduit à se retrouver tôt ou tard devant le constat que l'oasis n'est pas aussi belle que prévue, que la communauté n'est pas aussi pure que voulue. Est-ce que la force de certaines déceptions devant ce constat, qui conduit à tant et tant de démobilisations, n'est pas liée au fait que les acteurs d'un projet diaconal ou communautaire se sont fait des illusions au départ ? La mariée était trop belle, même si c'est l'épouse du Christ, alors que la plus belle fille du monde, même si c'est l'Église, ne peut donner que ce qu'elle a.

Pas un programme

Au moment de reprendre une réflexion politique, parce que la situation de la société contemporaine et le défi de l'extrême-droite nous requièrent comme la pauvreté des masses interpellait nos ancêtres du christianisme social et continue à solliciter nos collègues des autres continents, je vous propose l'idée que les actions des croyants ne s'identifient jamais par elles-mêmes à l'œuvre de Dieu. Il peut arriver qu'une action se révèle significative, qu'elle renvoie pour quelqu'un au Royaume, et lui permette de croire en l'Évangile. Il arrive que ce Royaume s'approche de manière décisive de nous ou de nos prochains, par Jésus Christ, mais on ne peut faire du Royaume un programme, objectif évaluable permettant au croyant de se poser la question, le soir, de combien de centimètres il a fait avancer le Royaume aujourd'hui. Dieu lui-même se sert de nos actions relatives, mais elles ne peuvent être érigées en absolu pour autant.

II. LA LOI ET LE CLERC

Troisième usage

À côté de l'espérance du Royaume, une vision de la loi biblique comme volonté de Dieu à appliquer par le croyant a pu servir d'absolutisation d'une option politique contre une autre. L'objectif de cet usage, traditionnellement appelé le " troisième usage de la loi " est " de stimuler l'obéissance des croyants et de leur fournir une référence écrite où mesurer la validité des œuvres accomplies en réponse à la volonté de Dieu. " Ainsi la loi joue le rôle d'un aiguillon et d'un critère pour les œuvres à accomplir en réponse à l'action de Dieu[6]. La loi biblique, interprétée par le croyant qui est lui-même éclairé par le Saint Esprit, indique la volonté de Dieu, et le théologien dispose d'un savoir à ce sujet, valable non seulement dans le champ privé, mais aussi dans le domaine politique.

[5] Élie Gounelle, cité par Baubérot,
[6] IC, II, VIII, 5, p. 138.

L'Église enseignante

Historiquement, un moment important lié à une telle conception est celui de la résistance au nazisme. On sait que les " thèses de Pomeyrol ", manifeste de résistance spirituelle des protestants français, affirmait que l'Église " enseigne au monde la volonté de Dieu concernant l'ordre qui doit y régner[7]". Une situation comme celle de septembre 1941 permet de comprendre une telle affirmation, mais la poser aujourd'hui conduit à certains problèmes. En effet, " c'est l'eau qui fait le cygne. Qui veut faire le signe sans eau fait l'oie " (Cesbron). C'est le nazisme triomphant qui fait la résistance. Qui veut faire de la résistance sans pouvoir totalitaire fait du terrorisme, serait-il intellectuel.

Morale chrétienne ?

En effet, la première question à poser est celle de savoir si la prétention à un savoir au sujet de la volonté de Dieu pour l'ensemble de la société ne conduit pas nécessairement à imposer une morale chrétienne à tous les citoyens. En faisant de la loi interprétée comme la norme des chrétiens une loi pour toute la cité, le risque est présent d'oublier que personne ne dispose de la vérité éthique, et mettre forcément en place une forme de cléricalisme[8]. La protestation plus ou moins confuse contre la politique dans l'Église n'est-elle pas peu ou prou un refus de se laisser dicter son comportement par les pasteurs ?

Or il y a trois objections majeures à faire à cette position cléricale :

Pluralité des paramètres

D'une part, pour le choix d'une option politique, une multiplicité de paramètres sont à considérer, et l'interprétation des textes bibliques ne peut en être qu'un parmi d'autres. La contribution du théologien ne saurait dès lors être l'unique voix dans une prise de décision collective.

Pas un savoir

Ensuite et surtout, la révélation en Jésus Christ ne consiste pas dans la transmission d'un savoir au sujet de Dieu, de l'être humain et du monde. Cette affirmation, déjà évoquée au sujet de la thématique du Royaume, se retrouve au sujet de la loi et elle est proprement centrale pour préciser le statut de nos propos politiques. Certes, la foi en Jésus Christ conduit à modifier le regard porté sur soi et le monde et à formuler des affirmations à leur sujet, mais, selon la formule chère à mon ami André Gounelle, il n'y a pas de dogme révélé. La révélation consiste en la rencontre avec une personne dans son altérité inobjectivable, et non dans une information divine. Une telle compréhension de la révélation signifie que la tolérance ne relève pas d'une forme de politesse, mais est requise par le simple constat que la vérité est inobjectivable, et que nous ne pouvons l'appréhender que par approches, dans la parole - visible ou audible - qui se produit entre plusieurs personnes ayant des perspectives différentes. La lutte contre une pensée intolérante ne nous autorise pas à devenir à notre tour intolérants, mais nous conduit au contraire à être attentifs à ce qui, dans notre foi, devrait nous rendre structurellement incapables de l'être.

[7] Mottu, p. 68.
[8] Fuchs, Ethique protestante, op. cit., p. 133ss et 152.

Antilégalisme évangélique

Il y a une troisième objection à cette conception de la loi faisant l'objet d'une sorte de monopole des pasteurs. Elle conduit à abandonner l'antilégalisme évangélique, pour faire de l'Évangile la possibilité de mieux obéir à la loi. Or, comme le théologien réformé A. Dumas l'a relevé, " sans le sel de l'antilégalisme, l'Évangile ne sert à rien. Il a perdu toute saveur. Mieux vaudrait alors s'en tenir aux tristes évidences de la comptabilité des vertus que d'user de Dieu pour en redoubler la mauvaise nouvelle.[9]" De même, il est dommageable de donner des normes avec une autorité divine pour renforcer " par la condamnation religieuse la condamnation sociale et l'assurance humaine par l'approbation de Dieu.[10]"

Ces propos de Dumas sont particulièrement importants dans notre présente réflexion. L'objectif de notre travail ne saurait être de redoubler la culpabilisation bien-pensante de ceux qui sont tentés par l'extrême-droite, à l'aide de citations bibliques. Ne disposant pas d'un savoir supplémentaire à l'égard de la société par rapport aux autres, nous sommes placés dans une solidarité de condition avec eux, amenés à chercher des solutions relatives à des problèmes qui relèvent d'une humanité partagée.

III. LA DISTINCTION DES DEUX REGNES

C'est pourquoi il y a lieu de se tourner vers ce que K. Barth a appelé " la sinistre doctrine luthérienne des deux règnes "[11].

1) Refus de sacralisation

Pertinence critique

En effet, la première affirmation à poser à ce sujet est la suivante : la distinction traditionnelle entre les deux règnes n'est pas à considérer comme une interdiction de tirer des conséquences politiques d'une lecture de l'Évangile, mais une manière de préciser le statut des affirmations relevant de ce champ par rapport au message biblique. Luther disait : " il n'y a pas de saint qui ne se soit occupé d'économie et de politique ". Le rôle de la distinction des deux règnes est d'empêcher la sacralisation d'une politique donnée au nom de l'Évangile. Ainsi elle n'est pas à comprendre comme une " séparation des espaces ". On sait que la distinction des deux règnes présente toujours le risque de recouvrir celle entre le sacré et le profane, en faisant en sorte que ces deux sphères n'exercent aucune action l'une vis-à-vis de l'autre. Mais il convient de rappeler que la notion caractéristique de cette séparation, celle d'autonomie, ne date dans le luthéranisme que du XIXe siècle.

La tentation de la sacralisation

La pertinence de la distinction des deux règnes consiste à voir dans la volonté de sacraliser une opinion ou une institution qui s'en légitime pour ce qu'elles sont : une tentation, à laquelle il importe de résister. En effet, tout pouvoir tend à vouloir échapper à la condition humaine, et donc cherche un fondement ultime aux options qu'il propose, qu'il représente et qui réciproquement le légitiment. Le pouvoir aura donc tendance à faire croire qu'il est de droit divin, et que ses enjeux sont ceux de Dieu lui-même. Dans cette perspective, il fait partie de la dimension religieuse inhérente au pouvoir d'absolutiser sa cause. À l'inverse de cette tentation récurrente de la sacralisation du pouvoir, il importe de dire qu'une affirmation politique, même fondée sur une interprétation valable de l'Écriture, a le statut d'une position parmi d'autres, et ne dispose d'aucune autorité divine.

[9] A. Dumas, "dépasser l'antinomisme", dans Loi et Evangile, op. cit., p. 213.
[10] Dumas, "dépasser...", op. cit., p. 213.
[11] Cf. L'Église en péril, p.

2) Premier usage

La question est de savoir si la contribution des chrétiens à l'éthique commune doit nécessairement se faire sous la forme d'une sorte de monopole de l'interprétation de la loi. Les voies de l'amour et de l'équité, enjeux de la loi biblique, ne peuvent-elles être trouvées en dialogue avec tous les partenaires en présence, et donc en réfléchissant concrètement à la loi dans son " premier usage ", traditionnellement appelé politique ou civil, justement ? Pour vivre ensemble, une éthique simplement humaine suffit, même si la foi y contribue à sa manière. En l'absence de label divin sur l'action des chrétiens, celle-ci présente deux avantages :

Négociable

D'une part, elle est négociée et négociable[12] par principe, ce qui veut dire qu'elle fait l'objet d'une collaboration avec des non-chrétiens. En effet, l'organe d'interprétation de la loi dans cet usage est la "raison". Celle-ci n'est pas une rationalité abstraite, mais se trouve dans le dialogue entre positions différentes[13]. Orienté selon cet usage "raisonnable" de la loi, le chrétien peut répondre de son action devant tous, aussi devant un gouvernement laïc ou même un pouvoir se déclarant athée. Dans la mesure où ils ne prétendent pas disposer d'une "solution chrétienne" pour résoudre les problèmes du monde, les chrétiens ne peuvent être soupçonnés de rechercher une position de supériorité cléricaliste[14]. Rationnelle et communicable, la loi est à chercher ensemble, entre chrétiens et non-chrétiens. Elle peut ainsi faire l'objet d'un processus démocratique[15].

[12]Comme le reconnaît lui-même N.Wolterstorff, op. cit., p. 41. Ansaldi,
Ethique..., op. cit., p. 51 et 152.
[13] Ebeling, op. cit., p. 156.
[14] Ansaldi, op. cit., p. 123.
[15] J. F. Collange, Théologie des Droits de l'homme, Paris, Cerf, 1989, p. 96.

Laïcité

Une telle compréhension de l'éthique chrétienne signifie jouer le jeu de la laïcité. Celle-ci n'est pas le nivellement des positions et la privatisation des religions, mais l'intégration de la différence dans une cohérence. Le véritable enjeu historique de la laïcité, c'est la liberté religieuse, qui s'adresse à la foi et à la pratique de tous, dans le respect les uns des autres. Cette pluralité des positions n'est possible que dans la mesure où il n'y a pas de clercs disposant de la vérité politique. Laos s'oppose à klèros. C'est parce que l'autorité des clercs est relative que les laïcs peuvent entrer dans un débat au sujet de l'action à mener ensemble
De la sorte, le discours des croyants est un point de vue particulier sur un monde commun. Un point de vue qui s'assume dans sa singularité, et accepte d'être de l'ordre de la conviction née d'une expérience fondamentalement indicible, située hors du langage commun. Ce point de vue porte néanmoins sur une société partagée. C'est pourquoi l'expression du croyant se fait en dialogue avec d'autres perspectives, tout aussi particulières et fondée sur des positions dont il est impossible de rendre compte jusqu'au bout de manière rationnelle.

Pragmatique

De même, une éthique qui ne se réfère pas absolument à des principes éternels et intangibles évite de parasiter la perception de la situation, et en particulier des différentes formes de détresse auxquelles il importe de répondre. La volonté d'obéir à la loi ne pervertit pas le pragmatisme de l'action lucide, en mettant à côté de la motivation par le besoin d'autrui celle d'un précepte servant de code d'action sans rapport immédiat à ce besoin[16]. En éthique, il n'y a pas de protocoles. Si l'action du chrétien est dictée par la détresse d'autrui et non par des principes étrangers à cette détresse, elle est caractérisée par une certaine lucidité qui pourrait être appelée un "pragmatisme d'amour".

Risque

Une telle position ne va pas sans risques. En effet, il existe une compréhension de la raison dominante aujourd'hui, c'est celle qui consiste à objectiver toute chose. En particulier, l'introduction de la rationalité dans l'assistance aux pauvres a conduit à la recherche d'un monde ordonné duquel les pauvres sont exclus, ou encore à en faire les objets d'un travail social consistant à les transformer en citoyens utiles à la société. C'est pourquoi il importe de rappeler que la raison ne saurait être neutre. Son usage dépend de la posture existentielle de l'être humain qui en est le porteur. Si cet être humain se protège d'autrui, refuse de voir le mal comme il est et nie la détresse quand elle se présente, son usage de la raison s'en ressentira forcément, car elle ne servira qu'à "rationaliser" une position préalable de défense par le déni du mal[17]. Ainsi le débat ouvert à mener entre positions différentes, et lui seul, permet d'éviter un unilatéralisme de la raison. En particulier, en perspective chrétienne, c'est la croix qui contraint à regarder la détresse humaine en face, de telle sorte que les différentes formes de finitude ne soient pas évacuées à la périphérie de l'existence humaine, niée ou lénifiées, mais placées au centre, en relation avec l'ensemble des domaines qui la constituent.

[16] J. Ansaldi, Ethique et sanctification, Morales politiques et sainteté chrétienne, Genève, Labor et Fides, 1983, p. 113 et P. Bühler, "La doctrine des deux justices, d'après Luther", dans P. Bühler (éd.), Justice en dialogue, Genève, Labor et Fides, 1982, op. cit., p. 35ss.
[17] L. Rumpf, Chrétiens devant l'injustice, Question œcuménique et responsabilité personnelle, Genève, Labor et Fides, 1985, p. 76.

B. UNE APPROCHE DIACONALE DES QUESTIONS DE SOCIETE

Du point de vue méthodologique, une telle compréhension du statut du discours politique des Églises conduit à ce que j'appellerai une approche diaconale, liée à un esprit et à une pratique de service. C'est cet esprit qu'il s'agit de mettre en œuvre dans l'ensemble de notre travail pendant les jours à venir.

I. APPROCHE DIACONALE

Esprit diaconale

Je vous propose l'idée que le terme de diaconie est lié, dans le Nouveau Testament, à une forme de pragmatisme, à une faiblesse assumée et à un esprit communautaire. J'ai développé ces caractéristiques ailleurs, pour l'immédiat il est surtout important d'en voir les conséquences dans la démarche de notre colloque.
- Le pragmatisme se retrouve dans notre propos dans la recherche d'adéquation à la détresse contre laquelle il s'agit de lutter. En l'occurrence il s'agit d'une part de la situation d'étranger dans notre pays, et d'autre part de la peur qu'un vote extrémiste exprime. Il conduit à étudier avec précision les contours de la situation des humains à qui l'on s'adresse.
- La faiblesse assumée affleure quand il est question de lier l'usage de la raison avec l'attitude face à sa propre finitude, ce qui signifie renoncer à une rationalité objectivante et neutre et admettre que la réflexion se situe dans l'horizon d'une condition humaine partagée.
- La dimension communautaire est présente d'une part lorsqu'il s'agit de dialoguer entre différentes positions, et d'autre part parce que l'action à mener est collective.

IOM

Ensuite, même ceux qui militent pour un moratoire des interventions politiques des Églises préconisent un engagement de ceux que, dans le jargon ecclésial, on appelle les " institutions, œuvres et mouvement "[18]. En effet, ces IOM ont acquis une compétence dans la fréquentation des formes particulières de détresse, qui leur permet d'établir un lien entre convictions chrétiennes et réalités sociales. Elle peuvent de la sorte sortir du dilemme évoqué, entre généralités qui n'engagent personne et discours valable uniquement pour les convaincus d'avance. Il leur revient en conséquence de faire usage de leur compétence acquise pour dire une parole politique[19]. Dans le cadre de notre colloque, cette pratique est supposée de la part d'une partie de l'assemblée au moins, et elle sera convoquée pour certaines interventions précises.

Discrédit du politique

Il y a encore deux autres raisons, plus conjoncturelles celles-là, de parler de démarche diaconale. La première, c'est la situation de discrédit du politique, dont le vote extrémiste profite. Un enjeu de la diaconie, c'est de retrouver les vrais enjeux de la politique en repartant de problèmes de terrains, des problèmes locaux, pour en voir les tenants et les aboutissants structurels et liés à des choix de société qui sont à faire ensemble. Le problème de ce que l'on peut appeler le discours idéologique, c'est de perdre ce terrain diaconal et donc de ne plus s'en laisser réfuter.

[18] Ansaldi, op. cit., p. 173.
[19] Ansaldi, op. cit., p. 174 et p. 185ss.

Déjà une réponse

L'autre raison, c'est que la diaconie représente déjà une réponse au problème que nous cherchons à aborder, celui que l'extrême-droite révèle. C'est en revalorisant les structures intermédiaires entre l'individu et l'État, telles qu'elles sont promues par la tradition protestante depuis 1559 et l'Église catholique depuis 1891, qu'il sera possible de s'acheminer vers une démocratie de la participation, vers une culture du débat valorisant le secteur associatif, troisième secteur à côté du marché et du secteur public, qui représente le véritable lieu de la socialisation.

De la sorte, les critiques de la théologie politique des années soixante-dix ne renvoient pas la diaconie à une action purement individuelle faisant abstraction des structures sociales. La détresse dont la diaconie a la charge ne saurait être isolée de son contexte, celui de la société dans son ensemble, et la réponse à y apporter engage les communautés et pas seulement les personnes isolées. Mais ce double travail d'étude et de proposition d'action est à aborder à partir de problèmes précis à résoudre. La diaconie n'a pas pour vocation d'établir le Royaume de Dieu, mais de venir au secours de ceux qui souffrent par tous les moyens, y compris politiques. Elle ne peut légitimer une position politique précise au nom d'une révélation comme information au sujet de la volonté de Dieu à propos des humains, information dont ceux-ci ne disposeraient pas, mais elle a pour mission d'"ouvrir sa bouche pour les muets".

II. METHODE THEOLOGIQUE

De cette approche diaconale découle une méthode, qui relève plus particulièrement de la théologie pratique. Elle conduit à étudier une situation, à scruter des textes et à élaborer des propositions.

1) Théologie descriptive

Anecdote

Il convient dans un premier temps de décrire une situation. Celle-ci peut commencer par des aspects anecdotiques, et le cas particulier a tout à fait sa raison d'être méthodologique, mais il convient de ne pas en rester là, pour introduire une problématique plus générale. La multitude des expériences que la plupart d'entre vous ont à raconter ont ainsi leur place, mais nous ferons l'effort d'en questionner la pertinence plus générale, en posant des questions et des hypothèses.

Interdisciplinarité

Ensuite, se met en place le dialogue avec d'autres disciplines. C'est pour nous une joie particulière de constater que des chercheurs en sociologie ou en science politique ne dédaignent pas d'entrer en débat avec des théologiens et des représentants des Églises, au sujet d'une problématique partagée. La règle du jeu, liée au statut du discours ecclésial, est d'accepter la singularité des points de vue et le regard à porter sur un monde commun. L'intérêt de leur présence est de soumettre notre action et notre réflexion à un point de vue qui nous est extérieur, nous interdisant dès lors un discours qui ne bute plus sur une opposition et qui risque de se transformer en délire théologique. Celui-ci se caractérise par le fait qu'il n'achoppe pas sur la résistance des textes théologiques par rapport aux synthèses proposées, sur l'opacité du terrain par rapport à tout projet théorique, sur la force des analyses menées avec méthode par rapport à toute idéologie s'exprimant en préjugés[20]. À l'inverse, nous ne sommes plus dans une situation où les représentants des sciences humaines pourraient se tenir dans l'opposition entre science et idéologie, leur discipline étant du côté de la première et la théologie du côté de la seconde. Nous partageons tous des options religieuses et idéologiques, et nous cherchons tous à avoir un esprit critique face à nos propres présupposés.

[20] Voir l'analyse de J. Baubérot dans Le pouvoir de contester, Genève, Labor et Fides, 1983.

Axes

Les deux premiers axes de notre colloque relèvent de cette démarche.

Je vous rappelle que le premier consiste à étudier la réalité et le discours du front national, en particulier en le considérant sous son aspect religieux et en relevant ses options théologiques. De cette manière, nous voulons considérer l'extrême-droite comme une expression de la réalité de notre société, et plus généralement de la condition humaine que nous partageons. L'apport d'Erwan Lecœur, tout à l'heure, participe à cet objectif.

La deuxième tâche est de repérer des racines historiques de ce phénomène, pour aider à comprendre ses manifestations présentes et réfléchir au travail de mémoire qui pourrait aider à sortir de la répétition. Dans les choix que nous avons dû opérer, nous avons opté pour le second aspect. Plutôt que de décrire l'histoire de l'extrême-droite en France, nous voulons plutôt voir à quoi peut ressembler un travail de mémoire dans ce pays, portant aussi bien sur la période de la deuxième guerre mondiale que de celle d'Algérie. C'est dans cette perspective que se propose le travail de Frédéric Hartweg sur la " Vergangenheitsbewältigung " en Allemagne.

2) THEOLOGIE KERYGMATIQUE

Parole reçue

Ensuite, la démarche conduit à étudier les textes fondateurs, en ce qui nous concerne, en particulier les Écritures. En effet, renonçant à une vision du sujet autonome et du progrès culturel consistant à faire du passé table rase, nous vivons du fait de nous recevoir d'une parole, dont les textes bibliques sont la trace. Le travail de groupe samedi, animé par Frédéric Gangloff, se consacrera à cette tâche.

Lire des textes anciens et renvoyant à la parole de Dieu conduit à effectuer une rupture avec la situation présente. Les textes bibliques n'ont pas été écrit pour nous, en rapport avec la situation qui est la nôtre. Ils nous sont étrangers, et découvrir la condition commune entre les premiers destinataires du texte et nous signifie effectuer une transposition. Cette fusion des horizons est à faire de manière méthodique, consciente et réfléchie.

Concentration

Nous ne lirons pas les textes en nous intéressant à des questions périphériques, mais en les interrogeant au sujet de leur cœur, Jésus Christ. Si une position de notre part au sujet de questions actuelles de la société ne peut rester motivée de manière superficielle, c'est le centre de notre conviction qui est à interroger au sujet de ses implications, y compris politique. Dans cette logique se situe l'élaboration d'une " confession de foi " actualisée et contextualisée. Celle-ci permettrait d'aider les chrétiens engagés sur ces questions à s'orienter, dans leurs débats internes et externes. Cette " confession de foi " pourrait donner aux chrétiens une colonne vertébrale théologique leur permettant :
- d'énoncer la foi chrétienne, en s'appropriant cette confession à leur manière,
- de faire le lien entre celle-ci et l'engagement dans la société,
- de différencier la perspective chrétienne de toute idéologie qui n'est pas compatible avec la conviction théologique suscitée par la foi au Dieu de Jésus Christ.

Critique

Une telle démarche ne peut être que critique. En effet, l'esprit critique est non seulement l'exigence incontournable de toute démarche intellectuelle valable, mais encore une conséquence nécessaire de la foi chrétienne. En effet, contrairement à la religion antique, celle-ci requiert une adhésion personnelle. Or exiger un assentiment en conscience signifie décréter la liberté de conscience, et se soumettre à la possibilité d'un refus. Ceci dit, je sais bien que critique vient de crisis, qui signifie jugement. Ce n'est pas pour autant que notre colloque doit se faire dans un esprit de jugement vis-à-vis d'institutions ou de personnes, qui partagent notre condition d'humanité cheminante.

3) THEOLOGIE PRATIQUE

Enfin, une démarche théologique conduit à des propositions d'action. Celle-ci demeurent négociables, s'il est vrai que depuis l'antiquité, et Aristote en particulier, une science pratique relève de ce qui fait l'objet d'une délibération, à égale distance de théories éternelles à contempler et de la fréquentation solitaire des choses à fabriquer. Ces propositions portent sur les trois domaines habituelles de la théologie pratiques, et conduisent à des actions auprès des individus, des communautés et de la société dans son ensemble.

Individus

Du point de vue individuel, la question est de savoir quelle cure d'âme est à élaborer dans la situation actuelle. Il importe de voir quelles sont les peurs, les culpabilités non-digérées et les haines secrètes qui conduisent à des positions xénophobes. Une " pastorale " de l'électeur de l'extrême-droite est à élaborer. " Pastorale " désigne en l'occurrence un accompagnement qui se distingue d'une énonciation légaliste de ce qu'il faut penser ou faire dans le champ du politique, au profit d'un accompagnement situé dans une durée. L'objectif n'est pas forcément de " convertir " cet électeur, mais - pour dire les choses familièrement - la question est de savoir quelle attitude un pasteur peut avoir vis-à-vis de ces gens, qui donneraient leur chemise pour l'Église, qui témoignent d'une grande gentillesse vis-à-vis de leur prochain, et qui votent pour un parti de la haine.

Communauté

Sur le plan de la communauté, la question est de savoir quelle prédication et quelle catéchèse permettent effectivement de déplacer les attitudes, sans renforcer les antagonismes et sans niveller des positions. Quelle action catéchétique vaccine contre des positions politiques extrêmes ? Quelle prédication permet de susciter un sujet croyant libéré de la peur et de la haine ? C'est la notion de foi comme confiance qui est à explorer dans ce contexte, dans l'idée qu'une bonne prédication doit donner envie de croire comme une bonne blague donne envie de rire. Le travail de Jean-François Collange s'inscrit dans cette perspective.

Société

En ce qui concerne les apports des Églises à la société, il convient d'une part d'élaborer des actions diaconales. La question qui se pose est de savoir comment s'effectue la " socialisation ". Celle-ci vaut pour les marginaux, dont les immigrés, et il faut voir comment éviter qu'ils " campent " dans la société occidentale sans s'y identifier et se sentir participants responsables. Elle vaut aussi pour les autochtones. Certaines études montrent que l'inquiétude face à l'avenir et la peur de " l'autre ", qui sont à la source de votes extrémistes, augmentent proportionnellement à la diminution de la socialisation, notamment de la participation à la vie associative.

D'autre part, il importe de développer un dialogue interreligieux qui puisse nous conduire hors de ce que certains appellent le risque d'une guerre des civilisations. La question se pose notamment de savoir s'il y a lieu d'insérer socialement les individus en faisant abstraction de leurs identités religieuses et culturelles, ou s'il convient d'imaginer un nouveau modèle de laïcité, une laïcité laïcisée, qui cesserait d'être religieuse. C'est le fondateur du christianisme social, Tommy Fallot, qui disait : " Dieu seul est laïc. Malheureusement, l'homme est religieux ".

À tous, je nous souhaite un bon travail.

Fritz LIENHARD