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Dimanche
1er février, 10h, culte à Saint-Thomas
Paul, Esdras et Zachée
Les deux
premiers textes que nous avons lu, Paul aux Romains et Esdras, nous
aideront à situer la parole de l'Église face à
la société civile, puis la rencontre avec Zachée
nous proposera un exemple d'attitude.
Paul
et la soumission aux autorités
"
La soumission aux autorités fait partie de la volonté
de Dieu " : cette proposition de l'épître aux Romains
a fait couler beaucoup d'encre et les commentaires n'ont pas manqué
de mettre ces versets en parallèle avec d'autres passages qui
ont un autre discours sur le pouvoir : la description de la bête
de l'Apocalypse, au chapitre 13 de ce livre, qu'on a l'habitude d'identifier
à Rome ; ou le verset des Actes dans lequel les apôtres
répondent au Sanhédrin qu'il vaut mieux obéir à
Dieu plutôt qu'aux hommes[1]. Et les commentaires d'ajouter que,
lorsque Paul rédige son épître, autour de l'année
60 de notre ère, nous sommes dans la première partie du
règne de Néron qui correspond à une période
relativement paisible. Cela étant, il ne faut pas surévaluer
cet argument en magnifiant les autorités romaines : Paul lui-même
a eu, à plusieurs reprises, à souffrir des autorités
civiles dans son ministère[2] . Ces incidents ne donnent que
plus de poids à son argumentation.
Si Paul parle de la relation du chrétien aux autorités,
c'est que ces dernières sont nécessaires à la vie
en collectivité[3]. La tradition rabbinique rappelle que la première
condition nécessaire à la vie en société
est l'existence d'un pouvoir judiciaire afin d'organiser et de réguler
les conflits qui surviennent immanquablement lorsqu'on vit en collectivité
. La sociologie définit l'État comme l'instance qui possède
l'usage légitime de la violence, qui détermine et fait
appliquer les sanctions en fonction de ses règles de justice.
Une vie en collectivité sans justice laisse libre cours à
ce qu'on appelle la loi de la jungle, le retour de l'humain à
l'état animal !
Dans le livre d'Habaquq, le prophète pose une drôle de
question à Dieu : Pourquoi as-tu rendu les hommes pareils
aux poissons de la mer[4]? Les commentaires se sont interrogés
sur le sens de ce verset et l'un d'entre eux l'interprète en
évoquant une situation dans laquelle l'Etat n'aurait plus aucune
autorité : De même que, dans la mer, les gros poissons
avalent les plus petits, ainsi les hommes les plus puissants, sans la
crainte des autorités, dévoreraient les autres[5].
Un Grand Prêtre a illustré ce commentaire en disant : Priez
pour l'Etat ! Sans lui, les hommes s'avaleraient vivants les uns les
autres[6] .
Une société sans autorité civile est une société
dans laquelle sévit la loi de la jungle et qui suscite rapidement
le déferlement de la violence.
Lorsque Paul qu'il convient d'être soumis à l'autorité,
il ne fait que tirer les conséquences de l'incarnation. À
partir du moment où Dieu s'intéresse à l'humain,
il ne peut se désintéresser de la façon dont il
vit en collectivité, donc de l'exercice de l'autorité.
Parallèlement à cette position de départ, Paul
pose une limite à l'autorité en rappelant qu'elle est
au service de Dieu pour nous inciter au bien. Cette affirmation
dit deux choses sur l'autorité :
Elle est au service de Dieu, c'est-à-dire qu'elle n'est
pas Dieu mais à son service, et le mot utilisé ici est
celui qui a donné diacre : l'autorité est diacre de Dieu.
Elle s'exerce pour nous inciter au bien. Le but de l'autorité
est donc de favoriser les comportements positifs.
Ces deux remarques sont importantes pour limiter, encadrer, l'exercice
de l'autorité car nous devons reconnaître, d'un autre côté,
que, dans la Bible, le pouvoir est aussi une puissance démoniaque.
Le Prince de ce monde est un des noms donnés au Satan.
Thucydide, un des premiers historiens de l'antiquité, disait
en voyant le comportement des puissants : Nous voyons par expérience
au sujet des hommes que toujours, par une nécessité de
nature, tout être exerce tout le pouvoir dont il dispose. Le
pouvoir a une logique qui conduit à perdre ce pour quoi il est
fait (le service du bien) pour ne chercher qu'à augmenter ses
prérogatives.
Nous nous trouvons devant une sorte de contradiction : le pouvoir est
nécessaire pour permettre la vie en collectivité afin
de favoriser le bien mais ceux qui l'exercent sont fortement soumis
à la tentation d'exercer le pouvoir pour les satisfactions qu'il
apporte et non pour le bien commun. Le rôle de l'Église
est alors de rappeler au pouvoir ce pour quoi il est et les limites
qu'il doit respecter.
Dans une intervention à une rencontre interreligieuse sur la
paix, Régis Debray, un agnostique, interpellait les religions
dans ce sens. Il disait que le politique est actuellement englué
dans la gestion du quotidien, enfermé entre la balance des paiements,
la courbe du chômage et les contraintes budgétaires et
qu'il lui est difficile de dire la vérité car le prix
de la vérité est trop élevé en terme électoral.
Ce que les politiques ne peuvent dire, pour de bonnes ou de mauvaises
raisons, c'est aux Églises de le rappeler. Notre monde a besoin
de prophètes qui disent haut et fort la dignité et la
vocation profonde de chaque personne humaine, le scandale de la faim
dans le monde, l'importance du droit international et le refus de s'habituer
aux injustices et à l'oppression.
Pour résumer notre lecture de ce passage de l'épître
aux Romain, nous dirons donc que l'autorité est nécessaire
et que nous nous devons de la respecter et en même temps que l'autorité
a besoin de l'Église pour lui rappeler qu'elle est au service
du bien commun et que tout homme, quel qu'il soit, est enfant de Dieu.
Esdras
et l'expulsion des étrangers
Je souhaiterais
maintenant poursuivre notre réflexion en évoquant un passage
du Premier Testament dans lequel le peuple d'Israël, et ses chefs,
semblent avoir oublié ce principe fondateur, dans le livre d'Esdras.
On s'attendrait plutôt, dans le cadre de ce colloque, à
voir invoquer des textes qui appellent au respect de l'étranger[7],
mais il ne faut pas passer sous silence les textes qui nous dérangent.
Nous devons les évoquer si nous ne voulons pas être angéliques.
Rappelons la situation : nous sommes dans les années 450 ans
avant Jésus Christ ; la partie du peuple qui a été
exilée est rentrée, et le temple a été reconstruit.
Esdras constate que : le peuple d'Israël, les sacrificateurs
et les Lévites ne se sont pas séparés des peuples
de ce pays et de leurs horribles pratiques... ils ont pris de leurs
filles pour eux et pour leurs fils et ont mêlé la descendance
sainte avec les peuples de ces pays[8]. Esdras déchire son
vêtement en signe de deuil, et au moment de l'offrande du soir,
il fait monter le cri de son humiliation vers Dieu dans une grande prière
de repentance. Esdras et le peuple entier sont en larmes. C'est alors
qu'un des chefs d'Israël prend la parole et propose de conclure
une nouvelle alliance avec Dieu en renvoyant les femmes étrangères
et leurs enfants. Esdras approuve cette disposition et la met en oeuvre.
Après avoir constaté l'effondrement de l'identité
religieuse et culturelle d'Israël, Esdras conclut que la source
de ce désastre réside dans les mariages mixtes et prend
une décision xénophobe et raciste qui s'appellerait de
nos jours une entreprise de purification ethnique.
Ce texte a au moins un aspect rassurant, il nous rappelle qu'il n'y
a rien de nouveau sous le soleil et que, ce que nous pouvons trouver
d'inquiétant dans notre époque, est aussi vieux que la
société.
Deux aspects retiendront notre attention.
Tout d'abord, cette décision est prise dans une période
très difficile de l'histoire d'Israël. Le retour de l'exil
de Babylone avait été annoncé par les prophètes.
Ésaïe avait même déployé des accents
bucoliques pour le décrire : Vous sortirez dans la joie et
vous serez conduits dans la paix ; les montagnes et les collines éclateront
en acclamations devant vous, et tous les arbres de la campagne battront
des mains[9]. La réalité historique a été
beaucoup plus modeste
et douloureuse. Les premières années
du retour à Jérusalem ont été extrêmement
difficiles. Ceux qui sont rentrés avaient la fibre nationaliste
et religieuse et ils ne pouvaient concevoir le retour à Jérusalem
sans reconstruire le Temple qui demeurait le symbole de l'indépendance
et de l'identité d'Israël. Mais la construction fut laborieuse
car aux manques de moyens financiers, il fallait ajouter la pénurie
de main-d'uvre qualifiée et l'hostilité de certains
habitants qui voyaient d'un mauvais il le retour des exilés
et leurs prétentions. Quand on est en période de difficulté,
la tentation est toujours de chercher une explication extérieure,
chez les autres : c'est ce qu'on appelle le principe du bouc émissaire.
Et c'est toujours sur le différent que se projette la responsabilité
de nos maux.
Cet épisode nous alerte sur les dérapages qui menacent
un peuple lorsqu'il se sent menacé dans son identité.
Cela est d'autant plus signifiant que ce récit se passe en Israël,
au nom d'une loi qui a posé le droit du résident étranger
et la nécessité de l'accueil, de l'intégration
et du partage des richesses. Si la Bible affirme l'accueil de l'étranger,
le livre d'Esdras est pour nous d'une grande actualité en nous
alertant sur les risques de dérapages xénophobes lorsqu'une
population est fragilisée dans son histoire et son identité.
Ensuite, le texte attire notre attention sur le fait qu'au moment
où cette proposition est avancée, Esdras et le peuple
tout entier sont en larmes. Les larmes sont la marque d'une émotion
forte et la sagesse nous apprend qu'il faut se méfier des décisions
radicales qui sont prises sous le coup d'une émotion. Les émotions
sont importantes, elles relèvent de notre sensibilité
et font partie de notre humanité. Cela dit, il ne faut pas mélanger
les registres et se souvenir que la politique ne relève pas du
champ de l'émotion mais de la réflexion. Une politique
qui serait basée sur l'émotion conduirait vite à
une impasse. On ne fait pas de la politique avec les émotions,
le rôle du politique, c'est de faire respecter les lois.
Les historiens sont sceptiques sur l'application de cette décision
et cela ne nous étonne pas. Il est probable qu'en se réveillant
le lendemain, Esdras et ses conseillers ont allégorisé
la décision en considérant que la purification à
laquelle ils étaient appelés est une purification intérieure,
la purification du cur, et non extérieur en " nettoyant
" le pays de ses éléments étrangers.
Les deux
textes que nous avons lus se rejoignent pour illustrer le thème
de notre colloque. L'Église a le devoir de parler lorsque les
principes d'humanité sont en danger mais l'Église doit
se méfier d'une politique, ou d'un discours qui repose sur la
seule émotion et être capable de comprendre et d'analyser.
Il convient d'analyser les ressorts et les logiques qui induisent des
comportements particuliers, et ensuite de savoir, dans sa pastorale,
prendre les gens comme ils sont pour les conduire à déplacer
leur regard et convertir leur position. Aux hommes qui sont en fragilité
d'identité, la réponse de l'Évangile est que notre
identité nous est donnée en Jésus-Christ, c'est
l'enjeu du récit de la rencontre de Jésus avec Zachée.
Zachée
ou la conversion du péager
Pour entendre
la rencontre de Jésus avec Zachée, nous pouvons partir
d'une légende qui raconte l'histoire du siège de la ville
de Carcassonne. La ville était donc assiégée par
des troupes ennemies. À cette époque, les sièges
duraient longtemps : c'était une épreuve de force à
distance entre les assiégés et les assaillants avec le
temps comme arbitre. Le premier qui renoncerait avait perdu.
Au bout de quelques mois, la situation des assiégés devint
préoccupante. Ils n'avaient plus grand chose à manger
et la famine menaçait. Mais la situation des assaillants n'était
guère plus brillante : les troupes commençaient à
se lasser, l'attente devenait pénible, et le prince au service
duquel elles combattaient en avait besoin ailleurs, pour d'autres combats.
Dame Carcas qui dirigeait la ville demande ce qu'il reste comme provision.
On lui amène les dernières réserves pour nourrir
toute la population de la ville : un porc et un dernier sac de grains.
Elle ordonne alors d'ouvrir le sac de grain et de le donner à
manger au cochon. Puis elle prend le porc et le fait jeter du haut de
la muraille devant les assaillants. Ces derniers s'interrogent, prennent
le cochon, lui ouvrent le ventre et découvre un estomac rempli
de grains. Ecurés, ils abandonnent le siège de la
ville sur le champs.
Faisons
une comparaison entre cette histoire et la rencontre de Jésus
avec Zachée.
Zachée a tout faux comme on dirait aujourd'hui : il cumule les
tares d'être publicain (et même chef publicain), riche,
peut être un peu voleur sur les bords (v.8)... et en plus il est
petit.
Jésus passe et Zachée veut le voir. Il monte sur son sycomore.
Jésus s'arrête et lève les yeux vers Zachée.
Que va-t-il lui dire?
- Zachée ce n'est pas bien d'être publicain, tu ferais
mieux d'être un peu moins riche et un peu plus gentil !
- Zachée sais-tu que les voleurs n'hériteront pas le royaume
de Dieu? Alors convertis-toi sinon cela va chauffer pour tes oreilles
!
- Zachée, ne crois-tu pas que tu pourrais donner la moitié
de tes biens aux pauvres et rendre au quadruple les torts que tu as
faits ?
A la place de ces discours attendus, Jésus tout simplement s'invite
chez Zachée : Il me faut aujourd'hui demeurer chez toi.
C'est la technique du contre pied
Par un geste désespéré le Dame Carcas écure
ses assaillants qui lèvent le siège.
Par un geste plein d'espérance, Jésus bouleverse Zachée
qui change complètement de vie.
Si Zachée a été bouleversé, c'est que ce
jour là pour lui l'Evangile a été une Bonne Nouvelle
pour sa vie. Non pas une culpabilisation, ni une accusation, mais une
véritable Bonne Nouvelle. Jésus ne l'a pas baratiné,
il ne lui a pas fait un joli sermon, il ne lui a pas parlé de
morale, mais il lui a dit une parole de grâce. Et le propre d'une
parole de grâce est de toujours nous surprendre, toujours nous
prendre à contre-pied.
À
coté de sa responsabilité vis-à-vis de l'État
et de la société, l'Église a aussi une mission
vis-à-vis de tous les hommes, de leur dire cette parole de grâce.
S'inviter chez eux pour leur dire qu'ils sont enfants de Dieu, qu'ils
sont aimés du Père et qu'ils n'ont pas besoin de rejeter
les autres pour justifier leur existence.
Un commentaire biblique nous renvoie à notre responsabilité
dans ce domaine, c'est le passage du dialogue entre Dieu et Abraham
à propos du sort de Sodome, en Genèse 18. Quand Dieu annonce
à Abraham qu'il compte détruire la ville, ce dernier se
pose comme sujet et interpelle Dieu : Tu es le Dieu de la justice, s'il
y a des justes dans la ville, tu ne peux pas détruire Sodome,
car la justice ne permet pas qu'on punisse le juste comme l'injuste.
Le dialogue entre Dieu et Abraham se poursuit et Dieu dit : S'il
y a 50 justes à Sodome, je ne détruirai pas Sodome. -
Oui, mais s'il n'y en a que 45 ? - à 45 non plus
30, 20,10,
s'il y a 10 justes à Sodome, dit Dieu, je ne détruirai
pas la ville. Et à ce moment-là, Abraham s'arrête.
Pourquoi Abraham n'a-t-il pas continué ? Pourquoi n'a-t-il pas
dit : Et s'il n'y a que 5 justes à Sodome ? Un commentaire
dit qu'Abraham s'est arrêté parce que, pour qu'une société
puisse vivre et tenir debout, il faut qu'il y ait en son sein un minimum
de justes. Une société qui n'a pas ce minimum s'effondre
d'elle-même, elle ne peut plus être sauvée et subit
le sort de Sodome[10].
Ce commentaire nous renvoie à notre responsabilité. Cessons
de nous lamenter sur les autres qui ne sont gentils. C'est à
nous qu'il appartient d'être ces hommes et ces femmes capables
de dire à la société que le sujet, quel qu'il soit,
est un enfant de Dieu avant d'être un fasciste ou un étranger
et de lui dire qu'il est aimé du Père.
[1] Ac 5.29.
[2] Les Actes des apôtres racontent que, au moment où il
écrit l'épître aux Romains, Paul a déjà
été roué de coups et emprisonné par les
autorités civiles à Philippe (Ac 16.23), et il a été
expulsé d'Antioche de Pisidie, d'Iconium, de Lystre et d'Éphèse
(Ac 13.50, 14.5-6, 14.19, 19.23-40) avec la complicité de ces
mêmes autorités.
[3] Voir les lois noachiques qui s'adressent à tous les humains
et non aux seuls Juifs. La première d'entre elles instaure un
système juridique pour réguler la violence potentielle
inhérente à toute vie en collectivité. Voir Talmud
de Babylone, Traité Sanhédrin (56a).
[4] Ha 1.4.
[5] Talmud de Babylone, Traité Avoda Zara (4a).
[6] Pirké avoth 3.2, in Les maximes des Pères,
édition Colbo, Paris 1995, p.29.
[7] Vous traiterez l'immigrant en séjour parmi vous comme
un autochtone du milieu de vous ; tu l'aimeras comme toi-même
car vous avez été immigrants dans le pays d'Égypte
(Lv 19.34).
[8] Esd 9.1-2.
[9]Es 55.12.
[10] Henri Baruk, La Bible hébraïque devant la crise
moderne du monde d'aujourd'hui, Paris, Colbo, p.11.
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