Colloque
   Foi chrétienne & extrême droite

29 janvier au 1er février 2004 à Strasbourg

 

 

Antoine Nouis
pasteur



Dimanche 1er février, 10h, culte à Saint-Thomas
Paul, Esdras et Zachée

Les deux premiers textes que nous avons lu, Paul aux Romains et Esdras, nous aideront à situer la parole de l'Église face à la société civile, puis la rencontre avec Zachée nous proposera un exemple d'attitude.

Paul et la soumission aux autorités

" La soumission aux autorités fait partie de la volonté de Dieu " : cette proposition de l'épître aux Romains a fait couler beaucoup d'encre et les commentaires n'ont pas manqué de mettre ces versets en parallèle avec d'autres passages qui ont un autre discours sur le pouvoir : la description de la bête de l'Apocalypse, au chapitre 13 de ce livre, qu'on a l'habitude d'identifier à Rome ; ou le verset des Actes dans lequel les apôtres répondent au Sanhédrin qu'il vaut mieux obéir à Dieu plutôt qu'aux hommes[1]. Et les commentaires d'ajouter que, lorsque Paul rédige son épître, autour de l'année 60 de notre ère, nous sommes dans la première partie du règne de Néron qui correspond à une période relativement paisible. Cela étant, il ne faut pas surévaluer cet argument en magnifiant les autorités romaines : Paul lui-même a eu, à plusieurs reprises, à souffrir des autorités civiles dans son ministère[2] . Ces incidents ne donnent que plus de poids à son argumentation.
Si Paul parle de la relation du chrétien aux autorités, c'est que ces dernières sont nécessaires à la vie en collectivité[3]. La tradition rabbinique rappelle que la première condition nécessaire à la vie en société est l'existence d'un pouvoir judiciaire afin d'organiser et de réguler les conflits qui surviennent immanquablement lorsqu'on vit en collectivité . La sociologie définit l'État comme l'instance qui possède l'usage légitime de la violence, qui détermine et fait appliquer les sanctions en fonction de ses règles de justice. Une vie en collectivité sans justice laisse libre cours à ce qu'on appelle la loi de la jungle, le retour de l'humain à l'état animal !
Dans le livre d'Habaquq, le prophète pose une drôle de question à Dieu : Pourquoi as-tu rendu les hommes pareils aux poissons de la mer[4]? Les commentaires se sont interrogés sur le sens de ce verset et l'un d'entre eux l'interprète en évoquant une situation dans laquelle l'Etat n'aurait plus aucune autorité : De même que, dans la mer, les gros poissons avalent les plus petits, ainsi les hommes les plus puissants, sans la crainte des autorités, dévoreraient les autres[5]. Un Grand Prêtre a illustré ce commentaire en disant : Priez pour l'Etat ! Sans lui, les hommes s'avaleraient vivants les uns les autres[6] .
Une société sans autorité civile est une société dans laquelle sévit la loi de la jungle et qui suscite rapidement le déferlement de la violence.
Lorsque Paul qu'il convient d'être soumis à l'autorité, il ne fait que tirer les conséquences de l'incarnation. À partir du moment où Dieu s'intéresse à l'humain, il ne peut se désintéresser de la façon dont il vit en collectivité, donc de l'exercice de l'autorité.
Parallèlement à cette position de départ, Paul pose une limite à l'autorité en rappelant qu'elle est au service de Dieu pour nous inciter au bien. Cette affirmation dit deux choses sur l'autorité :
• Elle est au service de Dieu, c'est-à-dire qu'elle n'est pas Dieu mais à son service, et le mot utilisé ici est celui qui a donné diacre : l'autorité est diacre de Dieu.
• Elle s'exerce pour nous inciter au bien. Le but de l'autorité est donc de favoriser les comportements positifs.
Ces deux remarques sont importantes pour limiter, encadrer, l'exercice de l'autorité car nous devons reconnaître, d'un autre côté, que, dans la Bible, le pouvoir est aussi une puissance démoniaque. Le Prince de ce monde est un des noms donnés au Satan.
Thucydide, un des premiers historiens de l'antiquité, disait en voyant le comportement des puissants : Nous voyons par expérience au sujet des hommes que toujours, par une nécessité de nature, tout être exerce tout le pouvoir dont il dispose. Le pouvoir a une logique qui conduit à perdre ce pour quoi il est fait (le service du bien) pour ne chercher qu'à augmenter ses prérogatives.
Nous nous trouvons devant une sorte de contradiction : le pouvoir est nécessaire pour permettre la vie en collectivité afin de favoriser le bien mais ceux qui l'exercent sont fortement soumis à la tentation d'exercer le pouvoir pour les satisfactions qu'il apporte et non pour le bien commun. Le rôle de l'Église est alors de rappeler au pouvoir ce pour quoi il est et les limites qu'il doit respecter.
Dans une intervention à une rencontre interreligieuse sur la paix, Régis Debray, un agnostique, interpellait les religions dans ce sens. Il disait que le politique est actuellement englué dans la gestion du quotidien, enfermé entre la balance des paiements, la courbe du chômage et les contraintes budgétaires et qu'il lui est difficile de dire la vérité car le prix de la vérité est trop élevé en terme électoral. Ce que les politiques ne peuvent dire, pour de bonnes ou de mauvaises raisons, c'est aux Églises de le rappeler. Notre monde a besoin de prophètes qui disent haut et fort la dignité et la vocation profonde de chaque personne humaine, le scandale de la faim dans le monde, l'importance du droit international et le refus de s'habituer aux injustices et à l'oppression.
Pour résumer notre lecture de ce passage de l'épître aux Romain, nous dirons donc que l'autorité est nécessaire et que nous nous devons de la respecter et en même temps que l'autorité a besoin de l'Église pour lui rappeler qu'elle est au service du bien commun et que tout homme, quel qu'il soit, est enfant de Dieu.

Esdras et l'expulsion des étrangers

Je souhaiterais maintenant poursuivre notre réflexion en évoquant un passage du Premier Testament dans lequel le peuple d'Israël, et ses chefs, semblent avoir oublié ce principe fondateur, dans le livre d'Esdras.
On s'attendrait plutôt, dans le cadre de ce colloque, à voir invoquer des textes qui appellent au respect de l'étranger[7], mais il ne faut pas passer sous silence les textes qui nous dérangent. Nous devons les évoquer si nous ne voulons pas être angéliques.
Rappelons la situation : nous sommes dans les années 450 ans avant Jésus Christ ; la partie du peuple qui a été exilée est rentrée, et le temple a été reconstruit. Esdras constate que : le peuple d'Israël, les sacrificateurs et les Lévites ne se sont pas séparés des peuples de ce pays et de leurs horribles pratiques... ils ont pris de leurs filles pour eux et pour leurs fils et ont mêlé la descendance sainte avec les peuples de ces pays[8]. Esdras déchire son vêtement en signe de deuil, et au moment de l'offrande du soir, il fait monter le cri de son humiliation vers Dieu dans une grande prière de repentance. Esdras et le peuple entier sont en larmes. C'est alors qu'un des chefs d'Israël prend la parole et propose de conclure une nouvelle alliance avec Dieu en renvoyant les femmes étrangères et leurs enfants. Esdras approuve cette disposition et la met en oeuvre. Après avoir constaté l'effondrement de l'identité religieuse et culturelle d'Israël, Esdras conclut que la source de ce désastre réside dans les mariages mixtes et prend une décision xénophobe et raciste qui s'appellerait de nos jours une entreprise de purification ethnique.
Ce texte a au moins un aspect rassurant, il nous rappelle qu'il n'y a rien de nouveau sous le soleil et que, ce que nous pouvons trouver d'inquiétant dans notre époque, est aussi vieux que la société.
Deux aspects retiendront notre attention.
• Tout d'abord, cette décision est prise dans une période très difficile de l'histoire d'Israël. Le retour de l'exil de Babylone avait été annoncé par les prophètes. Ésaïe avait même déployé des accents bucoliques pour le décrire : Vous sortirez dans la joie et vous serez conduits dans la paix ; les montagnes et les collines éclateront en acclamations devant vous, et tous les arbres de la campagne battront des mains[9]. La réalité historique a été beaucoup plus modeste… et douloureuse. Les premières années du retour à Jérusalem ont été extrêmement difficiles. Ceux qui sont rentrés avaient la fibre nationaliste et religieuse et ils ne pouvaient concevoir le retour à Jérusalem sans reconstruire le Temple qui demeurait le symbole de l'indépendance et de l'identité d'Israël. Mais la construction fut laborieuse car aux manques de moyens financiers, il fallait ajouter la pénurie de main-d'œuvre qualifiée et l'hostilité de certains habitants qui voyaient d'un mauvais œil le retour des exilés et leurs prétentions. Quand on est en période de difficulté, la tentation est toujours de chercher une explication extérieure, chez les autres : c'est ce qu'on appelle le principe du bouc émissaire. Et c'est toujours sur le différent que se projette la responsabilité de nos maux.
Cet épisode nous alerte sur les dérapages qui menacent un peuple lorsqu'il se sent menacé dans son identité. Cela est d'autant plus signifiant que ce récit se passe en Israël, au nom d'une loi qui a posé le droit du résident étranger et la nécessité de l'accueil, de l'intégration et du partage des richesses. Si la Bible affirme l'accueil de l'étranger, le livre d'Esdras est pour nous d'une grande actualité en nous alertant sur les risques de dérapages xénophobes lorsqu'une population est fragilisée dans son histoire et son identité.
• Ensuite, le texte attire notre attention sur le fait qu'au moment où cette proposition est avancée, Esdras et le peuple tout entier sont en larmes. Les larmes sont la marque d'une émotion forte et la sagesse nous apprend qu'il faut se méfier des décisions radicales qui sont prises sous le coup d'une émotion. Les émotions sont importantes, elles relèvent de notre sensibilité et font partie de notre humanité. Cela dit, il ne faut pas mélanger les registres et se souvenir que la politique ne relève pas du champ de l'émotion mais de la réflexion. Une politique qui serait basée sur l'émotion conduirait vite à une impasse. On ne fait pas de la politique avec les émotions, le rôle du politique, c'est de faire respecter les lois.
Les historiens sont sceptiques sur l'application de cette décision et cela ne nous étonne pas. Il est probable qu'en se réveillant le lendemain, Esdras et ses conseillers ont allégorisé la décision en considérant que la purification à laquelle ils étaient appelés est une purification intérieure, la purification du cœur, et non extérieur en " nettoyant " le pays de ses éléments étrangers.

Les deux textes que nous avons lus se rejoignent pour illustrer le thème de notre colloque. L'Église a le devoir de parler lorsque les principes d'humanité sont en danger mais l'Église doit se méfier d'une politique, ou d'un discours qui repose sur la seule émotion et être capable de comprendre et d'analyser. Il convient d'analyser les ressorts et les logiques qui induisent des comportements particuliers, et ensuite de savoir, dans sa pastorale, prendre les gens comme ils sont pour les conduire à déplacer leur regard et convertir leur position. Aux hommes qui sont en fragilité d'identité, la réponse de l'Évangile est que notre identité nous est donnée en Jésus-Christ, c'est l'enjeu du récit de la rencontre de Jésus avec Zachée.

Zachée ou la conversion du péager

Pour entendre la rencontre de Jésus avec Zachée, nous pouvons partir d'une légende qui raconte l'histoire du siège de la ville de Carcassonne. La ville était donc assiégée par des troupes ennemies. À cette époque, les sièges duraient longtemps : c'était une épreuve de force à distance entre les assiégés et les assaillants avec le temps comme arbitre. Le premier qui renoncerait avait perdu.
Au bout de quelques mois, la situation des assiégés devint préoccupante. Ils n'avaient plus grand chose à manger et la famine menaçait. Mais la situation des assaillants n'était guère plus brillante : les troupes commençaient à se lasser, l'attente devenait pénible, et le prince au service duquel elles combattaient en avait besoin ailleurs, pour d'autres combats.
Dame Carcas qui dirigeait la ville demande ce qu'il reste comme provision. On lui amène les dernières réserves pour nourrir toute la population de la ville : un porc et un dernier sac de grains. Elle ordonne alors d'ouvrir le sac de grain et de le donner à manger au cochon. Puis elle prend le porc et le fait jeter du haut de la muraille devant les assaillants. Ces derniers s'interrogent, prennent le cochon, lui ouvrent le ventre et découvre un estomac rempli de grains. Ecœurés, ils abandonnent le siège de la ville sur le champs.

Faisons une comparaison entre cette histoire et la rencontre de Jésus avec Zachée.
Zachée a tout faux comme on dirait aujourd'hui : il cumule les tares d'être publicain (et même chef publicain), riche, peut être un peu voleur sur les bords (v.8)... et en plus il est petit.
Jésus passe et Zachée veut le voir. Il monte sur son sycomore. Jésus s'arrête et lève les yeux vers Zachée. Que va-t-il lui dire?
- Zachée ce n'est pas bien d'être publicain, tu ferais mieux d'être un peu moins riche et un peu plus gentil !
- Zachée sais-tu que les voleurs n'hériteront pas le royaume de Dieu? Alors convertis-toi sinon cela va chauffer pour tes oreilles !
- Zachée, ne crois-tu pas que tu pourrais donner la moitié de tes biens aux pauvres et rendre au quadruple les torts que tu as faits ?

A la place de ces discours attendus, Jésus tout simplement s'invite chez Zachée : Il me faut aujourd'hui demeurer chez toi.
C'est la technique du contre pied
Par un geste désespéré le Dame Carcas écœure ses assaillants qui lèvent le siège.
Par un geste plein d'espérance, Jésus bouleverse Zachée qui change complètement de vie.
Si Zachée a été bouleversé, c'est que ce jour là pour lui l'Evangile a été une Bonne Nouvelle pour sa vie. Non pas une culpabilisation, ni une accusation, mais une véritable Bonne Nouvelle. Jésus ne l'a pas baratiné, il ne lui a pas fait un joli sermon, il ne lui a pas parlé de morale, mais il lui a dit une parole de grâce. Et le propre d'une parole de grâce est de toujours nous surprendre, toujours nous prendre à contre-pied.

À coté de sa responsabilité vis-à-vis de l'État et de la société, l'Église a aussi une mission vis-à-vis de tous les hommes, de leur dire cette parole de grâce. S'inviter chez eux pour leur dire qu'ils sont enfants de Dieu, qu'ils sont aimés du Père et qu'ils n'ont pas besoin de rejeter les autres pour justifier leur existence.
Un commentaire biblique nous renvoie à notre responsabilité dans ce domaine, c'est le passage du dialogue entre Dieu et Abraham à propos du sort de Sodome, en Genèse 18. Quand Dieu annonce à Abraham qu'il compte détruire la ville, ce dernier se pose comme sujet et interpelle Dieu : Tu es le Dieu de la justice, s'il y a des justes dans la ville, tu ne peux pas détruire Sodome, car la justice ne permet pas qu'on punisse le juste comme l'injuste.
Le dialogue entre Dieu et Abraham se poursuit et Dieu dit : S'il y a 50 justes à Sodome, je ne détruirai pas Sodome. - Oui, mais s'il n'y en a que 45 ? - à 45 non plus… 30, 20,10, s'il y a 10 justes à Sodome, dit Dieu, je ne détruirai pas la ville. Et à ce moment-là, Abraham s'arrête. Pourquoi Abraham n'a-t-il pas continué ? Pourquoi n'a-t-il pas dit : Et s'il n'y a que 5 justes à Sodome ? Un commentaire dit qu'Abraham s'est arrêté parce que, pour qu'une société puisse vivre et tenir debout, il faut qu'il y ait en son sein un minimum de justes. Une société qui n'a pas ce minimum s'effondre d'elle-même, elle ne peut plus être sauvée et subit le sort de Sodome[10].
Ce commentaire nous renvoie à notre responsabilité. Cessons de nous lamenter sur les autres qui ne sont gentils. C'est à nous qu'il appartient d'être ces hommes et ces femmes capables de dire à la société que le sujet, quel qu'il soit, est un enfant de Dieu avant d'être un fasciste ou un étranger et de lui dire qu'il est aimé du Père.

[1] Ac 5.29.
[2] Les Actes des apôtres racontent que, au moment où il écrit l'épître aux Romains, Paul a déjà été roué de coups et emprisonné par les autorités civiles à Philippe (Ac 16.23), et il a été expulsé d'Antioche de Pisidie, d'Iconium, de Lystre et d'Éphèse (Ac 13.50, 14.5-6, 14.19, 19.23-40) avec la complicité de ces mêmes autorités.
[3] Voir les lois noachiques qui s'adressent à tous les humains et non aux seuls Juifs. La première d'entre elles instaure un système juridique pour réguler la violence potentielle inhérente à toute vie en collectivité. Voir Talmud de Babylone, Traité Sanhédrin (56a).
[4] Ha 1.4.
[5] Talmud de Babylone, Traité Avoda Zara (4a).
[6] Pirké avoth 3.2, in Les maximes des Pères, édition Colbo, Paris 1995, p.29.
[7] Vous traiterez l'immigrant en séjour parmi vous comme un autochtone du milieu de vous ; tu l'aimeras comme toi-même car vous avez été immigrants dans le pays d'Égypte (Lv 19.34).
[8] Esd 9.1-2.
[9]Es 55.12.
[10] Henri Baruk, La Bible hébraïque devant la crise moderne du monde d'aujourd'hui, Paris, Colbo, p.11.